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GRAËTZ

HISTOIRE

DES JUIFS.

TRADUIT DE L’'ALLEMAND

PAR

M. WOGUE

TOME PREMIER

De la sortie d'Égypte (1400) à l'Exode babylonien (534)

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PARIS

A. LÉVY, LIBRAIRE-EDITEUR

13, RUE LAFAYETTE, 43,

1882

HISTOIRE DES JUIFS

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Des circonstances indépendantes de sa volonté ont empèché M. WocuE de terminer ce volume, dont la traduc-

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tion, à partir de la page 153, a été confiée à une autre

plume.

Paris. Imp. V' P. LAROUSSE et Cie, rue Montparnasse, 19

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DES JUIFS

TRADUIT DE L’ALLEMAND

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M. WOGUE

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TOME PREMIER

De la sortie d'Égypte (1400) à l'Exode babylonien (534)

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A. LÉVY, LIBRAIRE-ÉDITEUR

13, RUE LAFAYETTE, 13,

1882

Droits de traduction et de reproduction réservés.

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INTRODUCTION

J'entreprends de raconter le passé d’un peuple qui date des temps les plus reculés et qui s'obstine à vivre encore; qui, entré pour la première fois, il y a plus de trois mille ans, sur la scène de l’histoire, n’a encore nulle envie d’en sortir. Aussi ce peuple est-il tout à la fois vieux et jeune : l’âge a marqué ses traits d’une empreinte ineffaçable, et cependant ces mêmes traits ont une fraicheur si juvénile qu'on dirait qu'il vient de naître. S’il y avait quelque part une pareille race qui se fût conservée, dans une longue suite de générations, jusqu’à l’heure présente; qui, sans s'inquiéter des autres races et sans être inquiétée par elles, sans services rendus, sans influence aucune sur le monde, se füt dégagée de la barbarie originelle, si une telle race exis- tait dans quelque coin du globe, elle serait assurément recherchée, étudiée, comme un rare et curieux phénomène. Et quoi de plus remarquable, en effet, qu’une relique des plus vieux âges, qui aurait assisté à la naissance et à la chute des plus anciens empires, et qui leur survivrait encore aujourd'hui ?

Or, le peuple dont je vais raconter l’histoire le peuple hébreu, israëlile juif n'a pas vécu dans un isolement pai- sible et contemplatif, mais il a été incessamment mêlé au tour- billon orageux de la scène du monde, il a lutté et souffert; il a été, dans le cours de son existence plus de trente fois séculaire, maintes fois secoué et frappé, il porte maintes glorieuses bles- sures et personne ne lui conteste la couronne du martyre...,etce

peuple vit encore. De plus, il a rendu d'importants services, que

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seuls osent nier quelques détracteurs malveillants. Et quand il n'aurait d'autre mérite que d'avoir arraché l'humanité aux erreurs d'une impure idolâtrie et à ses conséquences, la corruption morale et sociale, il serait digne, pour cela seul, d'une attention particu- lière. Mais ce peuple a fait bien plus encore pour le genre humain.

Quelle est donc l'origine de cette civilisation dont se vantent les nations éclairées de nos jours? Elles ne l'ont pas créée elles- mêmes, elles ne sont que les heureuses héritières d’un passé dont elles ont fait valoir et augmenté l'héritage. Deux races créatrices ont fondé cette noble civilisation qui a affranchi les hommes de leur barbarie première : la race LeZlénique et la race israëélite, il n'y en a pas d'autre. La race latine n’a produit et donné au monde qu'une police bien organisée et une bonne tactique. Seuls, les Grecs et les Hébreux ont fondé la véritable civilisation.

Otez aux races romaines, germaniques et slaves de nos jours, deçà et delà l'Océan, ce qu’elles ont reçu des races hellénique et israélite, il leur restera peu, bien peu de chose. Hypothèse impos- sible d’ailleurs : ce que les races contemporaines ont emprunté est devenu inséparable de leur essence, on ne saurait plus l'en éliminer. Ces éléments ont si bien pénétré dans leur sang et leur moelle, qu'ils font désormais partie intégrante de l'organisme, de sorte que celui-ci, à son tour, en est devenu le véhicule. C’est comme le courant électrique qui a fait jaillir les forces latentes dormant dans leur sein. Tous deux, l'hellénisme et le judaïsme, ont créé une atmosphère idéale, sans laquelle un peuple civilisé est impossible. |

La part qu'a eue l'élément grec dans la régénération des peuples modernes, chez lesquels il a développé le goût des arts, le senti- ment et la culture du beau dans toutes ses manifestations, et dont il féconde encore et rajeunit sans cesse l'imagination par ses chefs-d'œuvre artistiques et littéraires, cette part est pleine- ment reconnue de tous, sans conteste, sans envie. Les classiques grecs sont morts, et la postérité rend justice aux morts. La mal- veillance et la haine désarment en présence de la tombe. Différent est le sort de l’autre race créatrice, de la race hébraïque. Préci- sément parce qu'elle vit encore, on ne reconnait pas unanime- ment ses services, ou bien on les discute, on s’ingénie à les déna-

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turer, afin de la reléguer dans l'ombre, sinon de l'écarter tout à fait. Si les penseurs équitables lui accordent d’avoir introduit dans le monde l'idée monothéiste et une morale pure, bien peu apprécient la haute portée de ces concessions. On ne s'explique pas comment l’un des deux peuples créateurs, avec sa riche et merveilleuse organisation, a pu mourir, tandis que l’autre, si sou- vent à deux doigts de la mort, est toujours resté sauf, a parfois même acquis une vitalité nouvelle.

Quelque attrayante que fût la mythologie des Grecs, quelque enchanteresse leur imagination, quelque vivifiante leur philoso- phie, elles leur firent défaut aux jours du malheur, alors que les phalanges macédoniennes et les légions romaines leur mon- : trèrent la vie, non plus riante, mais sombre et grave. Ils mau- dirent alors leur brillant Olympe, et leur sagesse se tourna en folie. C’est seulement dans le malheur que les peuples, comme les individus, montrent ce qu'ils valent. Or, les Grecs ne possé- daient pas la conslance nécessaire pour survivre à l’infortune et rester fidèles à eux-mêmes. Pourquoi les Grecs ont-ils succombé, eux qui, à côté du métier des armes, vivaient aussi pour l'idée? C'est qu'ils n'avaient pas assigné à leur vie un &ué, un but déter- miné et réfléchi.

Ce but, cette tâche vitale, le peuple hébreu l'avait, lui! C'est par qu’il est resté uni et que, dans les plus effroyables tra- versés, il s’est montré fort et vivace. Un peuple qui connaît sa mission est fort, parce que sa vie ne se passe point à rêver et à tâtonner. Le peuple israélite avait pour tâche de travailler sur lui-même, de dominer et de discipliner l’égoisme et les appétences bestiales, d'acquérir la vertu du sacrifice ou, pour parler comme les prophètes, de « circoncire son cœur »; en un mot, d'éfre saint. La sainteté lui imposait d’austères devoirs, mais elle lui donnait en échange la santé du corps et celle de l'âme. L'histoire universelle l'a démontré. Tous les peuples qui se sont souillés par la débauche ou endurcis par la violence sont marqués pour la mort. Qu'on appelle, si l'on veut, cet objectif du peuple israélite « la morale pure »; le mot sera sans doute au-dessous de l’idée, mais il ne s’agit que de s'entendre. Ce qu’il importe davantage de faire ressortir, c'est que le peuple israélite a compris qu'il avait

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pour tàche de prendre au sérieux cette morale pure. Placé au milieu d'un monde vicieux et foncièrement impur, il devait en représenter le contre-pied et planter l’étendard de la pureté morale.

La morale des peuples anciens était étroitement liée avec leur doctrine sur la Divinité; les deux choses s'impliquaient mutuelle- ment. La fausse morale procédait-elle de la fausse théologie, ou lui avait-elle donné naissance ? Quoi qu'il en soit de leur relation comme cause et ellet, les conséquences n'en pouvaient êlre que pernicieuses. Le polythéisme en lui-même, de quelques attraits que la poésie pût l’'embellir, était une source de discorde, d’ani- mosité et de haine. plusieurs divinités tiennent conseil, les querelles ne peuvent manquer, le conflit et l'hostilité sont inévi- tables. Les êtres adorés par l’homme fussent-ils réduits à deux seulement, entre ces deux surgira un antagonisme; il ÿ aura le dieu qui crée et le dieu qui détruit, ou le dieu de la lumière et celui des ténèbres. En outre, la divinité créatrice sera dédoublée. en deux sexes, et toutes les faiblesses de la sexualité deviendront son partage. On dit bien, il est vrai, que les hommes ont fait les dieux à leur image; mais ces dieux, une fois faits et admis, ont réglé à leur tour la conduite morale de leurs adorateurs, et l'homme est devenu aussi vicieux que les modèles, objet de sa vénération. Vint alors le peuple d'Israël avec un principe tout opposé, proclamant un Dieu un et immuable, un Dieu saint, qui exige de l’homme la sainteté; seul créateur du ciel et de la terre, de la lumière et des ténébres; Dieu haut et élevé sans doute, mais qui s’abaisse jusqu’à l’homme et s'intéresse particulièrement aux humbles et aux cpprimés; Dieu jaloux, en ce sens que la conduite morale des hommes ne lui est pas indifférente, mais aussi Dieu de miséricorde, qui embrasse toute l'humanité dans son amour, parce qu'elle est son ouvrage; Dieu de justice, qui a _ le mal en horreur, père de l’orphelin, protecteur de la veuve. C'était une vaste et capitale doctrine, qui pénétra profondément dans le cœur des hommes, et qui devait un jour foudroyer et pul- vériser les pompeuses divinités du paganisme. :

C'est surtout par ses conséquences que se révéla la haute portée de cette doctrine. Il ne saurait être indifférent, pour la conduite morale des hommes, qu'ils considèrent cette terre, théâtre

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de leur activité, comme soumise à une puissance unique ou à plusieurs puissances rivales. La première de ces croyances leur montre partout l'harmonie et la paix, et les apaise eux-mêmes; la seconde ne leur fait voir que désunion et déchirement, et eux- mêmes les divise. L'assimilation de l'homme à Dieu, contre-pied de la sacrilège assimilation de Dieu à l’homme et conséquence du dogme unitaire, imprime à l’homme le respect de lui-même, le respect de ses semblables, et assure à la vie du plus chétif une protection religieuse et morale. L'abandon des nouveau-nés par leurs parents est-il un crime ? Il ne passait point pour tel chez les anciens, pas même chez les Grecs. Maintes fois les montagnes retentirent des gémissements d'enfants débiles, ou les fleuves charrièrent des cadavres d'innocents que leurs parents y jetaient sans nul remords, quand ces êtres leur étaient à charge. À personne le cœur ne saignait à la vue de ces infanticides; pas un tribunal ne faisait justice de semblables méfaits. Avoir tué un esclave était aussi indifférent que d’avoir abattu une pièce de gibier. Pourquoi, aujourd'hui, la seule idée de ces crimes nous fait-elle frémir? Parce que le peuple israélite a proclamé cette loi : « Tu ne dois point tuer l’homme, car l’homme a été créé à l’image de Dieu! Même la vie d'un enfant, même la vie d’un esclave, doivent être sacrées pour toi! » On a prétendu que la raison humaine a fait des pas de géant, mais que le sens moral était resté de beaucoup en arrière et n’avait guère progressé depuis les temps anciens. Mais il faut songer que l’homme s’est corrigé bien plus tard de la grossièreté que de l'ignorance. Ce n’est que bien tard que sa conscience engourdie, que son instinctive horreur pour certains méfaits s’est réveillée, et le peuple israélite fut un des auteurs de ce réveil. Cette pensée, cette doctrine que tous les hommes sont égaux devant la loi comme devant Dieu, que l'étranger doit être traité sur le même pied que l’indigène, c’est encore un fruit du principe de l'assimilation de l’homme à Dieu, et c'est le peuple israélite qui en a fait une loi fondamentale de l'État. Ce fut la première reconnaissance d’une partie des droits de l’homme. Mais les peuples de l'antiquité, même les promoteurs de la civili- . sation, n'ont en aucune façon reconnu ce droit, admis aujourd'hui comme évident. Lorsqu'ils cessèrent d'immoler les étrangers que

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Ja tempête jetait sur leur territoire, ils les soumirent néanmoins à des lois d'exception et les opprimérent presque à l'égal des esclaves. Cetle inhumanité envers l'étranger a persisté, à la honte des peuples, même après la chute du vieux monde. La mansuétude pour les esclaves, et même le premier signal de leur émancipation, c'est au peuple israélite qu’en appartient l'honneur.

La sanctification de soi-même, la chasteté, était encore moins connue des peuples anciens. Ils étaient plongés dans la débauche et dans les dérèglements de la chair. Assez souvent et assez éner- giquement, lorsque ces peuples étaient encore à l'apogée de leur puissance, les poètes sibyllins juifs les avaient avertis que par leurs péchés contre nature, par leur manque d’entrailles, par leur absurde doctrine théologique et la morale qui en découlait, ils couraient à une ruine certaine. Dédaigneux de ces exhortations, les peuples continuèrent à s’affaiblir eux-mêmes, et ils périrent. Leurs arts et leur sagesse ne purent les sauver de la mort. C'est donc le peuple israélite, et lui seul, qui a apporté la délivrance en proclamant la sanctification de soi-même, l'égalité de tous les hommes, un même droit pour l'étranger et l’indigène, enfin ce qu'on nomme l'humanité. |] n’est pas superflu de rappeler que celte pierre angulaire de la civilisation : « Tu aimeras ton pro- chain comme toi-même », c'est ce peuple qui l’a posée. Qui a relevé le pauvre de la poussière, tendu aux chétifs et aux délais- sés une main secourable? Le peuple israëélite. Qui a fait de la paix perpétuelle le saint idéal de l'avenir, en déclarant que « les nations ne tireront plus l'épée l’une contre l’autre », que « l'on ne cultivera plus l’art de la guerre »? Les prophètes d'Israël. On a appelé ce peuple un mystère ambulant; c’est une révélation vivante qu’il faudrait l'appeler! Car il a révélé le secret de la vie, il a enseigné la science des sciences, à savoir, comment un peuple peut se préserver de la mort.

Il n’est pas exact que ce peuple ait inventé le renoncement, la mortification, l’assombrissement de l'existence; qu'il ait jeté un voile de deuil sur les joies de la vie et préparé les voies à l'ascétisme monacal. C’est le contraire qui est vrai. Tous les peu- ples de l'antiquité, à l’exception des Israélites, ont attaché à la mort une importance capitale. ont offert des sacrifices funéraires

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et montré, dans ces circonstances, les plus sombres préoccupa- tions. Tels étaient leurs mystères, qui, comme touf excès, abou- tirent à l'excès contraire, aux débauches des orgies. Les dieux mêmes payaient tribut à la mort, loin d'en libérer les hommes; eux aussi ils durent visiter les sombres bords, et l’on montrait en maint endroit la tombe, le cercueil ou le calvaire d’un dieu. Le sentiment israélite, qui honorait en Dieu la « source de la vie », attachait à la vie une si haute importance qu'il écartait du sanc- tuaire tout ce qui pouvait rappeler la mort; et il s'est si peu fati- gué sur les mystères d’outre-tombe, qu'il a même encouru le reproche opposé, celui de s'être uniquement attaché à la vie ter- restre. Et cela est vrai. Les prophètes d'Israël n’ont pas connu de plus noble idéal que cet avenir « la terre sera remplie de la saine connaissance de Dieu, comme le lit des mers est rempli d’eau. » Oui, Israël appréciait grandement la vie, mais une vie morale, digne et sainte. Non certes, le peuple israélite n’a rien de commun avec les autres Sémites, ses congénères, ni avec leur fureur de se.taillader la chair en l'honneur de telle divinité, ni avec leur délirante luxure en l'honneur de telle autre. Il s'est séparé d'eux et, par une discipline sévère, maintenu à l'écart de leurs dérèglements.

Assurément le peuple israélite a aussi ses grands défauts; il a beaucoup péché, mais il a durement expié ses fautes. L'histoire doit précisément s'attacher à découvrir ces mêmes fautes, leur origine, leur enchainement et leurs conséquences. Plusieurs de ses vices n'étaient que vices d'emprunt, dus à l'influence de l'entourage; mais il avait aussi ses infirmités propres et origi- nelles, des imperfections inhérentes à son caractère. Eh! pour- quoi Israël serait-il plus parfait que les autres races, dont pas une ne, s'est encore montrée de tout point accomplie ?

D'ailleurs, plus d’un reproche fait à ce peuple est mal fondé. On prétend qu’il n’a pas eu une bonne constitution politique. Cette critique repose sur une confusion d'idées. On ne doit juger un: constitution que par ses résultats ou d’après la durée de la société qu'elle a régie. Or, la société israélite s'est maintenue tout aussi longtemps que la plupart des États du vieux monde, plus long- temps que les États babylonien, perse, grec et maccdonien,

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plus de six cents ans dans sa première période, en chiffre rond, et sans compter la seconde. Deux ou trois États seulement ont vécu plus longtemps, l'Égypte, Rome, Byzance. Reprocherait-on à l'État israélite de n'être pas resté à la hauteur qu'il avait atteinte sous David et Salomon, et d’avoir étémaintes fois subju- gué? Bien d’autres États ont éprouvé pareil sort. Lui ferait-on un grief de s'être divisé en deux royaumes et de n'avoir pu recouvrer son unité? La Grèce n’a jamais pu arriver à cette unité politique; elle a été fractionnée, du commencement jusqu’à la fin, au moins en deux moitiés ennemies, et l'empire romain lui-même s'est scindé en deux empires rivaux.

Toutefois, c'est surtout la #héorie sociale de l'État juif que visent les traits de la critique. On la représente comme un rêve, comme une chimère, comme une utopie. Oui, en effet, la consti- tution établie par le code de ce peuple est une utopie, comme tout idéal qui, par cela même qu'il n’aspire à se réaliser que dans un avenir meilleur, semble impossible à réaliser tant que ce jour n’est pas venu. Lors donc qu'on déprécie la théorie constitution- nelle israélite, c'est l'idéal même que l’on condamne; car c'est elle, je le répète, qui la première a affirmé les droits de l'homme, a donné à l'édifice social une base démocratique, assimilé non Seulement tous les indigènes entre eux, mais les étrangers aux indigènes, et aboli toute distinction de castes, de-rangs et de classes. Elle a protégé l’esclave lui-même contre les caprices et la dureté du maître. Elle a déclaré comme principe d'État qu’ « il ne doit pas y avoir de pauvres dans le pays », et a voulu prévenir, d'une part, l'accumulation de la richesse et les inconvénients du luxe, de l’autre, l'accumulation de la misère et les inconvénients de la pauvreté. Par le système des années sabbatiques et jubi- laires, elle a voulu empêcher que l’aliénation de la liberté person- nelle ou celle de la terre püût jamais devenir définitive. Bref, l'idéal poursuivi par cette théorie constitutionnelle, ç'a été de conjurer les maux dont les États civilisés souffrent encore aujour- d'hui. Si l'on veut railler l'idéal, qu’on le raille! mais qu’on songe toutefois que cet idéal est le sel qui préserve la société de la pourriture.

Certes, c'est encore une lacune dans les aptitudes du peuple

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israélite de n’avoir laissé aucune grande construction, aucun chef- d'œuvre d'architecture. Il peut n'avoir pas eu de dispositions pour cet art; mais cette lacune peut venir aussi de ce que ce peuple, dans son idéal d'égalité, n'exaltait pas ses rois au point de leur bâtir des palais gigantesques et des tombes pyramidales. Il n’a même pas édifié un temple à son Dieu (le temple de Salomon fut élevé par des Phéniciens), parce que le vrai temple de Dieu, pour lui, c'était le cœur. 1l n'a ni peint ni sculpté des dieux, parce qu'il voyait et voit encore dans la Divinité, non pas un gracieux jouet, mais l’objet d'une grave et fervente vénération.

Le peuple israélite n’a pas atteint jusqu'à l'épopée, moins encore jusqu'au genre dramatique. Peut-être était-ce chez lui manque de disposition; mais ce manque même tient à son aver- sion instinctive pour les théogonies et les légendes mythologiques, et aussi pour les jeux et les fictions du théâtre. En revanche, il a créé deux autres genres de poésie qui reflètent bien la richesse de son idéal : le psaume, et l'éloquence poétiquement cadencée des prophètes. Ce qui caractérise l’un et l’autre genre, c'est qu'ils ont pour base commune la vérité et non la fiction; que, par suite, la poésie, au lieu d’être un simple divertissement de Fimagina- tion, devient un instrument d’élévation morale. Si le drame n'est pas dans cette littérature, la vie dramatique y respire; si elle n'a pas la raillerie comique, elle a cependant cette hautaine ironie de l'idéal qui regarde avec dédain tout ce qui n’est que vaine appa- rence. Les prophètes et les psalmistes d'Israël ont créé, eux aussi, “une belle forme poétique, mais ils n’ont point sacrifié le fond, la vérité, pour l'amour de la forme. Le peuple israélite a aussi sa _ manière à lui d'écrire l’histoire; ce qui la distingue, c’est qu'elle ne cherche ni à dissimuler ni à pallier les faiblesses ou les torts des héros, des rois, des peuples, mais expose constamment les faits avec une scrupuleuse sincérité.

Cette littérature hébraïque qui n’a point sa pareille au monde, qui a tout au plus des imitatrices, doit à sa supériorité même les conquêtes morales qu'elle a faites. Les autres peuples n'ont pu ré- sister au sentiment profond et vrai qui l'anime. Si la littérature grecque a embelli le domaine de l’art et de la science, la littérature hébraïque a idéalisé celui de la sainteté et de la culture morale.

10 HISTOIRE DES JUIFS.

Mais elle a encore sur elle cet antre avantage d’avoir un dépositaire immortel, qui l’a conservée et cultivée au milieu des circonstances les plus défavorables. L'histoire d'un tel peuple mérite, à coup sûr, quelque attention.

L'histoire fait ressortir dans ce peuple une double transforma- tion ; elle montre l’humble famille d’un cheikh devenant un rudiment de peuple, ce petit peuple traité comme une horde, puis cette horde disciplinée de manière à devenir peuple de Dieu, au moyen d'une doctrine qui lui donne une notion élevée de l'essence divine et qui y rattache la sanctification de soi-même, l'empire sur soi-même. Cette âme du peuple a grandi et s’est développée paral- lèlement avec son corps; elle s’est traduite en lois, et, bien qu'indé- pendante du temps et de ses vicissitudes, s'est accommodée à la diversité des époques. La transformation s’est opérée au prix de luttes douloureuses. Il a fallu vaincre des obstacles intérieurs et extérieurs, réparer des déviations, guérir des rechutes, jusqu'à ce que le corps du peuple pût devenir un digne organe de son âme. Ce qui était caché devait se produire au jour, ce qui était obscur s'éclaircir, le vague pressentiment se changer en intuition nette et lumineuse, pour que l'Israël entrevu par les prophètes dans le lointain avenir pût devenir « le flambeau des peuples ». Certes, ni le globe de la terre ni le cours des siècles ne nous montrent un second peuple qui, comme le peuple israélite, ait porté partout avec lui une doctrine déterminée.

Celui-là même qui ne croit pas aux miracles doit reconnaitre qu’il y a, dans l’histoire du peuple israélite, quelque chose qui tient du miracle. On n'y remarque pas seulement, comme chez les autres peuples, les phases successives de la croissance, de l'épa- nouissement et du déclin, mais aussi ce phénomène extraordinaire qu’au déclin a succédé une renaissance, une nouvelle floraison, et que cette alternative s’est trois fois répétée. La transformation du groupe familial israélite en peuple, depuis son entrée dans le Canaan jusqu'à la royauté, forme la première époque, celle de la croissance. La deuxième, celle de l'épanouissement, répond aux deux règnes de David et de Salomon, souslesquels le peuple israé- lite est devenu un État de premier ordre. Elle ne fut pas longue, cette époque florissante ; elle fut suivie d’un affaiblissement gra-

INTRODUCTION. 11

duel, qui se termina par la ruine de la nationalité. Mais celle-ci se releva, grandit peu à peu sous ladominationdes Perses et celle des Grecs, développa denouveau par les Maccabées une brillante florai- son, pour succomber derechef sous les Romains. Mais elle n'a péri qu'en apparence, pour ressusciter de nouveau sous une autre forme. Deux fois ensevelie tout entière dans le tombeau, elle est deux fois remontée à la lumière. Ce qui n’est pas moins merveil- leux, c'est que par deux fois l'essor de ce peuple a commencé sur la terre étrangère, au sein d'une mort apparente : la premiére fois en Égypte, la seconde fois en Babylonie, et même la troisième, si l’on veut, dans un milieu étranger et hostile. Un des prophètes d'Israël représente la croissance de ce peuple en Égypte sous la forme d'une fillette abandonnée dans un champ, couverte de sang et de fange, et qui, malgré cette abjection et cette misère, devient peu à peu une splendide jeune fille. Son développement dans la Babylonie est représenté par un autre prophète sous l’image d'une veuve d’abord privée de tous ses enfants, malheureuse et dolente, et qui, les voyant un jour accourir en foule de tous les coins de la terre, se trouve soudain consolée et rajeunie. Le troisième rajeu- nissement de la race juive a été aussi l’objet d’une comparaison bien frappante : la figure d’un esclave déguenillé, courbé, couvert de plaies saignantes, mais qui dépouille tout à coup cette repous- sante enveloppe pour se changer en un beau jeune homme, plein de grâce, de force et de majesté.—Toute comparaison cloche, je le sais ; celles-là donnent cependant une idée assez juste d'un phé- nomène qui sort de la voie commune. C'est, en tout cas, un fait peu ordinaire que l'existence de ce peuple, qui date des plus vieux âges et montre encore la fraicheur de la jeunesse; qui a traversé tant de vicissitudes, et qui est resté fidèle à lui-même. Oui, vraiment, c’est bien le Jwif errant, mais qui ne plie point sous la fatigue et n’aspire nullement au repos de la tombe!

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PREMIÈRE PÉRIODE

LES

TEMPS BIBLIQUES AVANT L'EXIL

PREMIÈRE D

LES COMMENCEMENTS

CHAPITRE PREMIER

L’HISTOIRE PRIMITIVE

Un jour, au printemps, quelques tribus de pâtres, franchissant le Jourdain, pénétrérent dans un petit pays, simple littoral de la Méditerranée : le pays de Canaan, nommé depuis Palestine. L'entrée de ces tribus dans ce petit pays devait un jour faire époque pour le genre humain; le sol sur lequel elles prenaient pied devint pour longtemps, par cela seul, un théâtre imposant, et, grâce aux durables conséquences de ce premier fait, reçut l'appellation de Terre sainte. Les peuples éloignés ne se doutaient guêre de l’im- portance que devait un jour avoir pour eux cette immigration de tribus Lébraïques ou israélites dans le pays de Canaan, et les peu- plades mêmes qui l’occupaient alors étaient loin de voir ce que'cet événement renfermait de fatal pour elles.

De fait, il y avait déjà à cette époque, dans le même pays, d'autres peuplades et tribus de diverses origines, de professions diverses, qui portaient le nom générique de Cananéens et que les Grecs appelaient Pééniciens. Elles ne s'étaient pas seulement fixées dans la commode et fertile région qui s'étend entre la côte et les montagnes, mais elles séjournaient encore sur différents points de la contrée, qui dans son ensemble et par cette raison même s'ap-

14 | HISTOIRE DES JUIFS.

pelait « le pays de Canaan ». Partout s'offraient de riches val- lées, des oasis et des hauteurs naturellement fortifiées, elles avaient déjà pris pied lors de l’arrivée des Hébreux, et elles s’é- laient avancées jusqu'à la belle vallée de Sodome et de Gomorre, jadis semblable à un « jardin de Dieu », et qui depuis, par suite d’une révolution physique, est devenue la mer Morte.

Mais les Israélites n’entrèrent pas dans ce pays en vue d'y chercher des pâturages pour leurs troupeaux et d'y séjourner en paix, côte à côte avec d’autres pasteurs. Leurs prétentions étaient plus hautes : c’est le Canaan tout entier qu’ils revendiquaient comme propriété. Ce pays renfermait les sépulcres de leurs aieux. Abraham, le fondateur de leur race, venu des bords de l'Euphrate, du pays d’Aram, avait, après maintes pérégrinations dans le Ca- naan, acheté à Hébron la « Double Caverne » comme lieu de sépul- ture pour sa famille, avec le champ et les arbres adjacents. Leur troisième patriarche, Jacob, après bien des épreuves et des voyages, avait acheté un domicile près de Sichem, et, à la suite du rapt et du déshonneur de sa fille, il avait enlevé aux Sichémites, « avec son épée et son arc », cette ville importante, centre en quelque sorte de toutc la région. Contraint par la famine, le même pa- triarche avait quitté malgré lui ce pays, considéré comme sa pro- priété, pour émigrer en Égypte; et, sur son lit de mort, il avait adjuré ses enfants de transporter ses os dans le sépulcre hérédi-. taire de la Double Caverne. Mais ce pays ne renfermait pas seule- ment les tombeaux des ancêtres; il portait aussi les autels que les trois patriarches y avaient consacrés, à différentes places, au Dieu qu'ils adoraient, et auxquels ils avaient attaché son nom. En vertu de toutes ces acquisitions, les Israélites croyaient avoir un droit absolu à la possession exclusive du pays.

Mais ils invoquaient encore d'autres titres plus élevés, qui con- firmaient ce droit de possession héréditaire. Les patriarches leur avaient légué comme un saint héritage cette croyance que le Dieu, qu'ils avaient les premiers adoré, leur avait, par des pro- messes réitérées et certaines, quoique données en songe, adjugé la propriété du pays, non comme simple don gracieux, mais comme l'instrument d'une moralisation supérieure, qu'ils pourraient et devraient y développer. Cette moralisation devait résider, avant

LES ISRAÉËLITES EN ÉGYPTE. 45

tout, dans la connaissance épurée d’un Dieu unique, essentielle- ment distinct des déités que les peuples d'alors révéraient sous forme d'images et de simulacres absurdes. Cette saine connaissance de Dieu devait avoir pour conséquence la pratique du droit et de la justice en tout et envers tous, contrastant avec l'injustice qui régnait généralement dans le monde. Cette morale, c’est Dieu même qui la demandait; elle constituait « la voie de Dieu » que tout homme doit suivre. Cette notion de Dieu et cette morale de- vaient être pour eux une docérine héréditaire et comme le legs de famille de leurs patriarches. Ces derniers avaient d’ailleurs reçu l'assurance que, par l'entremise de leurs descendants, fidèles gardiens de leur doctrine, tous les peuples de la terre seraient bé- nis et participeraient à cette morale. C'est à cet effet, pensaient-ils, que le pays de Canaan leur avait été promis, comme étant parti- culièrement favorable au développement de la doctrine héréditaire.

Aussi les Israélites, même en pays étranger, soupirérent-ils sans cesse après cette terre bénie, vers laquelle se tournaient obstinément leurs regards. Les aïeux leur avaient inculqué la ferme espérance que, lors même qu'ils vivraient pendant plusieurs générations sur une terre étrangére, ils rentreraient un jour infailliblement dans le pays reposaient leurs patriaïches, ils avaient élevé des autels. À cette espérance, qui s'était comme identifiée à leur être, s'associait la conviction, non moins intime, qu’en retour de la possession de ce pays ils avaient à rem- plir une obligation, celle d'adorer uniquement le Dieu de leurs pères et de marcher constamment dans le sentier de la droiture.

L'évolution par laquelle la famille d'Israël devint un peuple s'est accomplie dans des circonstances peu ordinaires, et les commen- cements de ce peuple ne ressemblent à ceux d'aucun autre. Il na- quit dans un milieu étranger, dans la province de Gessen, située tout au nord de l'Égypte et confinant à la Palestine. Ce n'était pas encore un peuple, mais une agglomération de douze tribus de pâtres assez peu cohérentes. Bien qu'ils ne se confondissent pas avec les Égyptiens indigènes, que ceux-ci eussent même de l’anti- pathie pour les bergers, peut-être au souvenir des bergers (Hycsos?) qui les avaient opprimés jadis, certains contacts, cer- taines relations étaient cependant inévitables. Des membres ou des

16 HISTOIRE DES JUIFS.

fractions de tribus renoncèrent à la vie pastorale, s’adonnérent à l'agriculture ou à l’industrie, et entrèrent ainsi en rapport avec les : habitants des villes. Ce rapprochement eut, en un sens, des ré- sultats avantageux pour les Israélites.

Les Égyptiens avaient alors derrière eux une histoire dix fois séculaire et avaient atteint déjà un haut degré de civilisation. Leurs rois ou pharaons avaient fondé des cités populeuses et élevé de gigantesques bâtisses, temples, pyramides et monuments tumu- laires. Leurs prêtres avaient perfectionné certains arts et procédés dont la nature particulière du pays nécessitait l'emploi. L'écriture, cet art si important pour l'humanité, avait aussi été inventée et perfectionnée par les prêtres égyptiens, d’abord sur la pierre et le métal pour perpétuer le souvenir et la gloire des rois, plus tard sur l'écorce du papyrus ; d'abord à l’aide de figures grossières, plus tard au moyen de caractères ingénieux.

Les Israélites, à Gessen, paraissent s'être approprié bon nombre de ces procédés, de ces arts et de ces connaissances; particulière- ment la tribu de ‘Lévi, dépourvue de moyens, sans possessions, sans troupeaux à élever, semble avoir emprunté aux prêtres d'Égypte l’art de l'écriture. Aussi considérait-on cette tribu comme ‘plus cultivée que les autres, comme une classe sacerdotale ; et, déjà en Égypte, les Lévites devaient à ce caractère de prêtres une situation privilégiée. À ce point de vue, le séjour des Israélites en Égypte a été de grande conséquence. Il à élevé ce peuple, ou du moins une partie de ce peuple, de l’état inférieur de la vie de nature au premier échelon de la civilisation. Mais ce qu'ils ont gagné d’un côté ils l'ont perdu de l'autre, et il s’en est peu fallu que, comme les Égyptiens et en dépit de leur savante culture, ils pe tombassent dans un état pire encore, dans celui de l’abrutis- sement artificiel. |

Il n'est point de peuple, ayant franchi la phase élémentaire du fétichisme, chez qui l’idolâtrie ait affecté une forme aussi repous- sante et exercé sur. les mœurs une aussi triste influence que chez le peuple égyptien. En combinant et amalgamant les diffé- rentes idolâtries locales, il avait édifié tout un système de poly- théisme. A côté de leurs dieux, les Égyptiens avaient naturelle- ment aussi des déesses. Mais ce qu'il y avait surtout de honteux

MŒURS DES ÉGYPTIENS. 17

et d’abominable dans leur mythologie, c'est qu'ils allaient cher- cher bien au-dessous de l'homme ces êtres à qui ils rendaient hommage et dont ils imploraient l'assistance. Ils donnaient à leurs dieux des formes bestiales et adoraient de vils animaux comme des puissances célestes.

Voilà quel culte abject les Israélites rencontrèrent en Égypte et eurent-journellement sous les yeux. Une telle aberration ne pou- vait avoir que de fàâcheuses conséquences. Quand l'homme voit dans la brute une divinité, il descend lui-même forcément au ni- veau de la brute; aussi est-ce en brute que le peuple était traité par les rois et par les castes supérieures, celles des prêtres et des guerriers. Nul respect pour l’homme, nul souci de la liberté des indigènes, encore moins de celle des étrangers. Les pharaons se vantaient de descendre des dieux, et, comme tels, ils étaient déjà divinisés de leur vivant. Tout le pays était à eux; à eux, la popu- lation entière. S'ils laissaient aux laboureurs un coin de terre pour le défricher, c'était pure générosité de leur part. À proprement dire , il n’y avait point de peuple en Égypte, il n’y avait que des serfs. Le roi contraignait des centaines de mille hommes à des corvées pour les constructions colossales des temples et des pyra- mides. Quant aux prêtres égyptiens, ils étaient dignes des rois, dignes de leurs dieux. Que les pharaons accablassent le peuple des plus durs travaux, ils n’en étaient pas moins proclamés demi- dieux par les prêtres. Sous un tel régime le peuple dut perdre tout sentiment de dignité, dut fatalement s'abrutir; il s’accou- tuma à un dégradant esclavage et ne fit jamais la moindre ten- tative pour secouer ce joug de fer.

_La honteuse idolâtrie des Égyptiens les conduisit à des écarts plus honteux encore. La notion de chasteté leur devint absolu- ment étrangère. Les animaux étant réputés dieux, partant supé- rieurs à l’homme, avoir commerce avec eux était chose ordinaire, qui n’entraînait ni punition ni déshonneur. On représentait les dieux dans les poses les plus impudiques ; les hommes étaient-ils tenus de valoir mieux que leurs divinités?

Rien n’est contagieux comme la sottise et le vice. Les Israélites, surtout ceux qui frayaient de plus près avec les Égyptiens, adop- tèrent insensiblement les turpitudes et les dérèglements, consé-

2

DES CR RREE

Tr.

48 | HISTOIRE DES JUIFS.

quencc de l'idolätrie. À cela se joignit encore une violente pression ‘extérieure. Longtemps les Israélites étaient restés libres dans le pays de Gessen, n’étant considérés que comme des nomades qui ne faisaient qu'alleret venir. Mais comme après des années, après un siècle, ils étaient toujours là, qu'ils s'étaient même multipliés, des conseillers d'un roi virent de mauvais œil cette indépendance, que ne possédaient pas les Égyptiens eux-mêmes. Afin d'y obvier, on déclara les Isradlites, eux aussi, serfs ou esclaves, et on les -astreignit à des corvées. C'est ainsi que cette province de Gessen, naguère ils avaient vécu libres, se changea pour eux en maison d'esclaves », en « creuset de fer » ils devaient être mis à l'épreuve et montrer s’ils sauraient persévérer dans leur doc- trine héréditaire ou s'ils adopteraient les dieux du pays étranger. La plus grande partie des tribus ne résista point à cette épreuve. Elles avaient bien une vague conscience du Dieu de leurs pères, si différent des divinités égyptiennes; mais cette faible et confuse lueur s'effaçait de jour en jour. Le penchant à l'imitation, l’op- Pression rigoureuse et le dur labeur de chaque jour achevèrent de les hébéter, et éteignirent dans leur sein la dernière étincelle de la lumineuse doctrine des ancêtres. Dans leur rude esclavage,

ces malheureux ne savaient que faire d’un dieu invisible, qui ne

‘vivait que dans leurs souvenirs. Ils levèrent donc les yeux, à l’imi- tation des Egyptiens leurs maîtres, vers ces divinités visibles qui,

après tout, se montraient si propices à leurs bourreaux et les

comblaient de bénédictions. Ils adressèrent leurs hommages au -dieu-taureau Apis, qu'ils appelaient Air, et ils sacrifièrent aux boucs. La vierge d'Israël, devenue jeune fille, se prostitua à un <ulte impur. Ils croyaient sans doute, sous la forme d'un grossier ruminant, honorer le Dieu de leurs pères : une fois que l’imagi- mation s’affole et s'égare, de quelles monstruosités n'est-elle pas -Capable? La race juive aurait sombré dans l'abjecte idolâtrie et dans la dépravation égyptienne, si deux frères et leur sœur, instruments inspirés d'une puissance supérieure, n’eussent arra- ché Israël à cette funeste apathie : j'ai nommé Moiîse, Aaron et Miryam. |

En quoi consistait la grandeur de ces trois personnages? quelles forces secrètes agissaient en eux, et leur donnaient le pouvoir de

MOÏSE. 19

préparer une œuvre d'émancipation dont les sublimes effets ne devaient se borner ni à leur peuple ni à leur temps? Les annales de l’histoire nous ont conservé trop peu de données personnelles sur Moïse, moins encore sur son frère et sa sœur, pour que nous puis- sions comprendre, humainement parlant, par quels degrés leur intelligence s’éleva de la lueur crépusculaire de l'enfance au plein épänouissement de la lumière intuitive. Ce trio fraternel apparte- nait à la tribu que la supériorité de ses connaissances désignait pour le sacerdoce, à la tribu de Zéve. Sans aucun doute, cette tri- bu, ou du moins cette famille, avait conservé plus fidèlement le souvenir des patriarches, de leurs doctrines traditionnelles sur Dieu, et elle s'était préservée de l'idolätrie des Égyptiens et de leurs abominations. Aaron, Moïse et Miryam naquirent donc et grandirent dans une atmosphère morale et religieuse plus pure. Au sujet de Moïse, le document historique raconte que sa mére cacha pendant trois mois le nouveau-né, avant de l’exposer dans les eaux du Nil pour obéir à l’édit du roi. On ne peut guère douter que le jeune Moïse n'ait connu la cour du pharaon à Memphis ou à Tanis (Zsoan). Sans doute aussi, avec sa vive intelligence, il s'assimila les diverses sciences dont l'Égypte était le foyer. Le charme de sa personne et les rares facultés de son esprit durent lui gagner tous les cœurs ; mais ce qui le parait mieux encore que les avantages physiques et intellectuels, c'était sa douceur et sa modestie. « Moïse était l'homme le plus doux qui fût sur la terre », tel est le seul éloge que lui décerne l’histoire. Ce qu'elle vante en lui, ce n'est ni l’héroïsme ni les exploits guerriers, c'est l'abnéga- tion, c’est la passion du sacrifice. La doctrine abrahamique d’un Dieu ami de la justice devait lui inspirer de l'horreur pour la hi- deuse idolâtrie dont il était témoin, et un profond dégoût des mœurs corrompues qui en étaient le fruit. La débauche éhontée, l’asser- vissement d’un peuple entier par un roi et des prêtres, l'inégalité des conditions, l’abaissement de l’homme au niveau de la brute et plus bas encore, les vices de l’esclavage, il put apprécier toutes ces pernicieuses horreurs, dont la contagion avait déjà gagné sa race.

Toute injustice avait dans Moïse un ennemi déclaré. Le cœur lui saignait à voir les enfants d'Israël voués à la servitude et sans

20 HISTOIRE DES JUIFS.

cesse exposés aux sévices des plus vils Égyptiens. Voyant un jour un de ces hommes frapper injustement un Hébreu, il ne put mai- triser son indignation et il châtia le coupable. Puis il eut peur d’être découvert, s’enfuit de l'Égypte et gagna le désert. Il s’ar- rêta dans une oasis, aux environs de la chaîne du Sinaï, demeurait une tribu de Madianites. Là, comme naguère en Égypte, il fut témoin d’un acte de violence, et encore, animé d’un saint zèle, il vint en aide à de faibles bergères. Ce service lui valut la reconnaissance du père des jeunes filles, un cheikh ou prêtre madianite, dont l’une des filles devint sa femme. Il embrassa dans ce pays la vie pastorale. Là, dans l'isolement et la solitude, entre la mer Rouge et la Palestine, tandis qu’il cherchait pour les troupeaux de son beau-père un pâturage propice, l'inspiration prophétique le saisit.

Qu'est-ce que l'inspiration prophétique? Jusqu'à présent, ceux-là mêmes qui ont pénétré plus avant dans les mystères de l'univers et de l'âme, ce petit monde qui embrasse le grand, ceux-là, dis-je, en ont bien quelque soupçon, mais nulle idée claire. Le domaine de l'âme renferme des coins obscurs, qui res- tent impénétrables au regard du plus profond penseur. Mais on ne saurait nier que l’esprit humain, même sans le secours des or- ganes physiques, ne puisse apercevoir de loin le mystérieux en- chaînement des choses et le jeu des forces diverses. En vertu d’une faculté interne encore inconnue, les hommes ont découvert certaines vérités qui ne sont pas du ressort des sens. Cela prouve que l'âme possède certainès facultés qui dépassent le cercle des sensations et du jugement, qui ont la puissance de soulever le voile de l'avenir, de découvrir des vérités transcendantes, utiles à la conduite morale de l'homme, et même d'entrevoir quelque chose de l'Étre incompréhensible qui a combiné les forces de l'univers et qui en maintient le jeu. Sans doute les âmes vul- gaires, préoccupées des soins de la vie matérielle, n’ont pas cette puissance. Mais une âme exempte d'égoïsme, supérieure aux appétits et aux passions, vierge des scories de la matière, une âme uniquement absorbée dans l’idée divine et aspirant exclusi- vement à la perfection morale, pourquoi une telle âme n'’obtien- drait-elle pas la révélation de vérités morales-et religieuses ? Pen-

MOÏSE ET AARON. 21

dant des siècles, dans le cours de l'histoire israélite, ont surgi des hommes purs et sans tache, dont la vue a plongé dans l’ave- nir, qui ont reçu et transmis des révélations sur Dieu et sur la sanctification de la vie. C'est un fait historique, un fait qui défie toute critique, Toute une série de prophètes ont annoncé les destinées futures d'Israël et d’autres peuples, et l'événement a justifié leurs prédictions. Tous ont placé bien au-dessus d'eux le fils d'Amram,— le premier qui fut honoré d’une révélation, —parce que ses prophéties furent de toutes les plus claires, les plus con- scientes et les plus certaines. Tous ont reconnu Moïse, non seule- ment comme le premier des prophètes, mais comme le plus grand, Leur inspiration à eux n’était, à leurs propres yeux, qu'un reflet de la sienne. Si jamais âme d’un mortel a possédé la lucide intui- tion du prophète, c'est assurément l'âme pure, désintéressée, sublime, de Moïse.

Dans le désert de Sinaï, raconte le texte primitif, il fut honoré d'une mystérieuse vision, qui le remua dans tout son être. Partagé entre le saisissement et l’exaltation, plein d’humilité et de con- fiance à la fois, Moïse, après cette vision, retourna à son troupeau et à son foyer. Il était devenu un autre homme; il se sentait poussé par l'esprit divin à délivrer ses frères de la servitude et à les initier à une vie supérieure.

Aaron aussi, qui était demeuré en Égypte, y avait reçu, dans une révélation, l’ordre de se diriger vers le mont Horeb et de se préparer, de concert avec son frère, à l'œuvre de la délivrance Or il leur semblait moins difficile encore de disposer Pharaon à la bienveillance que de faire accepter, à un peuple dégradé par l'esclavage, l'idée de son affranchissement ; mais, bien qu'ils s’at- tendissent à rencontrer maint obstacle et une résistance opi- niâtre, les deux frères se mirent vaillamment à l’œuvre, pleins de confiance dans la protection divine.

Tout d’abord ils s’adressèrent aux représentants des familles et des tribus, aux Anciens du peuple, et leur déclarèrent avoir appris par révélation que Dieu, prenant en pitié la misère des Israé- lites, avait promis de les délivrer et voulait les ramener au pays de leurs pères. Les Anciens accueillirent avec empressement cette bonne nouvelle; mais la masse, accoutumée à l'esclavage, n'y

22 . HISTOIRE DES JUIFS.

prêta qu'une oreille indifférente. L'excès du travail avait engen- dré l’apathie et l’incrédulité. Ils n'avaient même pas le cœur de renoncer à la bestiale idolâtrie des Égyptiens. Contre une telle inertie, toute éloquence devait échouer. « Mieux vaut pour nous vivre dans l'esclavage que de mourir dans le désert! » Telle fut la réponse du peuple, réponse sensée en apparence.

Sans se décourager, les deux frères se présentent devant le roi d'Égypte, et lui demandent au nom de Dieu, qui leur a donné cette mission, de rendre la liberté à leurs frères. Si les Israélites, dans l'appréhension d’un avenir inconnu, tenaient peu à quitter Le pays, Pharaon tenait encore moins à les laisser partir. Avoir à sa dispo- sition, pour ses cultures et ses bâtisses, plusieurs centaines de mille esclaves, et les émanciper au nom d’un dieu quil ne con- naissait pas, au nom d'un droit qu'il dédaignait, la seule idée de lui demander pareille chose lui semblait une insolence. Il imposa dès lors aux serfs israélites un redoublement de travail, dans la crainie que le désœuvrement ne les conduisit à des idées de li- berté. Au lieu de l'accueil sympathique qu'ils avaient espéré, Moïse et Aaron subirent les amers reproches des malheureux Israélites, dont leur intervention n'avait fait qu'aggraver les souffrances.

Mais lorsque le pays et le roi lui-mème furent éprouvés par une série de plaies et de calamités exceptionnelles, lorsque Pha- raon dut se dire que ce dieu inconnu les lui infligeait pour châtier sa résistance, alors seulement il se résigna à fléchir. A la suite de fléaux subis coup sur coup, il pressa lui-même le départ des Israé- lites avec une insistance violente, comme s’il eût craint que le moindre délai ne causât sa perte et celle du pays. À peine leur laissa-t-il le temps de se munir de vivres pour ce long et pénible voyage. Ce fut une heure mémorable que cette heure matinale du 15 nissan (mars), un peuple esclave recouvra sa liberté sans coup férir. C’est le premier peuple qui ait appris à connaitre le prix de la libertc, et il a gardé depuis lors, avec un soin jaloux, cet inappréciable trésor, cette condition fondamentale de la dignité humaine.

Des milliers d'Israélites partirent donc de leurs villages et de leurs tentes, la ceinture aux reins, le bâton à la main, avec leurs enfants et leurs troupeaux, et se rassemblèrent près de la ville

L'EXODE DES ISRAËLITES. 23:

de Raamsès. De nombreuses familles de pâtres, leurs congénères de race et de langue, qui avaient vécu au milieu d'eux, se joi- gnirent à eux dans cette émigration. Tous se groupèrent autour de Moïse et obéirent à la parole de ce prophète, qui pourtant était éloigné de tout esprit de domination et qui proclama, le premier, : l'égalité complète de tous les hommes. La tâche qui s’imposait. à lui dans cet exode était plus ardue encore que ne l'avait été sa mission en Égypte auprès du roi et du peuple israélite. Ces. milliers d'esclaves nouvellement affranchis, dont bien peu étaient à la hauteur du noble rôle qui leur était réservé; ces hommes. qui, arrachés à la verge de leurs tyrans, suivaient aujourd'hui. passivement leur chef et l'abandonneraient demain à la première: épreuve, Moïse avait à les conduire à travers le désert dans la. Terre promise, à pourvoir à leurs besoins, à faire leur éducation !. De cette horde il devait faire un peuple, lui conquérir un sol, lui donner une constitution et introduire la dignité dans sa vie. En présence d'un tel problème, il ne pouvait compter avec certitude que sur le concours de la tribu de Lévi, dont les idées sympathi- saient avec les siennes. Ce furent les Lévites, en effet, qui le- secondérent dans sa tâche difficile d'éducateur.

Tandis que les Égyptiens ensevelissaient leurs morts, qu'avait frappés une peste soudaine, les Israélites quittèrent l'Égypte après un séjour de plusieurs siècles, quatre générations après les pre-- miers immigrants. Ils s’avancèrent dans le désert qui sépare- l'Égypte du Canaan, par la même route qui avait conduit leur der- nier patriarche au pays du Nil. Ils devaient s’acheminer d’abord. vers la montagne de Sinaï, pour y recevoir une nouvelle doctrine- et des lois dont l'exécution avait été le but même de leur affran- chissement. Cependant Pharaon regrettait d’avoir, dans un moment de faiblesse, consenti à leur départ. Il résolut de ressai-- sir les esclaves qu'il avait laissés échapper. Jugeant l'occasion. favorable, il se met à leur poursuite. En voyant de loin les Égyp- tiens qui accourent sur eux, les Israélites se livrent au désespoir. Toule issue, en effet, leur est fermée. Levant eux la mer, derrière eux l'ennemi, qui, dans un moment, va les atteindre et ne man- quera pas de les replonger dans le plus dur esclavage. Plusieurs se plaignent et murmurent : « N'y a-t-il pas de sépulcres en Égypte,

24 HISTOIRE DES JUIFS.

disent-ils à Moïse, que tu nous aies amenés dans ce désert pour y mourir? » Soudain s'offrit à eux un moyen de salut inespéré, ils ne purent voir qu'un miracle. Pendant la nuit, un fort vent de nord-est avait poussé vers le sud les eaux de la mer et en avait mis le lit à sec dans ses parties proéminentes. Le chef des Israé- lites, mettant vivement à profit cette heureuse circonstance, leur fit gagner en toute hâte le rivage opposé. Il leur avait d’ailleurs annoncé, avec sa clairvoyance prophétique, qu'ils ne reverraient plus jamais les Égyptiens. Le court trajet fut vite parcouru, et ils purent l'accomplir tout entier à pied sec.

Cependant les Égyptiens s'étaient mis à leur poursuite pour les ramener esclaves. Lorsque, au jour naissant, ils atteignirent le bord occidental, aperçurent les Israélites à l'autre bord et voulurent les poursuivre par le même chemin guéable, le vent tomba tout à coup; les vagues amoncelées des deux côtés refluè- rent brusquement sur le lit desséché et submergérent, dans leur sépulcre liquide, chariots, chevaux et guerriers. Délivrance mer- veilleuse, qui, en s’accomplissant sous leurs yeux, releva Îles cœurs des plus apathiques et les remplit de confiance en l'avenir. Ce jour-là, ils eurent foi en Dieu et en son mandataire Moise. Un hymne inspiré, à la gloire de leur divin libérateur, s’échappa de leurs poitrines, et ils chantèrent en chœur :

Je veux glorifier le Seigneur, Car le Seigneur est grand! Coursiers et cavaliers,

Il les a lancés dans la mer!

Leur délivrance du joug égyptien, leur passage à travers la mer, le prompt anéantissement d'un ennemi acharné et altéré de vengeance, ces trois faits étaient pour les Israélites des choses vécues, qui jamais ne s’effacèrent de leur mémoire. Dans les situa- tions les plus graves et les plus désespérées, ces souvenirs sou- tinrent constamment leur force et leur courage. Ils savaient que ce Dieu, qui les avait délivrés de l'Égypte, qui avait pour eux dessé- ché la mer, qui avait exterminé leur mortel ennemi, ne pour-

"a

RÉVÉLATION DU SINAÏ. 25

rait jamais les abandonner, qu’ « à jamais il régnerait sur eux » (1). Si, chez la plupart, ces sentiments de confiance, d'atta- chement à Dieu, de ferme courage, ne persistèrent pas longtemps et faiblirent au premier obstacle, ils se sont toujours maintenus dans un groupe de vaillants, qui ont su les manifester au milieu des épreuves que leur réservait l'avenir.

Échappées à l'étreinte de l'esclavage et à la terreur séculaire de leurs oppresseurs, les tribus pouvaient poursuivre avec sécurité leur marche. Elles avaient encore plusieurs journées à faire pour atteindre le Sinaï, but provisoire de leur voyage. Bien que la con- trée qu’elles avaient à traverser ne soit, en majeure partie, qu'un désert de sable, elle ne manque toutefois pas d’oasis, d’eau ni de pâturages. Elle était connue de Moïse, qui précédemment y avait fait paître les troupeaux de son beau-père. Le pain même n'y fit point faute aux Israélites, carla manne leur en tint lieu. Ils en trou- vérent si abondamment et s'en nourrirent si longtemps, qu’ils durent la ‘regarder comme un aliment miraculeux. Car cen’est que dans cette presqu'ile qu’on voit couler de l’écorce des hauts tama- ris, très nombreux dans les vallées et sur les mamelons du Sinaï, des gouttes d'une saveur mielleuse, que la fraicheur du matin cristallise en globules gros comme des pois ou des grains de corian- dre, et qui fondent ensuite au soleil.

Après ces merveilles qui avaient exalté leurs esprits, les tri- bus semblaient suffisamment préparées à recevoir le bienfait suprême en vue duquel elles s'étaient acheminées, par le détour du désert, vers la montagne de Sinaï ou d’'Horeb. C'est au pied de cette montagne, entourée partout de libres espaces, que Moïse conduisit et cantonna les Israélites. Puis il leur enjoignit de se préparer à un phénomène extraordinaire qui allait frapper leurs yeux et leurs oreilles. Avec une curiosité ardente et anxieuse, ils attendirent le troisième jour. Une barrière dressée autour du pic le plus voisin empêchait le peuple d'en approcher. Une nuée épaisse en enve- loppait le sommet, des éclairs intenses s'en échappaient et trans- formaient la montagne en un vaste brasier, tandis que le tonnerre, grondant d’une paroi à l’autre, se répercutait en formidables

(1) Fin du cantique de la mer Rouge.

26 HISTOIRE DES JUIFS.

échos. Toute la nature semblait convulsée et la fin du monde imminente. Grands et petits tremblaient effarés, secoués dans tout leur être, à la vue de ce sublime et terrible spectacle. Mais si sublime qu’il fût, il ne l’était pas plus que les paroles qu’entendit ce peuple frémissant, et dont les nuées du Sinaï, les éclairs et le tonnerre n'étaient que la préface.

Du haut de cette montagne en feu, ébranlée jusqu’en ses pro- fondeurs, des paroles distinctes vinrent frapper l'oreille du peuple assemblé, paroles très simples au fond, intelligibles à chacun, mais qui ne sont rien moins que la base de l'éducation morale de l'homme. Les dix paroles qui retentirent alors, le peuple eut la ferme conviction qu'elles lui étaient directement révélées de Dieu. Ce Dieu, lui disaient-elles, qu'Israël doit adorer désormais, est le même qu'il a déjà reconnu à sa miraculeuse protection, celui dont . il a éprouvé la puissante influence sur les choses humaines, celui qui l’a tiré de l'Égypte et a brisé ses chaînes. Dieu invisible, on ne doit le représenter sous aucune image. (L'idolâtrie égyptienne, à laquelle les Israélites s'étaient accoutumés, justifie l’insistance avec laquelle cette défense est développée.) Sanctifier le sabbat, s'abstenir de tout travail le septième jour, est particulièrement recommandé. 1l n’était pas non plus indifférent, en présence de la barbarie de cette époque, de déclarer que les auteurs de nos jours ont droit à notre respect. Que de peuples, dans l'antiquité, avaient coutume de tuer leurs parents devenus vieux ou de les exposer à la dent des fauves! Quant à la mère, elle était partout traitée avec dédain, et, après la mort du père, elle était subor- donnée à l'aîné des fils. La voix du Sinaï proelama que le fils, même devenu chef de la famille, doit honorer sa mère à légal de son père. La vie humaine était peu respectée chez les anciens; c'est pourquoi la voix divine déclare : « Tu ne tueras point! » Le motif en est précisé dans un autre passage : « La vie de l'homme est inviolable, parce que l’homme a été créé à l'image de Dieu. » Un des fléaux du vieux monde était la luxure et l'impudicité; l'oracle du Sinaï prononça : « Tu ne forniqueras point! » La propriété aussi devait être inviolable : le vol futstig- matisé comme un crime, pareillement le faux témoignage. Et non

\seulement la mauvaise action, mais même la mauvaise pensée fut

LE DÉCALOGUE. 97

condamnée sur le Sinaï : « Tu ne convoiteras pas la femme ni la propriété d'autrui. »

Que valait l’histoire des Indiens, des Égyptiens et autres peu- ples, avec leur sagesse, leurs orgueilleuses bâtisses, leurs pyra- mides et leurs colosses ; que valait cette histoire, vieille alors de plus de deux mille ans, auprès de cette heure solennelle du Sinaï ? Cette heure a statué pour l’éternité. Elle a posé la première pierre de la moralité, de la dignité humaine. Elle a marqué l’avènement d’un peuple unique et sans pareil au monde. Ces simples et pro- fondes vérités : un Diéu immatériel et sans représentation pos- sible, un Dieu libérateur, ami des opprimés et des esclaves, ennemi de l'esclavage; les devoirs de la piété filiale, de la chasteté, du respect de la vie humaine et de la propriété, de la sincérité de l'homme envers l’homme, de la pureté du for intérieur, c’est sur le Sinaï qu'elles retentirent pour la première fois et pour tous les temps.

Les Israélites étaient arrivés au Sinaï en timides esclaves, ils le quittèrent transformés en saint peuple de Dieu, en peuple de prêtres, en peuple de droiture (Yesckouroun). Par l'application du Décalogue, ils devaient devenir les instituteurs du genre humain et une source de bénédictions pour lui. Les peuples du monde ne se doutaient guère que, dans un coin de ce monde, une chétive peuplade avait assum* la lourde tâche de les instruire.

Mais il ne fallait pas que les saintes doctrines du Sinaï s'éva- nouissent avec les vibrations de l'air qui les avait portées aux oreilles du peuple. Pour se conserver à jamais dans la mémoire des hommes, elles devaient être gravées sur la pierre. Les « dix paroles » furent donc inscrites sur deux tables ou plateaux de pierre et sur chacune de leurs faces. Ces deux tables se sont longtemps conservées. On les appelait les Tuûles de l'avertisse- ment ou du statut. Elles furent déposées plus tard dans une sorte de caisse, dite Arche d'alliance, placée au centre de la tente se réunissaient les Anciens des familles toutes les fois que Moïse les convoquait. Cette arche était le signe visible de l'alliance que Dieu avait conclue avec le peuple au Sinaï, et en vertu de laquelle ce peuple devenait le sien et ne reconnaïitrait jamais d'autre dieu que le céleste Auteur de cette doctrine.

28 | HISTOIRE DES JUIFS.

Ces grandes vérités religieuses et morales, éléments principaux d’une moralité nouvelle, et base en même temps de la natio- nalité israélite, furent traduites en Zois précises qui leur donnè- rent toute leur valeur, et qui devaient régir soit la vie indivi- duelle, soit la vie collective. Cette parole : que Dieu a délivré les Israélites de l'Égypte, eut pour corollaire la doctrine de l'égalité de tous dans la société. I ne devait y avoir parmi eux ni maître ni esclave. Nul ne pouvait se vendre ni être vendu comme esclave à perpétuité. Si quelqu'un avait encouru la perte de sa liberté, il ne pouvait servir que six années, la septième il redevenait libre. L'enfant dénaturé, le meurtrier volontaire, étaient punis de mort, et le sanctuaire même ne pouvait leur servir d'asile. Le meurtre même d'un esclave non israëélite devait être vengé; si son maître le maltraitait, il recouvrait sa liberté ipso facto. Pour sauve- garder l'honneur de la jeune fille, le séducteur était tenu d'épouser sa victime ou de payer au pére des dommages-intérêts.

La loi insiste particulièrement sur les égards dus à la veuve et à l’orphelin, qu’elle ne permet pas de molester. Elle couvre de sa protection l'étranger même qui désire vivre au sein d’une tribu. Les Israélites doivent toujours se souvenir qu'ils furent étrangers en Égypte, et n’être point durs à l'étranger comme on le fut pour eux-mêmes. Le recueil de ces lois et autres semblables, toutes pénétrées de justice. et de charité, pauvres en prescriptions céré- monielles, forma le Code antique, la T4ora.

Or, la mission dévolue aux Israélites par la révélation du Sinaï était trop haute, trop idéale, elle contrastait trop avec leurs habitudes et leurs idées antérieures pour pouvoir entrer immédiate- ment dans leur intelligence. Les habitués du culte d’Apis ne pou- vaient guère mettre leur confiance en un pur esprit. En tout cas, ils voyaient dans Moïse une divinité faite homme, de même que les Égyptiens avaient coutume de révérer leurs rois et leurs prêtres comme des dieux visibles. La religion spirituelle proclamée sur le Sinai ne cherchait pas dansles sacrifices la manifestation du culte que l’homme doit à Dieu, elle tendait surtout à développer une vie morale et sainte. Mais ce but dépassait le niveau intellectuel du peuple; pour l'y conduire, il fallait d’abord faire son éducation. Les peuples de l'antiquité ne connaissant d'autre moyen que les.

LES ISRAËLITES DANS LE DÉSERT. 29

sacrifices pour obtenir la grâce divine, force était de conserver cette forme de culte; mais elle fut simplifiée. Un autel avait pour complément obligé un sanctuaire. Dans ce dernier, nulle image ne fut admise, mais uniquement un chandelier, une table avec douze pains, symbole des douze tribus, plus un autel, enfin une enceinte pour l'arche d'alliance (le saint des saints).

À l'autel, au sanctuaire et aux sacrifices, un corps de prêtres était nécessaire. Cette antique institution fut donc aussi conservée. Le sacerdoce fu: naturellement conféré à la tribu de Lévi, la plus fidèle de toutes et la plus instruite, qui déjà en Égypte avait fait office de prêtres. Mais la possession terriioriale aurait pu la con- duire, comme les prêtres d'Égypte, à l’égoïsme, à l’abaissement du caractère, à l’exploitation intéressée du sentiment religieux. Les prêtres d'Israël, les Lévites, n’eurent point de canton en propre, et leurs moyens d'existence devaient se borner aux rede- vances que la loi prescrivait aux laïques de leur fournir. D'autre part, une vieille coutume, qui remontait à l’époque des patriar- ches, confiait aux premiers-nés des familles le soin des sacrifices. Cette prêtrise domestique, ne pouvant être brusquement sup- primée, se maintint concurremment avec la prêtrise lévitique. ll se mêla ainsi, à la pure doctrine du Sinaï, un élément disparate et même antipathiqne. Les tendances matérielles du peuple ren- daient nécessaires ces concessions, qui devaient servir de transi- tion et d'acheminement à des idées plus élevées. Mais la partie éclairée du peuple, plus ou moins pénétrée de ces mêmes idées, p’attribua jamais à l'institution des sacrifices qu’une valeur secon- daire. .

Les Israélites demeurèrent quarante années dans le désert, menant une existence nomade, cherchant des pâturages pour leurs troupeaux, errant çà et de Kadesch au golfe d’Ailat. C'est dans cette région et dans cet intervalle que Moïse accomplit sa mission d'éducateur. Cette première génération s’éteignit peu à peu, et la génération nouvelle, élevée par lui et par les hommes qui le secondaient, devint une communauté confiante en Dieu, pleine de courage et de persévérance. Il lui donna une série de lois succes- sives, qu’il s'attacha à faire pénétrer dans son cœur. Moise s'était entouré d'un sénat composé des chels des soixante-dix

30 HISTOIRE DES JUIFS.

familles. Ces « soixante-dix Anciens », qui servirent de modèle à des institutions ultérieures, devaient lui alléger le fardeau des affaires publiques, prendre part au conseil et à l'exécution dans toutes les occurrences importantes. En outre, il institua des juges supérieurs et subalternes, préposés respectivement à mille, à cent, à dix familles. Il confia leur élection au peuple, qui devait choisir lui-même les plus dignes et les lui proposer. Il enjoignit à ces juges de prononcer avec justice, non seulement entre leurs core- ligionnaires, mais entre Israëlites et étrangers. Ils étaient tenus de ne faire acception de personne, d’être équitables aux petits comme aux grands, inaccessibles à la corruption et à la crainte, animés, en un mot, du seul désir de bien juger : « car la justice est à Dieu », il en est la source, il en surveille l’exercice.

Amour du prochain, fraternité, égalité, douceur et justice, tel fut l'idéal que Moïse proposa à la jeune génération élevée par lui, et qu’elle devait aspirer à réaliser un jour. Ce fut un beau temps que celui de telles lois et de telles doctrines furent infusées à un peuple comme l'âme même de son existence! La jeunesse de ce peuple était comme transfigurée par un glorieux idéal. C’étaient les épousailles de la vierge d'Israël s’unissant à son Dieu, et « le suivant avec amour à travers une aride solitude! »

Enfin, ces pérégrinations étaient arrivées à leur terme. L’an- cienne génération était morte, et la nouvelle, plus docile et plus vaillante, semblait müre pour le but assigné. Un certain nombre d'Israélites de la tribu de Juda, aidés de ceux de Siméon, péné- trèrent, paraît-il, dans la Palestine par le sud, y prirent plusieurs villes et s’y établirent. Les autres tribus devaient faire un détour et entrer dans le pays par l’est. Ce détour pouvait être évité si les Iduméens, qui habitaient les hauteurs de la chaine du Séir, leur eussent permis de traverser leur territoire. Mais ceux-ci, craignant sans doute d'être dépossédés par ce peuple en quête d'un établissement, s’avancèrent en armes pour leur défendre le passage. Les tribus furent donc obligées de faire un long circuit, de tourner l’Idumée en longeant le Séir à l’est, et de s'approcher du pays de Canaan par la rive orientale du Jourdain.

Or Sichon, roi des Amorréens, occupait cette contrée. Moïse lui envoya des messagers de paix, lui demandant la permission, pour

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PREMIÈRES CONQUÉÊÉTES. 31

les Israélites, de traverser son pays afin de gagner le Jourdain. Sichon refusa, lui aussi, et marcha avec son armée contre les tribus. La génération élevée par Moïse, bien différente de ses pères, accepta la lutte avec une juvénile ardeur, et baltit, avec leurs rois Sichon et Og, les peuplades qui prétendaient lui barrer le passage.

Cette victoire des Israélites eut de grandes conséquences pour eux, et dans le présent et dans l'avenir. D'abord, ils prirent pos- session de toute la contrée, s’y cantonnèrent et mirent ainsi fin à leur vie nomade. De plus, ce premier succès leur donna la con- fiance et l'espoir de vaincre toutes les résistances qu'ils pour- raient renconirer dans la conquête de la Terre promise. Les peu- plades voisines, informées de la défaite de ces puissants princes, tremblèrent devant les tribus voyageuses.

La péripétie née de ces étonnantes victoires fit éclore des chants, première apparition d'un génie sans lequel un peuple ne saurait prétendre à une place éminente. Les premiers vers chantés par la muse hébraïque furent des chants de guerre et de victoire. Les auteurs de ces poèmes (#0scklim) furent, dès l’abord, en si haute estime que l’on conserva leurs productions dans un recueil, « le Zivre des guerres de Dieu ». Il n’est resté que trois de ces poèmes, et à l’état de fragments... La poésie hébraïque, dans ses premiers essais, manque et de profondeur et de suavité, mais elle montre déjà une double originalité qu'elle devait porter plus tard jusqu’à la perfection. Eu égard à la forme, elle a déjà la symétrie des hémistiches, autrement dit le parallélisme, une même pensée se répète, dans deux ou trois membres successifs, sous des formes différentes. Eu égard au fond, cette muse nais- sante aime déjà l'ironie, fruit d’une double préoccupation : celle de l'idéal qu'elle porte en son âme, et celle de la réalité qui lui ressemble si peu.

Pour arriver à leur but, la Terre de promission, les Israé- lites ne pouvaient s’attarder plus longtemps dans les fertiles cam- pagnes situées entre l’Arnon et le Jabok; il fallait se mettre en mesure de passer le Jourdain. Ici se manifesta la fâcheuse consé- quence de la conquête des pays d'Og et de Sichon. Les tribus de Gad et de Ruben déclarèrent, un beau jour, vouloir rester sur le

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territoire conquis, parce qu'il était riche en pâturages et avanta- geux pour leur nombreux bétail et leurs chameaux. Ce fut pour Moïse une nouvelle douleur. Il leur reprocha amèrement leur égoïsme et, tout en cédant à leur désir, en les autorisant à garder le terrain conquis, il leur fit promettre que tous leurs hommes valides et propres à la guerre passeraient le Jourdain avec les autres tribus pour les aider à la conquête. Ainsi se forma un canton distinct et non prévu, celui des deux tribus et demie ou de la Pérée, « l’autre côté » du Jourdain, canton dont la posses- sion devait avoir ultérieurement des conséquences plutôt nuisibles que favorables. |

Les autres tribus étaient déjà prêtes à passer le Jourdain, lorsque Moise, leur incomparable guide, cessa de vivre. Les Israélites pleurèérent sa mort trente jours; ce n’était que justice, car une telle perte était irréparable. Israël, à bon droit, se sentait orphelin. Pas un législateur, fondateur d'État ni éducateur de peuple, ne saurait être mis en parallèle avec Moïse. Il n'a pas seu- lement, et dans la situation la plus défavorable, fait d'une horde d'esclaves un peuple, il a aussi imprimé à ce peuple le sceau de l'immortalité. Il a mis dans ce corps une âme impérissable. Il a fait briller à ses yeux un idéal qu'il devait poursuivre sans cesse, heureux ou malheureux selon qu'il saurait ou non l'atteindre. Moïse a pu dire de lui-même qu'il a porté ce peuple « comme le nourricier porte son nourrisson », et rarement il a cédé au décou- ragement ou à l’impatience. Sa douceur et son abnégation, traits dominants de son caractère, joints à la lucidité de son intuition, l'ont rendu digne d’être l’organe de la Divinité. Étranger à tout sentiment d'envie, il aurait voulu « que tous les Israélites fussent prophètes comme lui, qu’à eux tous Dieu envoyàt son inspira- tion ». Aussi Moïse est-il resté, pour la postérité, le type incom- parable du prophète; et la pensée que l'aurore du judaïsme vit briller un tel modèle ne fut pas un médiocre stimulant pour les générations suivantes.

La mort même de Moïse fut un enseignement. C'est dans le pays de Moab, au pied d’une montagne révérée dans cette région, le mont Peor, qu'il fut mystérieusement enseveli, et nul ne connait jusqu’aujourd’hui le lieu de sa sépulture. Il fallait éviter

CONQUÊTE DU PAYS DE CANAAN. 33

que son peuple ne le divinisät, comme les païens faisaient de leurs rois, de leurs grands ou prétendus grands hommes, de leurs fondateurs de religions. Pleurant la mort du chef bien-aimé qui ne devait pas les conduire dans la Terre promise; pleines des grands souvenirs de la délivrance d'Égypte, du passage de la mer, de la révélation sinaïque ; exaltées par leurs récentes victoires sur les rois Sichon et Og, les tribus passèrent le Jourdain, par un jour de printemps, sous la conduite de Josué, fidèle disciple de Moïse.

CHAPITRE II

CONQUÉTE DU PAYS DE CANAAN

L'ÉPOQUE DES JUGES

Les Israélites ne rencontrérent aucune résistance, soit pour tra- verser le fleuve, soit pour s'avancer dans l’intérieur du pays. La terreur avait paralysé les habitants. D'ailleurs, entre ces diffé- rentes peuplades, il n'existait point de lien qui en formât un tout et leur permit de marcher en masses compactes contre les enva- hisseurs. Il y avait bien, dit l'Écriture, trente et un rois dans le pays de Canaan, indépendamment de ceux qui habitaient le lit- toral de la Méditerranée; mais ce n'étaient, à vrai dire, que des roitelets, régnant chacun sur une ville et ses dépendances, et isolés les uns des autres. Ils laissèrent tranquillement les Israé- lites dresser un vaste camp à GAügal, entre le Jourdain et Jéricho. Cette dernière ville elle-même, qui devait, selon toute apparence, être attaquée la première, n'avait aucun secours à attendre des villes voisines, et ne pouvait compter que sur elle-même. Les tribus israélites, au contraire, étaient unies, avides de conquêtes, exercées aux armes, et elles étaient conduites par un chef qui avait fait ses preuves.

Josué, fils de Nun, de la tribu d'Éphraïm, était le successeur autorisé du grand prophète, qui lui avait imposé les mains et lui avait. communiqué une partie de son esprit. Toutefois il n'était

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34 HISTOIRE DES JUIFS.

point prophète. Il avait plutôt le sentiment de la réalité, de l’uti- lité présente ct pratique, que de l’avenir idéal. C'était un vaillant soldat, un général habile, et il l'avait prouvé autrefois dans sa rencontre avec les Amalécites. De plus, il avait le bonheur d'ap- partenir à la tribu d'Éphraïm, la plus considérée de toutes. Autre- ment sa tribu, fière ct peu traitable de sa nature, ne se serait pas si facilement soumise à ses ordres. Mais, celle-ci l’acceptant pour chef, les autres ne lui marchandèrent point l’obéissance. Général et armée, qui avaient remporté l'un et l'autre d’éclatantes vic- toires, étaient pleins de résolution et animés du ferme espoir que Dieu favoriserait leurs entreprises et assurerait leur triomphe.

La première conquête fut celle de Jéricho, ville située près de la montagne, dans une contrée des plus fertiles croissaient non seulement des palmicrs à haute tige, mais encore le précieux balsamier. Grâce au voisinage de la mer Morte, le climat de Jé- richo jouit, la plus grande partie de l’année, d’une température élevée, et les fruits y mürissent plus vite que dans l’intérieur du pays. Il importait donc de se mettre d'abord en possession de cette ville. Mais on renforça les fortifications de Jéricho, parce que les habitants, comptant peu sur leur force de résistance, ne se sentaient en sûreté que derrière de bonnes murailles. Pourtant ces murs tombèrent, raconte l’Écriture, au fracas intense soulevé par les guerriers israélites. Ceux-ci pénétrèrent dans la ville sans trop de résistance, et eurent facilement raison d’une population énervée par la débauche. La forteresse d’A?, située à deux ou trois lieues plus au nord, ne put être prise que par un stratagème et par la mise en mouvement de toute l’armée. Béfhel, non loin de cette ville, fut enlevée peu après par des guerriers d'Éphraïm, à l’aide d'une ruse. La prise des deux fortes cités acheva de dé- courager les habitants des villes et villages voisins, qui, sans même attendre d’être attaqués, s’enfuirent dans la direction du nord, de l’ouest et du sud, abandonnant leur territoire à l'ennemi, qui en prit possession en tout ou en partie. Les Ilivéens du district de Gabaon, ou Gabaonites, se soumirent spontanément à Josué et au peuple, cédèrent aux Israélites la propriété de leurs villes, et ne demandèrent en retour qu'à être épargnés et tolérés. Josué, d'accord avec les Anciens et acquiesçant à cette condition, conclut

CONQUÈTE DU PAYS DE CANAAN. 35

avec eux un traité qui, selon l'usage de l’époque, fut scellé par un serment. C’est ainsi que presque tout le pays de montagne, depuis la lisière de la grande plaine jusque près de la ville qui fut plus tard Jérusalem, tomba au pouvoir des Israélites. Cette zone séparait les anciens habitants du nord de ceux du sud, de sorte qu'ils étaient hors d'état de se prêter mutuellement assistance.

Les Cananéens du sud n’en sentirent que mieux le besoin de s'unir, la crainte de voir leur pays devenir infailliblement la proie de l'ennemi commun triompha de leurs petites jalousies et de leurs querelles particulières, resserra leur faisceau et leur donna du cœur pour l'attaque. Cinq « rois » ou souverains de territoires, parmi lesquels ceux de Jébus (Jérusalem) et d'ÆJébron, se coali- sérent pour attaquer les Gabaonites, qui, par leur soumission volon- taire, avaient donné libre carrière aux conquérants..Les Gabao- nites implorèrent la protection de Josué, qui fit marcher contre les cinq armées ses guerriers accoutumés à la victoire, et les battit si complètement qu'elles s’enfuirent au loin dans toutes les directions. Ce dut être une journée extraordinaire sous les murs de Gabaon, puisque, cinq siècles plus tard, on en conservait encore le souvenir. Un chant l’a immortalisée :

« Josué s’écria : » Soleil, arrète-toi sur Gabaon! » Et toi, Lune, dans la vallée d'Ayalon! » Et le soleil s'arrêta, n Et la lune flt halte, » Jusqu'à ce que le peuple eût châtié ses ennemis. »

Le passage du Jourdain, accompli avec un bonheur inespéré, et ces victoires si rapides remportées coup sur coup, étaient autant de miracles qu’on pouvait ajouter aux miracles anciens. Ils four- nirent aux poètes une ample matière pour glorifier non les exploits de la nation, mais la merveilleuse protection’ de son Dieu.

La victoire de Gabaon aplanit aux Israélites la route du midi et leur permit de s'étendre aussi dans cette direction. Là, toutefois, il y eut plus d'une place forte dont ils ne purent faire ou conser- ver la conquête.

Une fois la région centrale subjuguée, le plus fort était fait, et

36 HISTOIRE DES JUIFS.

les tribus cessèrent de mettre en commun leurs efforts, par suite sans doute de l'exemple donné par la tribu de Joseph. Cette der- nière, qui se divisait en deux sous-tribus, celles d'Épéraim et de Manassé, prétendait à une certaine prééminence, fondée sur la situation qu’elle avait occupée en Égypte, et corroborée par cette circonstance que Josué, le chef du peuple, était dans son sein. C'est pourquoi elle réclamait la meilleure partie du pays, celle de la montagne centrale, très riche en sources et d’une extraordinaire fertilité. La tribu d'Éphraïm prit possession de la contrée située au nord et au sud de Sickem, accidentée par une succession de collines et de vallées. Elle adopta pour chef-lieu Sichem, l'antique cité des Hivéens, et qui, par sa position entre deux montagnes (Garizim et Ebal) riches en cours d'eau, méritait de devenir la capitale de tout le pays. Mais les branches d'Éphraïm et de Manassé ne se contentèrent pas de cette belle et plantureuse province (appelée depuis la Montagne d'É'phraïm) ; persuadées que Josué, enfant de la même tribu, n'avait rien à leur refuser, elles reven- diquèrent une part plus grande encore. Sous prétexte que leur lot territorial était insuffisant pour leurs nombreuses familles, elles voulurent, indépendamment de la belle et riche plaine qui s'étend, sur un espace de plusieurs lieues, au nord de la montagne d'Éphraïm, obtenir encore la contrée adjacente qui avoisine la haute montagne de Thabor. Mais, contre leur attente, Josué se montra peu traitable. Il leur répondit avec quelque ironie que, puis- qu'elles étaient si nombreuses, elles n'avaient qu'à s'emparer du mont Thabor, dans le pays des Phérizéens et des Rephaïm, et à éclaircir la forêt. Voyant que Josué ne prûtait pas la moindre assistance à leurs prétentions égoistes, ces hommes cessérent de prendre aucune part aux entreprises communes ; ils pouvaient se contenter de leur lot.

Ce fut comme un signal. En les voyant se désintéresser ainsi de la chose publique, les autres tribus firent comme eux : elles songérent avant tout à elles-mêmes. Quatre tribus jetcrent leur dévolu sur le nord, quatre sur le sud et l'ouest. Ce que n'avaient pas osé les Joséphides, quatre tribus l'entreprirent résolument : Issachar, Zabulon, Aser et Nephtali. Elles descendirent dans la plaine de Jezréel (Esdrelom), s'établit une partie d’entre elles,

CONQUÉTE DU PAYS DE CANAAN. 37

tandis que l’autre poussa plus au nord, dans le haut pays qui s'étend au pied de la montagne. Ces tribus étaient, encore moins que les Joséphides, en mesure de guerroyer contre les habitants de la plaine, parce qu'elles n'auraient pu tenir contre les chariots de guerre qui la parcouraient aisément en tout sens. La tribu d'Zssachar s'en tenait aux pâturages qu'elle avait été heureuse de trouver dans cette grande plaine, et ne songeait pas, pour le moment, à posséder des places fortes. Sédnite par les charmes du repos et par la fécondité de cette terre, elle semble s'être soumise aux Cananéens de la province, satisfaite d'être tolérée, füt-ce au prix de lourds sacrifices. Sa jumelle, la tribu de Zabylon, moins amoureuse de repos, parait avoir acquis par la force, dans le haut pays au nord du Thabor, des positions solides. Les deux autres tribus, Aser et Nephtali, doivent avoir trouvé plus de difficulté à s'établir; de ce côté-là, en effet, la population cananéenne était plus belliqueuse et plus étroitement unie. s'élevait une sorte de capitale, Zasor, dont le roi, Jabin, régnait sur plusieurs can- tons. Celui-ci appela aux armes les villes alliées, pour écraser les Israélites qui menaçaient de les envahir. Les. tribus d’Aser et de Nephtali n'étaient pas capables de leur tenir tête, et elles se hâtè- rent, parait-il, d'invoquer l'assistance de Josué. L'esprit de solida- rité était encore assez puissant parmi les tribus pour que Josuéles trouvât disposées à venir en aide à leurs frères du nord. Avec les guerriers qu'il réunit, il tomba à l'improviste sur les Cananéens commandés par Jabin, près du lac de Hérom, les battit et les mit en fuite. Ce fut la seconde grande victoire qu'il remporta sur ses ennemis coalisés. Cette bataille permit aux deux tribus de s'établir solidement entre le cours supérieur du Jourdain, à l’est, et la Méditerranée à l'ouest. Aser et Nephtali étaient les tribus les plus reculées vers le nord ; c'étaient comme les gardes avancées de la frontière, la première au couchant, la seconde sur les hauteurs de l'orient.

À la même époque, quatre autres tribus conquirent leur place dans le sud, et cela par leurs seuls efforts et sans le concours du reste de la nation. La petile tribu de Benjamin reçut, vraisembla- blement des Joséphides, qui avaient avec elle des liens plus étroits, une Zone peu étendue et d’une fertilité médiocre, vers leur fron-

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tière méridionale : ce n’était guère que le territoire des Gabaonites, avec quelques annexes à l’est et à l'ouest. Pénétrer plus avant dans le sud était tout aussi malaisé que de s’avancer dans le nord à travers la grande plaine. Au milieu du pays, en effet, demeu- raient les Jébuséens, population guerrière et puissante, dont le territoire était défendu par le Sion, forteresse inaccessible, bâtie sur une montagne. Dans la plaine, à l’ouest, du côté de la mer, les habitants avaient des chariots de guerre en fer, que les Israé- lites, dans ces premiers temps, ne pouvaient affronter. Et pour- tant les tribus restantes n'avaient pas d'autre ressource que le sud et l'ouest, pour s'y mettre en quête d'établissements. Parmi ces tribus, celle de /zda (Yehouda) était une des plus nombreuses et des plus puissantes, et celle de Siméon s'appuyait sur elle, comme une tribu vassale sur sa suzeraine. |

La tribu de Dan fut de toutes la plus disgraciée ; elle restait, pour ainsi dire, entre ciel et terre. Ses familles paraissent avoir été peu nombreuses. Dan n'avait même pas, comme Siméon, une tribu paéronne pour le protéger. Il semble avoir marché à la suite de la tribu d'Éphraïm; mais cette dernière, dont nous connaissons l'égoïsme, ne lui avait laissé qu'un territoire incertain et difficile à conserver, au sud-ouest de son propre canton, ou plutôt une par- celle du canton de Benjamin. Les Danites devaient s'emparer du bas-fond ou de la plaine de Saron jusqu'à la mer, et s’y ctablir. Mais les Amorréens les empêchèrent de prendre pied dans cette contrée et les obligèrent de se retirer sur la montagne, d'autre part les Éphraïmites, et leurs voisins les Benjamites, ne souffraient point d'établissements solides. Dan fut donc longtemps réduit à une vie de campement, et plus tard contraint d'émigrer pour cher- cher au loin des établissements dans le nord. |

La conquête de la plus grande partie du pays s’était effectuée

si rapidement, qu'elle dut apparaitre comme un miracle aux con- temporains et à la postérité. À peine un demi-siècle auparavant, les [sraélites, apprenant par leurs émissaires que les habitants du pays étaient trop forts pour qu'on pût espérer de les vaincre, avaient reculé éperdus et découragés. Et maintenant ces mêmes peuplades si redoutées étaient à ce point terrifiées par les Israé- lites, que la plupart abandonnèrent leurs possessions sans résis-

LES LÉVITES. 39

tance, et que, elles avaient essayé de se défendre, elles furent abattues. Le peuple se persuada que Dieu même avait mar- ché à la tête des légions israélites, que c'était lui qui avait jeté:le désordre dans les rangs de leurs ennemis et les avait dispersés. La poésie condensa dans une belle composition (le psaume xLrv) les détails de cette grande conquête du pays.

Quelque chétive et parcimonieuse qu'on eût fait la part de cer- taines tribus, telles que Siméon et Dan,.elles avaient néanmoins reçu une possession suffisante pour servir de point d'appui à leur existence et de point de départ pour un développement ultérieur. Seule, la tribu de Zéoi était restée complètement dépourvue de ter- ‘ritoire. La règle instituée par Moïse avait été fidèlement observée. Les Lévites, tribu de prêtres-nés, ne devaient pas être absorbés par l’agriculture, ni se préoccuper d'un patrimoine à arrondir, ni, comme les prêtres d'Égypte, enlever les terres au peuple sous couleur d'intérêts religieux ; ils ne devaient point, enfin, former une caste opulente, mais demeurer pauvres et se contenter de ce que les propriétaires de champs et de bétail leur accorderaient. Le sanctuaire et la Loi devaient être leur unique objectif.

Ghilgal, siège de l’arche et centre de ralliement, ne pouvait garder à jamais cette prérogative : il était situé dans une région peu fertile et en dehors de toute relation. Aussi, dés que la situa- tion se fut consolidée et que les troupes d'au delà du Jourdain furent licenciées, dut-on se mettre en quête d’un siège plus conve- nable pour le sanctuaire. Il allait de soi, étant donnée la situation générale, que c'était dans la tribu d'Éphraïm qu'il fallait le cher- cher. S2/0 fut choisi à cet effet; c'est qu’on transporta l'arche d'alliance et qu'on érigea un autel. était le rendez-vous, sinon de toutes les tribus, au moins des tribus centrales, Éphraïm, Ma- nassé et Benjamin. Le grand prêtre descendant d'Aaron, Phinéas, et ses successeurs, fixèrent leur résidence à Silo. Beaucoup de Lévites, selon toute apparence, y séjournérent également, tandis que d’autres vivaient dispersés dans les villes des autres tribus et menaient, en somme, une existence vagabonde.

Par suite de l'immigration des Israélites, le pays de Canaan changea désormais, non seulement d'appellation, mais de carac- tère. II devint un so7 sacré, l'héritage du Seigneur. \] devait con-

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courir, en quelque sorte, à l’accomplissement de la sainte mission imposée au peuple. La terre étrangère était, en comparaison, une terre profane, la fidélité au Dieu unique et spirituel et l'accom- plissement de sa doctrine étaient choses impossibles. On prêtait à la Terre sainte une sorte de sensibilité, qui la rendait impression- nable à la conduite religieuse ou impie du peuple. Trois crimes no- tamment, le meurtre, l'inceste et l'idolätrie, lui étaient intolé- rables; c'est pour de pareils méfaits que le pays avait rejeté, avait vomi » ses premiers habitants, et qu'il rejetterait, le cas échéant, le peuple israélite. C'était, aux yeux de ses nouveaux habitants, un sol d’une nature particulière et qui ne se pouvait comparer à aucun autre. | | De fait, le pays d'Israël, comme on l'a nommé depuis cette époque, offre des particularités étonnantes et comme on n'en voit dans nul autre pays au monde. Sur un espace exigu d'environ trente milles géographiques de longueur sur environ douze de largeur (en y comprenant la région au delà du Jourdain), sont entassés des contrastes qui lui donnent un caractère merveilleux. Les pics éternellement neigeux du Liban et de l'Hermon, au nord, dominent une succession de sommets et de vallées jusqu'aux sables du midi, toute végétation est brûlée par l’ardeur du soleil africain. croissent et prospérent côte à côte des espèces partout ailleurs antipathiques : le svelte palmier, qui n'aime que les hautes températures, et le chène, qui ne peut les souffrir. Si la chaleur du midi fait bouillir le sang et porte l’homme aux passions violentes, le vent qui souffle des glaciers du nord vient le rafraîchir, le disposer au calme et à la réflexion. Le pays est baigné par une double bordure d’eau : ici la Méditerranée, qui . ouvre, le long de sa côte, des ports aux vaisseaux ; un long fleuve, le Jourdain, qui, sorti de la hauteur de l'Hermon, court presque en ligne droite du nord au sud et a ses deux points extrêmes nette- ment marqués par deux grands lacs intérieurs. Au nord, il coule à travers le « lac de la Harpe » (ÆKinnéreth) ou de Tibériade; au sud, il perd ses eaux dans le miraculeux « lac du Sel ». Ces deux lacs, eux aussi, forment un contraste. Celui de la Harpe est un lac d’eau douce, frétillent des poissons d'espèces variées, aux bords duquel croissent à foison le palmier, le figuier, la vigne

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et autres arbres fruitiers. Par suite de la chaude température, les fruits mûrissent dans son voisinage un mois plus tôt que sur les hauteurs. Le lac du Sel (Arabak) a une.influence toute contraire et s'appelle à juste titre #7 Morte, car nul animal ver- tébré ne peut vivre dans ses eaux. Le sel qu'il renferme en abon- dance, mêlé à la magnésie et aux masses d’asphalte, est mortel à _tout ce qui respire. L'air même y est imprégné de sel, et tout le sol environnant, rempli de salines, n’est qu’un affreux désert. L'ovale de montagnes qui entoure la mer Morte, et dont les parois s'élèvent, par places, de plus de 1,300 pieds au-dessus, du niveau de l’eau, est aride, sans végétation, et imprime à toute cette région un aspect sinistre. Sur ces mêmes bords, néanmoins, entre l'eau du lac et les flancs des montagnes, se trouvent des oasis qui _ ne le cèdent pas en fertilité aux plus délicieux coins de terre, et se développent les précieuses plantes balsamiques. Telle est l'oasis d'Fngadi, vers le milieu du bord occidental. Telle, et peut- être plus favorisée encore, l’oasis qu'on voit à l'angle sud-est de la mer Morte, était la ville de Soar, célèbre par ses bois de pal- miers, qui lui avaient valu le nom de 7#amara. aussi fleuris- sait autrefois le baumier. À une lieue et demie au nord-est de la mer Morte, près de la ville de Béfharam, se récoltait le célèbre « baume de Galaad ». Et au bord de cette même mer, sur un espace de plusieurs lieues, s'étendent des marais salants qui répandent au loin des exhalaisons dangereuses. Mais les deux lacs, celui du « Sel » et celui de la « Harpe », ont cela de commun que l'un et l’autre possèdent sur leurs bords des sources thermales sulfureuses, efficaces pour la guérison de certaines maladies : Cal- lirhoé à l'est de la mer Morte, Ammaüs, près du lac de Kinnéreth.

Le pays d'Israël est, avant tout, un pays de montagnes, et ses montagnes sont une grande bénédiction pour lui. Deux longues chaînes majestueuses, séparées par une vallée profonde, s'élèvent au nord comme deux fiers colosses à la tête chenue : le Ziban, dont le plus haut sommet pénètre à plus de dix mille pieds dans la région des neiges, et l’Anéiliban ou Hermon, dont le plus haut sommet atteint neuf mille trois cents pieds Le Liban n'a jamais fait partie du pays d'Israël, il a toujours appartenu aux Phéniciens, aux Araméens.et à leurs successeurs. Mais ses fameuses forêts de

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cèdres ont été exploitées par les Israëélites, et la majesté de ses cimes, la senteur de ses arbres, l'ont été plus encore par les poètes de ce peuple. Plus voisin d'eux était le mont Zermon et son som- met brillant de neige, que l'on contemple avec admiration à plus de vingt milles de distance, quand la vue n'en est pas masquée par d’autres montagnes. La limite méridionale du pays d'Israël finis- sait au pied de sa pente abrupte.

Les montagnes d'Israël, au nord, formaient les contreforts des deux chaïnes. Ces hauteurs s’abaissent successivement jusqu'à la grande et fertile plaine de Jezréel. Cette plaine, qui a l'aspect d’un triangle irrégulier, et que bornent à ses deux extrémités les mon- tagnes de Carmel et de Gelboé, partage le pays en deux moitiés inégales : la plus petite au nord (ultérieurement appelée Galilée), la plus grande au sud. De ce dernier côté, le terrain s'élève de nouveau, formant plusieurs éminences qui atteignent plus de deux mille pieds et qu'on nommait les Monts d’Éphraïm. De Jérusalem à Hébron, tirant au sud, le sol recommence à s'élever et forme des hauteurs de trois mille pieds, dites les Monts de Juda, puis il s'abaisse insensiblement, si bien que Bersabée, l’ancienne ville frontière, n’est plus qu’à une altitude de sept cents pieds. Les monts d'Éphraïm, comme ceux de Juda, s’inclinent de l’est à l’ouest, se développe, entre leurs versants et la mer, la plaine appelée Saron et aussi la Basse-Terre (Sckephélah). La chaine décroit à l'est, dans la direction du Jourdain. Plusieurs mamelons des deux chaînes d’Éphraïm et de Juda eurent une notoriété particulière ; telles furent les deux montagnes près de Sichem, celles de Garizim, « montagne de la bénédiction », et d’ÉDal, « montagne de la malé- diction »; Béthel, à l'est, et Mifspé, à quelques heures de la future capitale; enfin la montagne de Sion (2,610 pieds) et celle des Oliviers (2,720 picds).

Cette configuration particulière du pays lui donne une bigar- rure dont les effets ne se montrent pas seulement dans les pro- ductions de la terre, mais se sont accusés aussi dans le caractère des habitants. Du nord au sud, le pays est partagé en trois zones. La vaste zone montagneuse règne au centre, celle de la Basse- Terre à l’ouest jusqu’à la mer, et celle des plaines à l’est jusqu'au Jourdain. Le climat de la Basse-Terre est tempéré; celui de la

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montagne, âpre dans la saison des pluies et tempéré dans la saison chaude; celui de la plaine du Jourdain, brûlant la plus grande partie de l'année. |

Des rivières proprement dites, coulant toute l’année sans inter- ruption, la Palestine n'en a point ou n’en a qu'une seule, le Jour- daïin ; encore n'est-il pas navigable. Il ne fertilise que les plaines basses de ses deux rives, surtout la plaine orientale, au printemps, lorsque l’Hermon, par la fonte des neiges, vient grossir ses eaux. Les autres cours d’eau du pays, étant à sec dans les grandes cha- leurs, ne sont point, à proprement parler, des rivières. Ces tor- rents n’en sont pas moins une source de fécondité pour les pays qu'ils arrosent, et c’est sur leurs bords que se trouvent les terres arables. Un autre élément de fertilité, ce sont les petites sources qui naissent des montagnes, et qui sont trop faibles pour former des rivières. Les régions privées de sources pourvoient à leur boisson au moyen de la pluie, qu'on recueille dans des citernes creusées dans le roc.

Grâce à la configuration de son sol, aux eaux abondantes que lui versent le Liban, l’Antiliban et leurs contreforts, aux Sources qui le sillonnent et à la pluie qu'il reçoit largement deux fois l'an- née, le pays possède, presque partout, une riche végétation. IL était, il est encore en partie, partout agit la main de l’homme, un pays « coulent le lait et le miel », un beau pays « de sources et de ruisseaux, de lacs, de vallées et de montagnes, un pays de froment, d'orge, de vignes, de figues, de grenades, l'olive donne son huile et la datte son jus: l’homme n'a que faire d’entasser des provisions pour se metire à l'abri du be- Soin; pays rien ne manque, dont les pierres sont du fer et dont les montagnes fournissent de l'airain ». Les plaines surtout sont d’une incroyable fécondité et rendent au labeur de l'homme deux moissons dans l’année. Mais au nord de la plaine de Jezréel, le sol n’est pas moins productif; il portait autrefois un si grand nombre d’oliviers, qu'on a pu en dire : « On y baigne son pied dans l'huile». Au sud de cette grande plaine, la région du milieu, partage d’Éphraïm et de Manassé, récompensait par d’amples ré- coltes le travail de ses possesseurs. Des sources, jaillissant partout de la roche, se rejoignent et deviennent assez puissantes pour

44 HISTOIRE DES JUIFS.

faire mouvoir des moulins, tout en fertilisant la terre. Le canton des enfants de Joseph était particulièrement béni de Dieu :

Des bénédictions du ciel, en haut,

Et de celles de la terre, dans la profondeur ; Des fruits que mùrit le soleil,

Et de ceux que développe l’action de la lune.

De riants jardins et des vignes aux grappes rebondies cou- vraient jadis le flanc des montagnes, couronnées de forêts om- breuses, notamment de térébinthes, de chènes et d’ifs, qui, à leur tour, entrelenaient la fertilité dans les vallées. Sur certains points se dressaient des palmiers à la tige élancée, qui prodiguaient des fruits exquis et souvent versaient leur suc sur le sol. La fertilité diminue seulement vers le sud, règnent surtout des collines calcaires et nues, et les bas-fonds deviennent rares. encore, cependant, les troupeaux trouvaient des pâturages ; mais dans l'extrême sud, au midi d'Hébron, la campagne n'offre qu’un aspect triste et sauvage.

Grâce à ses montagnes et aux courants d'air pur qui affluent sans cesse des hauteurs et de la mer, le climat du pays est sain et la population robuste. On n'y voit point de ces marais putrides qui empoisonnent l'atmosphère. Les maladies sont rares, si elles ne sont amenées par quelque lésion extérieure; rares égale- ment les épidémies, qui aujourd'hui encore n'y sévissent qu’im- portées du dehors. |

Mais ce pays était encore plus nourrissant et plus vivifiant pour l'âme. Ilest bien petit sans doute, comparé aux vastes ré- gions de l’ancien monde. De certains points, de certains sommets au milieu du pays, le regard peut embrasser à la fois la frontière de lorient et celle du couchant ; les flots de la Méditerranée d’un côté, de l’autre la nappe de la mer Morte, le Jourdain et les monts de Galaad. Du haut de l’'Hermon, la perspective est encore plus étendue. Mais combien celte perspective élève l'âme! De bien des points, l'œil peut contempler les aspects les plus ravissants, les plus sublimes. L’atmosphère est, presque toute l’année, si pure et si transparente, qu'elle agit en quelque sorte à la façon

DESCRIPTION DE LA PALESTINE. 45

d'une puissante lunette, supprime la distance entre l'œil et le paysage et rapproche du spectateur les points les plus éloignés. Dans ce pays, le doigt de Dieu est visible partout pour une âmesen- sible et pensante : « Le Thabor et l'Hermon célèbrent le nom du Sei- gneur ! » La croupe ondulée des montagnes ou leur cime gracieuse n'écrasent pas l'imagination comme ces colosses énormes qui se dressent jusqu’au ciel, ne l'oppressent pas par ces précipices sau- vages, par ces crevasses fantastiques qui épouvantent le regard; mais elles la transportent doucement au-dessus de la matière infime et lui donnent la sensation bienfaisante d’un idéal aimable, Suave, pénétrant. Qu'un germe de poésie couve dans l’âme de l'observateur, ce germe s'éveillera et se développera bientôt à l’as- pect de cette nature si riche et si variée. Et de fait, la vraie, la chaude et profonde poésie de la nature, c’est seulement qu’elle a pris naissance.

Dans ces lieux où, de chaque sommet, le regard peut errer librement au loin et embrasser de toute part un immense hori- zou, l’âme a conçu sans effort la haute pensée de l'infini, qui ailleurs n’y pouvait entrer que d'une façon artificielle. Sur un _ pareil théâtre, des âmes vierges se familiarisaient aisément avec l’idée de la grandeur et de la majesté divine. Dés l’aurore de ses destinées, le peuple d'Israël avait reconnu le doigt de Dieu. Ce doigt puissant, il le voyait encore dans l'éternel balancement d’une mer sans limites, dans le retour et la disparition périodiques des nuées fécondantes, dans la rosée distillant des montagnes - sur les vallées, dans toutes ces merveilles journalières qu’un horizon borné dérobe à la vue, mais que les grands espaces lui révèlent.

Celui qui a sculpté les montagnes et créé le vent, Qui fait succéder l'obscurité au jour,

Qui domine les hauteurs de la terre, Est aussi le Dieu qui protège Israël.

Cette pensée, si tardivement reconnue et cependant si forti- fiante pour l’homme, que le même Esprit tout-puissant qui règne sur la nature gouverne aussi l’histoire, que l’Auteur des lois in-

7.

46 HISTOIRE DES JUIFS.

flexibles de l'univers est le même qui préside aux variables des- tinées des peuples, cette pensée est née chez un peuple qui a puisé dans son histoire et dans ses larges horizons l'intuition de l'extraordinaire et du merveilleux.

Sans doute, l’autre rive du Jourdain, le Galaad, jadis possession des rois Sichon et Og, depuis échu à deux tribus et demie, offrait, lui aussi, de saisissants spectacles; de ses hauteurs aussi, l'œil peut embrasser de vastes étendues. Mais on n’y contemple point la mer houleuse et mugissante, à peine un mince ruban de son azur. La poésie ne trouvait pas le même excitant que dans la région opposée. Le Galaad n’a pas, que l'on sache, produit de poètes, et en fait de prophètes il n’en connut qu'un seul, âpre et sauvage comme ses solitudes et les gorges de ses montagnes. Le Jourdain n'était pas seulement une limite naturelle, c'était aussi une fron- tière morale. La Palestine citérieure avait d'ailleurs un autre avantage encore sur le Galaad : c’est que là, dès la conquête, les tribus avaient trouvé des places fortes et des cités organisées, base première de la société civile; le Galaad, au contraire, avait peu de villes, encore étaient-elles éparpillées.

Cependant le pays d'Israël était loin d’être entièrement conquis et partagé entre les tribus; des portions entières étaient encore au pouvoir des indigènes. On ne saurait décider jusqu’à quel point Josué lui-même fut responsable de cet état de choses, qui laissait la conquête inachevée. Sa vieillesse ne resta pas aussi verte que l'avait été celle de son maître Moïse, et sa main défaillante semble

avoir laissé échapper la verge du commandement. Mais ce fut

certainement la tribu d'Éphraïm et, à sa suite, celle de Manassé qui enrayèrent l'élan guerrier de la nation. Voyant ces tribus, en possession des meilleures provinces, se reposer sur leurs lauriers, le reste du peuple, lui aussi, ne songea plus qu’à la possession et au repos, et remit l'épée au fourreau. La première fougue de la conquête une fois passée, on ne voit plus qu'aucune entreprise collective se soit organisée. Chaque tribu et chaque fraction de tribu n'ont plus à compter que sur elles-mêmes. Ainsi isolées, ce n’est plus chose facile pour elles de s’arrondir aux dépens des anciens possesseurs.

LES PEUPLES VOISINS, 47

Toute la côte notamment, cette Basse-Terre mi-partie fertile et sablonneuse qui s'étend depuis Gaza ou le « fleuve d’ Ég gypte » (Rhinocolura) jusqu'à Acco, resta indépendante. Ni ce littoral ni la côte qui s'étend plus au nord, d’Acco à Tyr et à Sidon, et qui formait proprement la Phénicie, ne furent jamais, même plus tard, annexés au pays d'Israël. La côte septentrionale resta aux Phéniciens, celle du midi aux Phüilistins. Entièrement isolées des autres tribus, celles de Juda et de Siméon vivaient, plus qu'elles encore, entremêlées à des populations étrangères, adonnées tour à tour à la vie pastorale et au brigandage. Comme nous l’avons déjà remarqué, les Jébuséens formaient comme un mur de séparation entre ces tribus méridionales et celles du nord. |

Si Josué, dans ses vieux jours, eut la joie de voir accomplie la promesse de Dieu aux patriarches, cette joie ne fut pas sans mé- lange. Chose trop fréquente dans la vie des peuples comme dans celle des individus, la réalité n’avait guère répondu aux rêves de l'espérance. Le pays appartenait bien aux enfants d'Israël; mais il ne leur appartenait que pour moitié, et cette moitié, pour peu que la population indigène se fût vigoureusement unie, pouvait leur être reprise, et, repoussés à leur tour, ils auraient de nou- veau erré sans asile. La conscicnce de son œuvre inachevée dut remplir de souci les derniers moments de Josué; souci d'autant plus fondé qu'il ne voyait aucun chef capable de parachever sa tâche, aucun du moins à qui les tribus, surtout l’ambitieux Éphraïm, eussent consenti à se soumettre. Sa mort laissait le peuple orphelin, et ce peuple, qui pis est, n'avait même pas le sentiment de son abandon. Il ne pleura pas son second guide, mort, autant qu'il avait pleuré le premier. Josué ne légua qu’une seule chose à son peuple : l'espoir et la perspective de posséder un jour le pays tout entier, sans partage. Quand les peuples s’y attachent avec ténacité, leurs espérances finissent par s’accom- plir. Mais il y avait encore bien des luttes à soutenir avant que cet idéal d’une possession exclusive pût devenir une réalité !

En effet, les Israélites, dès l’origine, eurent affaire à bien des ennemis. Si les peuples voisins ignoraient que la doctrine nou- velle, dont Israël était dépositaire, ne visait à rien moins qu’à ren- verser leurs dieux, à briser leurs autels et leurs obélisques, à

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abattre leurs bois sacrés, à anéantir tout leur attirail mytholo- gique; s’ils ne se doutaient pas de l'énorme contraste entre leur caractère et les aspirations des nouveaux venus, ils n’en haïs- saient pas moins ces intrus qui, l'épée à la main, s'étaient in- stallés dans la plus grande partie du pays. À l'encontre de cette hostilité ouverte ou sourde, que devaient faire les Israélites? Ils devaient, ou déclarer à leurs voisins une guerre d’extermination, ou se mettre avec eux sur un pied de bon voisinage. Pousser à la guerre n'était pas possible; car, depuis la mort de Josué, ils man- quaient de direction et d'unité, ils n'avaient ni aptitudes pour la guerre ni envie de guerroyer. Ces conquérants remirent donc peu à peu l'épée au fourreau et cherchèrent à nouer des relations d'amitié avec leurs voisins. Les Cananéens et les Phéniciens n’en demandaient, pour le moment, pas davantage. Leurs visées, en général, étant plus pacifiques que belliqueuses, ils se tenaient pour salisfaits, si les routes des caravanes leur restaient ouvertes pour la liberté de leur commerce international. Seuls, les Iduméens, les Philistins et les Moabites montraient un même empressement à opprimer et à mettre à mal leurs voisins israélites.

Ceux-ci éprouvaient encore un plus grand besoin de repos, un plus vif amour de la paix, lorsqu'ils se rappelaient le pénible voyage du désert. Rien ne leur coûtait pour satisfaire ce besoin, et plus d'une fois, en faveur de l'étranger, ‘ils firent bon marché de l'intérêt de leurs frères. Pour entretenir les relations amicales avec leurs voisins et s'assurer en quelque façon contre l'avenir, ils contraclèrent avec eux des mariages, en ce sens que les pères donnaient leurs filles pour épouses à des Cananéens et acceptaient pour leurs fils de jeunes Cananéennes. Ces mariages mixtes devaient surtout se produire chez les tribus des frontières, qui voyaient dans les bons rapports de voisinage une condition essentielle de sécurité.

Or, de ces alliances matrimoniales avec les païens à la tenta- tion de prendre part à leur culte, il n’y avait qu'un pas. Les indigènes avaient déjà des sanctuaires et des lieux de pélerinage, auxquels se rattachaient des mythes qui souriaient à l'imagina- tion populaire. Les Israélites trouvaient, sur leur propre territoire, mainte colline élevée, mainte vallée gracieuse, déjà revêtues d'un caractère sacré. Le peuple des campagnes, qui ne savait pas

IMITATION DU CULTE IDOLATRE. 49

assez distinguer les fictions païennes de la vérité israélite, et qui nourrissait encore le souvenir des aberrations de l'Égypte, n’éprou- vait pas trop de répugnance à s'asseoir aux repas sacrés des idolâtres. Cette participation aux rites étrangers gagna peu à peu du terrain, d'autant plus que les Phéniciens imposaient aux Israé- lites par leur supériorité artistique et leurs capacités. D'ailleurs, le culte des peuples voisins ne flattait que trop les sens ; il devait plaire à ces natures encore jeunes, plus que le culte israélite, qui n'avait pas encore de formes arrêtées. À cette époque et plus tard encore, le sacrifice était l'expression par excellence du culte re- ligieux et des rapports de l'homme avec la Divinité. Celui-là donc qui en éprouvait le besoin était obligé d'élever un autel à son usage ou d'adopter un sanctuaire déjà établi. Et la doctrine du Sinaï n'avait encore aucun représentant ni interprète pour en- seigner aux hommes une autre manière d'honorer Dieu. Les Lévites, obligés de vivre et d'enseigner parmi toutes les tribus, n'avaient pas de domiciles fixes dans les villes, et, privés de pro- priétés foncières, étaient pauvres et peu considérés. L'habitude, l'esprit d'imitation , la séduction des sens, tout entrainait les Israélites vers le culte idolâtre des peuples voisins, tandis qu'un culte plus épuré, conforme à l'esprit de la loi sinaïque, n'avait guère pour eux ni attrait ni prestige.

Rien d'étonnant donc si les hauts lieux, dans le pays d'Israël, se couvrirent d'autels et si on y éleva des monolithes (matséboth)… À la vérité, les vieux souvenirs des miracles accomplis vivaient encore et formaient entre les tribus comme un lien invisible, en dépit de leur isolement et de leur accession à l'idolâtrie. Ces sou- venirs, le père les transmettait à son fils et celui-ci au sien. Aux époques de détresse, des individus ou des tribus entières les caressaient avec ardeur : « sont ces miracles de Dieu que nous ont contés nos pères ; ces prodiges qu'il opéra en nous amenant de l'Égypte dans ce pays-ci? » La scène du Sinaï enflammé res- tait toujours vivace chez.ceux qui n'avaient pas suivi la stupide multitude. Les avertissements, d'ailleurs, ne leur manquaient point : des voix graves rappelaient à Israël cet heureux passé et censuraient sévèrement son existence idolâtre. Selon toute appa- rence, c'étaient des Lévites ces gardiens de la Loi et des Tables

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d'alliance, ces serviteurs du sanctuaire de Silo qui, de temps à autre, surtout aux heures sombres, au sein des assemblées populaires, tonnaient contre ces désordres. Mais, lors même qu'un de ces orateurs réussissait à secouer l'âme de la foule, cette émotion n'était pas durable. La propension à frayer avec les voisins et à imiter leurs mœurs était trop puissante pour qu'on en püt ai- sément triompher.

Ainsi un mal en avait engendré un autre. L'égoïsme des Éphraïmites avait forcé les autres tribus, elles aussi, à ne penser qu’à elles-mêmes, et le faisceau national s'était relàäché. En pré- sence de cet individualisme, l'existence d'un chef unique n'était pas possible. Aucune tribu ne pouvant, en cas de besoin, compter sur l'assistance de ses sœurs, toutes se trouvaient réduites à se mettre sur un bon pied avec les peuplades voisines, à s’allier avec elles par des mariages, à s'associer à leurs coutumes idolâtres, à s’assimiler leurs mœurs et leur immoralité. La défection intérieure était une conséquence de la dislocation extérieure. Mais, en dépit de ces sacrifices et de cette complaisante abnégation, on ne pou- vait obtenir ni une pleine sécurité ni une suffisante indépen- dance. | ‘Ces voisins haineux, aussitôt qu'ils se jugèrent assez forts, firent constamment sentir aux Israélites qu'ils ne voyaient en eux que des intrus, dont l’anéantissement, ou du moins l’humiliation, était le plus cher de leurs désirs. Josué mort. de tristes jours ne tardèrent pas à luire. L’une après l’autre, les tribus furent attaquées, maltraitées, comprimées jusqu’à la servitude. A la vérité, dans les périls extrêmes, des hommes pleins de zèle et de courage s avançaient sur la brèche et se signalaient par des traits héroïques. Ces héros, ces sauveurs du peuple, —les j#ges (scho- fetim), comme on les appelle d'ordinaire, pouvaient bien, aux heures de crise, rassembler quelques tribus pour une action com- mune; mais ils étaient impuissants à réunir le peuple entier sous leur main, même à retenir en un faisceau les tribus qu'ils avaient momentanément groupées, bref, à fonder un ordre durable. Encore moins ces sauveurs improvisés, ces chefs temporaires, étaient-ils capables de conjurer le- fléau de l'idolâtrie et de l’im- moralité, de susciter des partisans à la saine doctrine nationale,

En

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LES JUGES. 54

étant eux-mêmes imbus des erreurs dominantes et n'ayant que de vagues notions de la doctrine du Sinaï. Ils ne pouvaient pas, ces douze ou treize héros de la judicature, écarter définitivement des frontières du pays ses malveillants voisins, ni créer à l’intérieur une organisation durable. Même les plus marquants d’entre eux, 2arak et la prophétesse Débora avec leur inspiration, Gédéon et Jephté avec leur valeur martiale, n'étaient pas assez forts pour créer ou restaurer l’unité nationale. L'importance de leur rôle, tout de circonstance, s’effaçait dès qu'ils avaient repoussé les ennemis, conjuré le péril, procuré une certaine sécurité à leurs concitoyens. D'autorité, ils n’en avaient point, même sur les tribus qu'ils avaient sauvées par leur courage. Les exploits de Samson n’em- pêchèrent pas les Philistins de considérer les tribus de leur terri- toire comme leurs sujettes ou mieux comme leurs esclaves, et de

les traiter en conséquence; et pareillement les victoires de

Jephté sur les Ammonites ne les affaiblirent pas au point de les faire renoncer à leurs revendications contre les deux tribus. et. demie de la rive orientale.

Mais ce fut cet excès même de faiblesse qui, une fois con- staté, amena graduellement la guérison et le retour des forces. Certains chefs de tribus durent enfin se convaincre que ces avances faites aux peuples voisins et cet empressement à les imiter, loin: de profiter aux Israélites, les avaient annulés de plus en plus. Le souvenir du Dieu de leurs pères doit s'être réveillé dans les cœurs et avoir secoué les consciences. Avec ce souvenir s'éveilla

la pensée du sanctuaire, de la tente sacrée dédiée à ce même

Dieu dans Silo, et le besoin de la visiter. Aussi, vers la fin da l’époque des juges, Silo devint-il, plus qu'auparavant, un lieu de réunion. se trouvaient des lévites, gardiens encore fidèles de la doctrine mosaïque, et ceux-là peuvent avoir fait sentir au peuple, dans les assemblées provoquées par les crises publiques, que ces crises avaient pour cause la défection envers le Dieu d'Israël et le culte rendu à Baal.

Or, en ces temps calamiteux vivait à Silo un prêtre, digne descendant d’Aaron et de Phinéas, le premier Aaronide de cette période dont le nom ait passé à la postérité. On le nomme simple- ment Æéli, et on nous le montre comme un vénérable et doux

5? HISTOIRE DES JUIFS.

Jen

viviluni. à la parole bienveillante, incapable d'adresser à personne, mème à ses fils indignes, une réprimande sévére. Un tel person- nage devait déjà. par la gravité de son caracttre et la saiotet- de sa vie, exerver une salutaire influence et gagner de chaudes sympathies à la doctrine dont il était le représentant. Et lorsque des membres désolés des tribus d' Éphraïn et de Benjamin venaient à Silv, de plus en plus nombreux, exhaler leurs plaintes les uns coute les Philistins, les autres contre les Ammonites, c'était pour Héli une occasion incessante de leur parler du secourable Dieu d'Israël et de les détourner énergiquement du culte des faux dieux. Par là, il éveillait dans leurs esprits des sentiments plus nobles: plusieurs, parmi les Anciens des tribus, furent ainsi amenés à quitter Baal pour revenir au Dieu des ancêtres, et le reste de la tribu suivait généralement cet exemple.

Héli ne paraît pas avoir été belliqueux, et tout indique, au con- traire, que ce fut un juge pacifique. Les prêtres et les Lévites d'Israël n'étaient pas habilués à manier l’épée et la lance. Cela n’empèche pas Héli d'être compté parmi les juges et libérateurs d'Israël. Lorsque des troupes israélites venaient lui demander inspiration et conseil, il les encourageait, au nom du Dieu de leurs pères, à opposer une résistance énergique aux fréquentes incursions de l'ennemi : son rôle actif ne parait pas avoir été au delà.

Peut-être en Israël, comme ailleurs, la période de la judicature ou des temps héroïques eût été suivie d’une période de gouver- nement sacerdotal, si les descendants d'Héli eussent hérité de sa considération. Mais il n’en fut pas ainsi; ses deux fils, Zophni et Phinéas, ne marchérent pas sur ses traces. Et lorsqu'un beau jour le peuple et lui-même furent frappés d'un grand malheur, on y vit une punition du ciel, irrité de la conduite des fils d'Héli et de la faiblesse d’un pére trop indulgent. Voici le fait. °

Les Philistins, toujours plus forts que les tribus de leur voisi- nage, faisaient de continuelles incursions dans le pays et le met- taient au pillage. Les Israélites des tribus le plus directement exposées avaient déjà acquis une certaine expérience militaire, si bien qu’au lieu d'opposer à l'ennemi des masses désordonnées, ils s’avançaient régulièrement « en ordre de bataille ». Mais les

HÉLI ET LA DESTRUCTION DE SILO. 53

Philistins, grâce à leurs chariots de fer, étaient supérieurs aux Israélites. Sur le conseil des Anciens, on alla chercher à Silo l'arche d'alliance, dont la présence seule, supposait-on, serait déjà un gage de victoire. La seconde rencontre n’en eut pas moins une issue malheureuse. La troupe israélite. fut mise en déroute, l'arche d'alliance capturée par les Philistins, et les fils d’Héli, qui l'accompagnaient, perdirent la vie. Les.Philistins se mirent à la poursuite des fuyards et semèrent la terreur dans tous les alen- tours. Tandis que le peuple de Silo et le grand prêtre attendaient impaliemment des nouvelles favorables, arrive un messager effaré, hors d'haleine, apportant ce terrible message : « Les Israélites ont lâché pied devant les Philistins, tes deux fils sont morts, l'arche sainte est prisonnière de l'ennemi! » Cette dernière nouvelle épouvanta le vieillard .plus encore que la mort de ses fils : il tomba raide mort de son siège, au seuil même du sanctuaire.

De fait, tout honneur était perdu en ce moment pour Israël. L'incursion passagère et le pillage ne suffisaient plus aux Philistins victorieux : ils s'avancèrent à travers le pays dans toute sa largeur, jusqu’à Silo, et avec la ville ils détruisirent aussi le tabernacle, ce témoin qui rappelait encore l’heureux temps de Moïse. Longtemps après, un poète décrivait, d'un cœur encore oppressé, cette la- mentable époque :

Le Seigneur a délaissé le temple de Silo,

La tente il résidait parmi les hommes;

Il a livré sa gloire (l'arche d'alliance) à la captivité, Son honneur aux mains de l'ennemi,

Jeté son peuple en proie au glaive,

Courroucé qu'il était contre son héritage.

Le feu a consumé ses adolescents,

Et ses jeunes filles n’ont pu prendre le deuil ;

Ses prêtres sont tombés sous le glaive,

Et ses veuves n'ont point pleuré...

La force et le courage du peuple furent complètement brisés par cette défaite. Les tribus qui jusqu'alors avaient formé comme l'avant-garde d'Israël étaient paralysées. C'est Éphraïm qui à bon droit, il est vrai avait le plus souffert. De plus, la perte du

54 HISTOIRE DES JUIFS.

sanctuaire, qui avait commencé sous Héli à devenir un centre de ralliement, semble avoir rompu toute relation entre les tribus, no- tamment avec celles du nord.

En s’emparant de l'arche d'alliance, réputée le palladium des Israélites, et en détruisant le sanctuaire, les Philistins s'imaginaient avoir, par cela même, vaincu le Dieu tutélaire de ce peuple. Ils furent bientôt désabusés à leurs dépens. L’arche ne fut pas plus tôt amenée dans la ville voisine, Asdod, que toutes sortes de plaies vinrent accabler le pays. Consternés, les princes philistins résolu- rent, d’après le conseil des prêtres et des magiciens, de renvoyer l'arche, avec des offrandes expiatoires, au lieu ils l'avaient prise. Elle n’était restée que sept mois au pouvoir des Philistins. Sortie de leur territoire, elle trouva un abri dans la « ville fores- tière » (Æiryatl-Yearim), sur une colline, elle resta sous la garde des Lévites qui y résidaient. Mais elle fit si peu faute au peuple, qu'il s’écoula plusieurs dizaines d'années avant qu'on se ressouvint d'elle. Ni par leur contenu, ni par leur haute antiquité, les tables de la Loi n'avaient grande valeur aux yeux d’une popula- tion dégénérée.

Toutefois, les malheurs mêmes du sanctuaire de Silo, son aban- don et sa ruine, avaient provoqué dans les esprits une réaction salutaire. Ceux qui avaient conservé un peu de sens moral durent reconnaitre, après tout, que le désarroi religieux et politique de la nation avait causé tous ses maux. Les Lévites qui avaient échappé au désastre de Silo et s'étaient disséminés sur différents points, ne pouvaient guère manquer de réveiller dans les con- sciences le respect de l'antique doctrine. Peut-être aussi le retour de l’arche avait-il exercé une influence directe sur les âmes et fait naître l'espérance d'un avenir meilleur. L'élan qui portait le peuple vers le Dieu d'Israël s’étendait de proche en proche. Il ne manquait plus qu’un homme sérieux, plein de résolution et de zèle, capable de montrer le bon chemin au peuple aveuglé, pour relever ces esprits affaissés par un long deuil. Et l’homme surgit à point nommé, qui devait donner une face nouvelle à l’histoire israélite.

Cet homme providentiel fut Samuel, fils d'Elkana; ce fut lui qui reforma le faisceau, depuis longtemps désagrégé, de la communion

LE PROPHÈTE SAMUEL. 55

israélite, qui en prévint la décomposition et la ruine. Sa grandeur ressort déjà de ce fait, qu'on le classe au second rang après Moïse, non seulement dans l’ordre chronologique, mais encore eu égard à l’autorité prophétique. Samuel fut une imposante person- palité, un fier et ferme caractère, sévère à lui-même comme aux autres. Vivant au milieu du peuple, en contact incessant avec lui, il surpassa ses contemporains par la religiosité profonde, par l’élé- vation de la pensée,par l’abnégation. Mais, plus encore que ces qualités, sa grandeur prophétique le mettait hors de pair. Son œil intérieur savait percer les voiles dont s'enveloppe l'avenir ; ce qu'il avait ainsi vu, il l’annonçait, et ce qu'il annonçait se réali- sait toujours.

Samuel descendait d'une des familles lévitiques les plus consi- dérées. Sa mère Hanna (Anne), dont la prière silencieuse et fer- vente mérita de servir de modèle à la postérité, semble lui avoir transmis une profonde tendresse de cœur. De bonne heure il fut plaèé par elle sous la direction d'Héli, et fit office de Lévite dans le sanctuaire de Silo. Il en ouvrait les portes chaque jour, aidait aux cérémonies des sacrifices, et rèstait, même la nuit, dans l’en- ceinte du tabernacle. Jeune encore, la faculté prophétique s'éveilla en lui, sans qu’il en eût conscience. Un jour, au plus fort du som- meil, il crut entendre de l’intérieur du sanctuaire, était encore l'arche, une voix l'appeler par son nom. Ce fut sa première vision prophétique. Peu après s'accomplit cette série de malheurs, la défaite de l’armée israélite par les Philistins, la prise de l’arche, la mort d’Iléli et de ses deux fils, la destruction de Silo. Arrêté dans son service par ce dernier événement, il revint à Rama dans la maison paternelle, sans aucun doute avec une profonde dou- leur.

Dans le monde lévitique, il avait grandi, régnait la ferme conviction que les revers d'Israël étaient la conséquence de la désertion de son Dieu. « Plus de tabernacle », cela revenait à dire que Dieu avait abandonné son peuple. Toutefois, Samuel semble avoir insensiblement pris son parti d’une situation irrémédiable et être arrivé à un autre ordre d'idées. P/us de sanctuaire ! Plus de sacrifices ! Le sacrifice est-il donc si indispensable à une pure adoration de Dieu, à une conduite sainte et religieuse ? Cette pen-

bi HISTOIRE DES JUIFS.

sce mürit dans son intelligence, et il la proclama plus tard en temps et lieu : à savoir, que les sacrifices n'ont qu'une valeur socondaire, et que ce n'est pas la graisse des béliers qui procure la bienveillance divine. En quoi donc doit consister l'adoration de Dieu ? Dans la stricte obéissance à ce que Dieu commande. Mais cette volonté de Dieu, quelle est-elle? Pendant son séjour à Silo, Samuel ne s'était pas initié seulement au contenu des tables de pierre conservées dans l'arche, mais encore à celui du livre de la Loi légué par Moïse. Sa pensée s'était nourrie de ce livre. Dans ces saintes archives étaient recommandés, comme préceptes divins, le droit et la justice, la charité, l'égalité de tous sans distinc- tion de classes ni privilège de castes ; rien des sacrifices, ou du moins peu de chose. Samuel, de beaucoup plus rapproché du ber- ceau d'Israël et de sa doctrine que les derniers prophètes, était convaincu comme eux que Dieu n’avait pas simplement affranchiles Israélites pour qu'ils sacrifiassent à lui seul et à nul autre, mais pour qu'ils fissent de ses lois une vérité. Le contenu de ces archives, ou la Lor, c'était la volonté de Dieu, volonté à laquelle les Israélites

devaient docilement se soumettre. Cette loi devint une vivante réa- “lité dans la conscience de Samuel; il en fut l'organe et l'interprète, il l'inculqua au peuple comme règle de conduite.

Désormais, la mission de Samuel était trouvée : initier le peuple à la sainte doctrine, le corriger des vices et des erreurs idolâtres qu'une habitude invétérée avait transformés en seconde nature. Son principal moyen pour obtenir ce grand résultat fut le puis- sant verbe du prophète. Samuel était doué d'une éloquence péné- trante. Exalté lui-même par ses visions prophétiques, il les com- muniquait à ses auditeurs, et il commença sans doute par Rama, sa ville natale. Ces révélations extraordinaires, qui dépassaient le cercle étroit de la vie commune, il paraît les avoir exprimées sous forme de vers, caractérisés par le parallélisme des membres, par l'emploi d'images et de similitudes poétiques.

Quand Samuel revint à la maison paternelle, sa renommée l'y avait devancé : on savait qu’à plusieurs reprises, à Silo, il avait été honoré de révélations prophétiques, et que sa parole s'était toujours accomplie. Bientôt le bruit se répandit aux environs de Rama, puis, de proche en proche, se propagea au loin, qu’un

SAMUEL ET SON ÉCOLE. 87

prophète avait surgi en Israël, que cet esprit divin qui avait in- spiré Moise reposait maintenant sur le fils d'Elkana. Dans le long espace de siècles qui sépare ces deux hommes, il n’y a pas eu de prophète, au sens vrai du mot. Cette pensée, que Dieu venait de susciter un second Moïse, enflamma les cœurs de l'espérance de voir luire prochainement de meilleurs jours.

La première préoccupation de Samuel fut de déshabituer son peuple du culte impur de Baal et d’Astarté, et de le guérir de sa crédulité à l'endroit des oracles. Les tendances d'une partie du peuple à s'éloigner des anciens errements et à se rapprocher du Dieu d'Israël vinrent en aide à ses efforts. Ses discours entrai- nants, dominait surtout cette idée que les dieux des païens étaient de vains fantômes, incapables de secourir, que c'était folie et crime tout à la fois de consulter des oracles trompeurs et d'ajouter foi aux jongleries des devins, enfin que Dieu n’aban- donnerait jamais son peuple, ces discours trouvaient un écho de plus en plus puissant dans le cœur de ceux qui les entendaient ou qui en avaient oui parler. Samuel n'’attendait pas les auditeurs, il les cherchait, il allait au-devant d'eux. Il faisait des tournées dans le pays, organisait des assemblées populaires et révélat à la foule ce que l'esprit de Dieu lui avait inspiré. Et les Israélites, échauffés par le feu de sa parole, s’éveillaient de la torpeur les avait plongés l’adversité, reprenaient confiance en leur Dieu et en eux-mêmes, et entraient dans la voie de la résipiscence. Ils avaient trouvé l'homme qu'il leur fallait, celui qui, en ces temps calamiteux, pouvait le mieux les guider.

Toutefois, Samuel n'était pas isolé, et il n’aurait pu, à lui seul, opérer cette heureuse transformation. Il avait à sa disposition un corps d’auxiliaires sur lesquels il pouvait compter. Les Lévitles, d’abord établis à Silo, s'étaient débandés après la destruction de cette ville et du sanctuaire, et avaient en quelque sorte perdu pied. Accoutumés à se grouper autour de l'autel et à servir dans le tabernacle, étrangers à toute autre besogne, que pouvaient-ils essayer dans leur isolement? Un nouveau centre de culte n'exis- tait pas encore, vers lequel ils pussent se porter. Un certain nombre de Lévites se rallièrent donc autour de Samuel, dont ils ‘avaient apprécié la supériorité à Silo, et il sut les utiliser pour

58 HISTOIRE DES JUIFS.

le succès de ses desseins. Pelit à petit ils devinrent assez nom- breux pour former une compagnie, une communauté lévitique. Is étaient habiles musiciens, savaient jouer des timbales, de la harpe et du luth. La parole brülante des prophètes, revèlue d’une forme poétique, a certainement servi de base à la mélodie musicale. Réunies, paroles et musique exerçaient une telle puissance que les auditeurs, saisis d'enthousiasme, tombaient dans l’extase et se sen- taient comme transformés. Ces stagiaires de la prophétie, dirigés par Samuel et poussés par l'esprit divin, eurent une part consi- dérable à la révolution morale qui s’opéra chez les Israélites.

Une autre circonstance encore contribua à relever ce peuple de son apathie. Pendant toute la durée de la judicature, la tribu de Juda n'avait pris aucune part aux affaires publiques ni aux évé- nements. Confinée dans les pacages et les solitudes de son terri- toire, elle était, pour les autres tribus, comme si elle n'eût point existé. Les Jébuséens, qui occupaient la région située entre les monts d'Éphraïm et ceux de Juda, isolaient cette dernière tribu de ses sœurs du nord. Ce sont seulement les entreprises réitérées des Philistins sur le territoire israélite qui semblent avoir secoué cette tsibu et l'avoir fait sortir de sa retraite. Quelles que soient d’ailleurs les circonstances qui ont amené cette situation, il est certain qu à l’époque de Samuel la tribu de Juda et sa vassale, celle de Siméon, entrèrent dans l’action commune. Jacob et Israël, séparés l’un de l’autre pendant les longs siècles écoulés depuis leur entrée au pays, sont maintenant réunis, et c'est probablement Samuel qui a provoqué cette jonction. L'entrée de Juda sur la scène y introduit un élément nouveau, plus vigoureux, et en quelque sorte rajeunissant. Dans la province dont elle avait pris possession, la tribu de Juda avait trouvé peu de villes et une civi- lisation peu développée. La seule ville qui eût un nom était Hébron; le reste n’était que bourgades pour des pâtres. Les mœurs raffinées et corrompues de la Phénicie restèrent étrangères aux Judaites et aux Siméonites ; le culte de Baal et d'Astarté, avec sa déprava- tion sensuelle et grossière, ne pénétra pas jusqu'à eux. Ils res- térent, en majeure partie, ce qu'ils avaient été à leur entrée dans le pays : de simples pasteurs, jaloux de leur liberté et sachant la défendre, mais peu ambitieux de gloire militaire. C’est dans la

LÉVITES ET PSALMISTES. 59

Judée que la simplicité patriarcale semble avoir persisté le plus longtemps.

À la vérité, sans l’énergique et imposante personnalité de Samuel, le relèvement politique et religieux n’eût guère pu s’accomplir. Le fils d'Elkana, sans être un héros, était néanmoins consi- déré comme la forte colonne sur laquelle s’appuyaient les deux maisons de Jacob et d'Israël. Secondé par le corps prophétique des Lévites, Samuel soutint son rôle actif durant plusieurs années, avec ardeur et résolution. Le peuple voyait en lui un chef, et il le conduisit en effet à la victoire par la puissance de l'inspiration. Celle qu'il lui fit remporter près du lieu même où, bien des années auparavant, les Philistins avaient écrasé l’armée israélile et cap- turé l'arche d'alliance, eut des conséquences sérieuses et du- rables : elle releva le courage des Israélites et abattit celui des Philistins.

Pendant une dizaine d'années environ, le peuple doit avoir goûté de nouveau les charmes de la paix, et Samuel prit à tâche d’em- pêcher que les avantages nés du malheur ne fussent détruits par la prospérité. Maintenir la cohésion des tribus, qui avait fait leur force, fut sans doute le principal objet de ses efforts. Tous les ans, il convoquait les Anciens du peuple, leur exposait leurs devoirs, leur rappelait les infortunes que le peuple s'était attirées par l’ou- bli de son Dieu, par la fréquentation des idolâtres, par limitation de leurs mœurs, et les mettait en garde contre le danger des rechutes. Grâce à lui, un élément nouveau entra dans le culte israélite : louange chantée, le psaume. Samuel lui-même, ancêtre des renommés psalmistes qui s’appelaient les fs de Coré, a, sans aucun doute, composé d’abord des cantiques pour le service divin. Son petit-fils ÆZéman avait, dans la génération suivante, avec Asaph et Yedouthoun, la réputation de poète sacré et d’habile mnsicien. Ces deux aimables sœurs, qui se complètent si bien en s'unissant, la poésie et la musique, —furent mises par Samuel au service de la religion; le culte y gagna de la grandeur et de la solennité, et son action sur les cœurs en devint plus puissante et plus durable. |

L'introduction des chœurs lévitiques et du chant des psaumes amoindrit naturellement l'importance des sacrifices. Les prêtres,

60 HISTOIRE DES JUIFS.

les fils d'Aaron, furent relégués par Samuel au second plan, et, en quelque façon, laissés dans l'ombre. Un petit-fils d'Héli, Aczki- toub, s'était enfui lors du désastre de Silo et réfugié à Vo, pelite ville voisine de Jérusalem, emportant avec lui ses vêtements de grand prêtre. Bientôt les autres membres de la famille d'Aaron se: rendirent également à Nob, qui devint ainsi une « ville de prêtres ». Mais Samuel n'accorda pas la moindre attention à ce nouveau siège de culte. Sa sollicitude s'était portée exclusivement sur le centre et sur le midi. Sur ses vieux jours, il envoya ses deux fils, Joël et Abia, comme ses substituts, l’un à Bersabée, dansle sud occupé par Juda, l’autre à Béthel, laissant le nord sans représen- tation. Devenu âgé, il ne pouvait plus déployer l’activité énergique de sa jeunesse et de sa maturité. Ses fils n'étaient pas aimés ; on les accusait d’avilir leurs fonctions en acceptant des présents corrupteurs. Quant à d’autres hommes, vaillants et résolus, Samuel n'en trouvait point dans son entourage. Le prophète ne pouvant plus aussi fréquemment se metlre en rapport avec les Anciens, le faisceau de l’unité nationale se desserra peu à peu. De plus, et précisément à cette époque, les pires ennemis du peuple israélite devinrent particulièrement puissants. Du temps de Samuel, en effet, les Philistins adoptèrent le régime de la royauté, ou bien il leur fut imposé par le gouverneur d’une deleurs cinq villes. Sous ce régime, ils devinrent plus unis et plus forts. L'ambitior du nouveau roi de la Philistée visait à de vastes conquêtes. Il paraïtrait même qu'il s'attaqua avec succès aux Phéniciens et qu'il détruisit la ville de Sidon. Les Sidoniens s’enfuirent sur des vaisseaux et bâtirent, sur un rocher qui s’avançait loin dans la mer,une nou- velle ville qu'ils appelèrent 7yr, la ville du « Rocher ». La chute de Sidon avait rendu les Philistins maîtres de toute la côte, depuis Gaza jusqu’à Sidon. La tentation de conquérir l’intérieur était donc naturelle, et il leur paraissait facile, avec leur puissance maintenant agrandie, de subjuguer le pays d'Israël tout entier. Ainsi naquirent de nouveau des guerres sanglantes entre eux et les Israélites.

Les Ammonites aussi, établis au delà du Jourdain, et que Jephté avait réduits, relevèrent la tête sous le règne de Nachasck. Ce roi belliqueux fit des incursions dans les cantons de la tribu

Can

PRÉLIMINAIRES. DE LA ROYAUTÉ. 61

de Gad et de la demi-tribu de Manassé. Hors d'état de se défendre, elles envoyèrent des délégués à Samuel pour solliciter une vigoureuse assistance, et prononcèrent une parole qui blessa profondément Samuel, mais qui exprimait la pensée de tous. Elles demandèrent qu'un roi fût donné à la communauté d'Israël, qui pût contraindre tous les membres du peuple à une, action d'ensemble, qui pût les mener aux combats et remporter des vic- toires.. Un roi en Israël ! Samuel était glacé d’'effroi à cette pensée. Quoi! un peuple entier dépendrait des caprices d’un seul, de son bon plaisir! L'égalité de tous devant Dieu et la loi, l’absolue indé- pendance de chaque famille sous le patriarche qui la gouverne, étaient tellement passées en habitude et en règle, qu’un change- ment quelconque dans ce régime avait quelque chose d'incom- préhensible et semblait recéler toute sorte de malheurs.

Le prophète Samuel, qui mesurait toute la funeste portée de ce vœu, éclata comme un homme qui sortirait d’un mauvais rêve. Il montra aux Anciens du peuple, dans une peinture saisissante, les conséquences inévitables de la royauté, qui commence par la sou- mission spontanée des masses à la volonté d'un seul, et qui finit par la servitude, par le suicide de leur liberté!

Mais quelque frappantes que fussent les admonitions de Samuel, les Anciens persistèrent, convaincus qu'un roi seul pouvait mettre fin à leur détresse.

Les Philistins faisaient de nouveau de fréquentes incursions, et ne rencontraient cette fois que peu ou point de résistance. Ils met- taient plus d’àpreté et d'acharnement à asseoir leur domination, à subjuguer les Israélites. Non contents désormais de leur arracher les villes limitrophes, ils étendaient leurs empiétements à travers toute la largeur du pays, presque jusqu’au Jourdain. Îls avaient dans plusieurs villes des commissaires d'impôts (nefsib) pour les redevances en bétail et en blé. Dans un tel état de choses, le besoin d’avoir un roi devenait de plus en plus vif et pressant. Les Anciens d'Israël le demandèrent avec une sorte de violence à Samuel ; ils pe se laissèrent pas éconduire, et en dépit de ses propres sentiments et de son opposition première, le prophète dut céder. L'esprit divin lui enjoignit de ne pas résister au vœu unanime des repré- sentants de la nation, de se mettre à la recherche d'un roi et de

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l'oindre. La nouvelle forme de gouvernement, qui devait donner une face nouvelle aux destinées du peuple israélite, était deve- nue une nécessité. Avec son jugement sûr, l'homme la repous- sait; le prophète dut l’accorder. La royauté, en Israël, est née dans la douleur; ce n’est pas l’amour qui l’a enfantée, c'est la contrainte. C'est pourquoi elle n’a pu s'adapter naturellement à l’économie de l’État israélite, et les meilleurs esprits ne virent jamais en elle qu'un élément disparate et justement suspect.

DEUXIÈME ÉPOQUE

L'APOGÉE

CHAPITRE III LA ROYAUTÉ EN ISRAEL

Le roi demandé violemment par le peuple et octroyé à contre- cœur par le prophète devait prouver, mieux encore que ne l'avaient fait toutes les objections de Samuel, que la royauté n'était pas propre à réaliser les espérances qu'on fondait sur elle. Elle changea à ce point un homme simple et bon, étranger jusqu'alors à toute idée d’ambition et de tyrannie, qu’il ne recula pas devant la cruauté et la barbarie pour se maintenir au pou- voir. Des précautions dictées par l'inspiration prophétique avaient été prises pour que le nouveau roi ne ressemblât pas au portrait décourageant qu'en avait tracé Samuel, pour qu'il ne fût jamais porté par l'orgueil à se mettre au-dessus de la loi, pour qu'il se souvint constamment de son humble origine. Samuel n’alla pas le choisir dans la fière tribu d'Éphraïm, mais dans la moindre de toutes, dans celle de Benjamin. Sa famille était une des moindres de la tribu. Son père Æisck ne se distinguait non plus par aucun mérite extraordinaire ; c'était un honnête campagnard, et l'histoire ne fait de lui d'autre éloge sinon que c'était un brave homme. Pour Saÿl, il était timide et sauvage comme un vrai paysan. Ces circonstances et quelques autres semblaient donner toute garantie que le premier roi d'Israël ne serait entaché ni d'orgueil ni d'arro- gance. On pouvait espérer qu’il obéirait au prophète qui l'avait élevé d'une condition infime à la plus haute dignité, qu'il le regarderait toujours comme l'organe de la Divinité et comme la voix de la conscience elle-même. |

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64 HISTOIRE DES JUIFS.

Or Samuel devait, conformément à sa promesse, faire connaître au peuple l'homme qu'il avait secrètement choisi comme le plus digne de la couronne. À cet effet, il convoqua les Anciens sur la hauteur de Mitspa. Selon toute apparence, ceux qui vinrent au rendez-vous étaient, pour la plupart, des Benjamites. Saül, avec les autres membres de la famille de Kisch, s’y était également rendu. Avant de procéder à l'élection, le prophète déclara de nou- veau aux Israélites que leur désir d’être gouvernés par un roi . était une défection à l'égard de Dieu, mais que néanmoins il avait reçu mission de les satisfaire. Il proposa de s’en rapporter à la voie du sort, et le sort désigna Saül. Mais on ne put le trouver tout d'abord, car il se tenait caché. Lorsque enfin on l’eut découvert et présenté à l'assistance, celle-ci fut frappée de son aspect. Saül était d'une haute stature, il dépassait de la tête tout le peuple; il était d’ailleurs beau et bien fait, et son émotion ajoutait peut-être à l'impression favorable qu'il produisait sur tous. « Voyez, dit Samuel, voilà l’homme que Dieu a choisi pour votre roi ; il n’a pas son pareil dans tout Israël ! » La plus grande partie des assis- tants, subjugués par la solennité de la scène et par la prestance de Saül, s’écrièrent en chœur : « Vive le roi! » Et le prophète oignit le nouvel élu de l'huile sainte, qui lui conférait un caractère invio- lable. Les Anciens étaient transportés de joie de voir enfin accompli le plus ardent de leurs vœux, et ils s’en promettaient d'heureux jours. A’ cette occasion, raconte l'Écriture, Samuel exposa au peuple les diverses prérogatives de la royauté. Cette institution d’un roi marqua une heure solennelle dans la vie du peuple israélite, une heure décisive pour son avenir. Toutefois, à ce concert de joie et d'enthousiasme se mêla une note discordante. , Quelques mécontents probablement des Éphraïmites qui avaient espéré que le roi serait pris dans leur tribu —exprimèrent tout haut leur désappointement : « Quel bien peut nous faire ceé homme ? » Et. tandis que les autres Anciens, selon la coutume générale, apportaient des présents au nouveau roi comme hom- mage de fidélité; qu’une partie d’entre eux, les plus vaillants, le suivaient à Gabaa pour seconder ses entreprises contre les ennemis d'Israël, les mécontents se tenaient à l'écart et refusaient de le reconnaitre.

AVÈNEMENT DE SAÜL. 65

Il faut que le courage de Saül ait singulièrement grandi depuis son élection, ou que, par le fait même de cette soudaine élévation, il se sentit désormais sûr de la protection divine, pour avoir pu seulement concevoir le projet hasardeux de tenir tête à un ennemi puissant et de réparer le désarroi de la chose publique. La situation du peuple, à ce moment, était triste et décourageante, pire encore peut-être qu'à l'époque des juges. Les Philistins vainqueurs avaient enlevé toutes les armes sans exception, arcs, flèches, épées, et n'avaient pas laissé dans le pays un seul forgeron qui pût en con- fectionner de nouvelles. Seul, le nouveau roi avait une épée, ce symbole de la monarchie chez tous les peuples et dans tous les . temps. Les collecteurs d'impôts établis par les Philistins pressu- raient le pays jusqu’à la moelle et avaient ordre d’étouffer toute velléité de révolte. Tel était l’abaissement des Israélites, qu'ils étaient forcés de marcher avec les Philistins pour attaquer leurs propres frères. Ils ne pouvaient plus attendre leur délivrance que d'un miracle. Et ce miracle, ce fut Saül, son fils et ses parents, qui l’accomplirent.

Jonathan, son fils aîné, eût été plus digne encore de la royauté que Saül. Modeste et désintéressé plus encore que son père, cou- rageux jusqu'au mépris de la mort, il joignait à ces qualités un cœur aimant et chaud, une puissance d'affection éminemment sympathique ; il péchait presque par excès de honté et de dou- ceur. Cette vertu eût été un grand défaut dans un monarque, tenu à une certaine dose de fermeté et de rigueur. Nature franche et loyale, ennemi de tout artifice, il disait sa pensée sans détour, au risque de déplaire, de compromettre sa position et sa vie elle- même. Secondé par lui, par son parent Abner, une fine lame d’une indomptable énergie, et par d’autres fidèles de la tribu de Benjamin, toute fière du relief qu’il lui procurait, Saül entama la lutte avec les Philistins, lutte d’abord inégale.

C'est Jonathan qui ouvrit les hostilités. Il tomba à l’improviste sur un des commissaires philistins et lui tua ses hommes. Ce fut la première déclaration de guerre, laquelle eut lieu par ordre de Saül ou avec son approbation. Là-dessus, le roi fit savoir à son de cor, dans tout le pays, que la sanglante campagne contre les Philistins était commencée. Beaucoup accueillirent la nouvelle

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66 HISTOIRE DES JUIFS.

avec joie, d’autres avec tristesse et frayeur. Les hommes de cœur se réunirent pour se serrer autour de leur roi et, en combattant à ses côtés, effacer la honte d'Israël ou mourir. Les pusillanimes se précipitèrent au delà du Jourdain ou allèrent se cacher dans des cavernes, dans des creux de rochers, dans des souterrains. Les esprits étaient pleins d’angoisses sur l'issue possible de la lutte. Les Israélites devaient se réunir à Ghilgal, la ville la plus éloignée du pays des Philistins. Ce point avait élé désigné par le prophète Samuel, qui avait averti Saül de s'y rendre également pour y attendre son arrivée et ses instructions ultérieures. sans doute, à Ghilgal, se trouvait aussi le chœur des prophètes instru- mentistes, qui avaient mission d'inspirer aux guerriers israéliles, par leurs psaumes et leurs chants, le courage dans les combats et le dévouement au salut de la patrie.

Cependant les Philistins s'apprêtaient à une guerre d'extermi- nation contre Israël. La nouvelle de l’attaque d'un de leurs postes par Jonathan les avait mis en fureur, mais ils en avaient cté plus surpris qu'effrayés. Comment les Israélites, craintifs et sans armes, oseraient-ils s'attaquer aux Philistins, leurs maîtres? Une troupe nombreuse, soutenue par un Corps de cavalerie, s’avança par les vallées de la chaine méridionale d'Éphraïm, traversant le pays dans toute sa largeur jusqu'à Mikhmas. De ce point central, des bandes armées se répandirent dans trois directions différentes. Chose profondément humiliante, des Israélites furent contraints de prêter assistance aux Philistins pour combattre leurs propres frères. Ce fut une heure néfaste pour le peuple d'Israël!

Pendant que les Philistins s’avançaient insensiblement jusqu'à Mikhmas, Saül, avec les vaillants de sa tribu qui s'étaient ras- semblés autour de lui, attendait à Ghilgal, avec une fiévreuse impatience, l’arrivée de Samuel, qui devait lui donner ses instruc- tions prophétiques et remplir les guerriers israélites d'une mar- tiale ardeur. Mais les jours succédèrent aux jours sans que Samuel se montrât. Chaque heure d'inaction semblait compromettre la chance favorable. Déjà une partie de la troupe de Saül avait lâché pied, voyant dans l'absence de Samuel un fâcheux symptôme. Dans son impatience, Saül prit le parti d'agir de son propre chef. Il offrit d’abord des sacrifices, selon l'antique usage, afin de

JONATHAN VAINQUEUR DES PHILISTINS. 67

rendre la Divinité favorable au succès de ses armes. Au moment même il accomplissait cette cérémonie, il vit brusquement apparaitre Samuel, qui lui fit d’amers reproches pour n'avoir pas su maîtriser son impatience, et qui se montra même tellement affecté de cette transgression qu’il s’éloigna aussitôt, au grand déplaisir de Saül, qui attendait beaucoup de l'assistance du u prophète pour la réussite de sa grave entreprise.

Après le départ de Samuel, il n'y avait pas lieu pour Saül lui- même de rester plus longtemps. En passant la revue de son effectif, il n'y compta pas plus de six cents hommes. Que Saül et Jonathan aient été consternés à la vue d'une armée si chétive, . d’ailleurs dépourvue d'armes et qui devait se mesurer avec des ennemis redoutables, on ne saurait s’en étonner. Triste début, en effet, pour la royauté naissante ! Ce qui affligeait particulièrement Saül, c’est que cette retraite de Samuel le privait, lui et le peuple, du guide précieux qui les aurait dirigés d’après les inspirations du Seigneur.

C'est encore l'intervention de Jonathan qui détermina un dénoue- ment favorable. Ghéba, Saül campait avec tout son monde, est à peine à une heure de Mikhmas, se trouvait le camp des Phi- listins. Les deux localités sont séparées par une vallée ; mais le chemin qui conduit de l’une à l’autre est impraticable pour des soldats, car la vallée est encaissée entre des roches escarpées, presque à pic, qui la resserrent, du côté de l’est, en un défilé large, au plus, de dix pas. Ce n'est qu'en prenant des chemins détournés que Philistins et Israélites eussent pu se rencontrer pour une bataille. Or Jonathan entreprit un jour, en compagnie de son écuyer, de gravir avec les pieds et les mains, à l'endroit le plus resserré du défilé, la paroi de rocher abrupte qui s'élève en pointe du côté de Mikhmas. Le moindre faux pas les eût préci- pités, d’une chute mortelle, dans l’abîime. Mais ils arrivèrent heu- reusement au sommet. Les Philistins, à leur vue, furent saisis de surprise : ils ne comprenaient pas comment ils avaient pu, par cette pente raide et impraticable, pénétrer jusqu'à leur camp. S'imaginant que d’autres Hébreux grimpaient à leur suite, ils cricrent d'une voix railleuse : « Voyez donc, les Hébreux sortent des trous ils se tenaient cachés! Montez toujours, que nous

68 HISTOIRE DES JUIFS.

fassions connaissance avec vous! » Or, Jonathan était convenu avec son écuyer que, si on leur faisait un pareil défi, ils iraient de l'avant et risqueraient bravement l'attaque. Les Philistins cessè- rent bientôt de railler, car les téméraires firent pleuvoir sur les plus avancés des quartiers de rocher et des pierres, les Ben- jamites excellaient à manier la fronde, et les deux guerriers, avançant toujours, continuaient sans relâche leur meurtrière attaque. Épouvantés de se voir si soudainement assaillis à cette hauteur, dont l’ascension leur paraissait impossible, les Philistins croient avoir affaire à des êtres surnaturels ; une confusion effroya- ble se répand parmi eux, ils se jettent les uns sur les autres, ou rompent leurs rangs et s'enfuient éperdus. Saül n'eut pas plus tôt, d'une hauteur voisine, remarqué cette débandade, qu'il accourut avec ses six cents braves sur le terrain du combat et acheva la défaite des ennemis. Aussitôt, les Israélites qui avaient naguère été contraints de se battre contre leurs frères tournèrent leurs armes contre leurs oppresseurs. Et sur la montagne d'Éphraïm, dans chaque ville par fuyaient les Philistins, les habitants tombaient sur eux et les écrasaient en détail. Bien qu'épuisée de fatigue, la troupe de Saül, sans cesse grossissante, les poursuivait par monts et par vaux.

Cependant les hostilités des Ammonites contre les tribus trans- jordaniques avaient redoublé. Leur roi Nachasch assiégeait la ville de Jabès-Galaad, qui était bien fortifiée. Les habitants, ne pouvant plus guère tenir, entraient déjà en pourparlers avec Nachasch au sujet de leur soumission. Celui-ci leur imposa des conditions dures et cruelles; les Galaadites, ne pouvant s’y résoudre, demandèérent un délai de sept jours pour envoyer des messagers à leurs frères des autres tribus. Or Saül, revenant un jour des champs avec ses attelages, trouva les habitants de sa ville en larmes et en grand émoi. Il s’informe, et les messagers de Jabès-Galaad lui appren- nent le sort qui menace leurs concitoyens si on ne leur vient promptement en aide. Indigné de l’insolence du roi des Ammo- nites et de l’affront qu'il prétend infliger à Israël, Saül prend aussitôt la résolution de venir au secours des Galaadites de Jabès. C'était la première fois qu'il faisait usage de son autorité royale.

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Il ordonna à tout Israël de se joindre à lui, pour marcher

LE ROI SAÜL. 69

contre les Ammonites. Samuel ajouta son autorité à cet appel, en déclarant que lui-même prendrait part à l'expédition. L’anarchie de l’époque des juges était désormais vaincue ; une volonté forte s'imposait à tous. Une troupe considérable d'Israélites passa le Jourdain. Attaqués de trois côtés àla fois, les Ammonites s'enfuirent dans toutes les directions. Aïnsi fut sauvée la ville de Jabès, qui, pour cette délivrance, aussi prompte que complète, garda une invariable reconnaissance à Saül et à sa maison.

Lorsqu'il repassa le Jourdain -après cette seconde victoire, Saül reçut partout un accueil enthousiaste. Témoin de ces bruyants transports, Samuel jugea utile d’avertir le roi et le peuple que la joie du triomphe ne devait pas dégénérer en fol orgueil, et qu'il fallait voir dans la royauté non un but, mais un moyen. par cette pensée, il convoqua à Ghilgal une grande assembléenationale, il voulait que roi et peuple fussent avertis de leurs devoirs.

La réunion fut extraordinairement nombreuse. Samuel conféra pour la seconde fois l’onction royale à Saül, le peuple lui rendit de nouveau foi et hommage, et des sacrifices de réjouissance furent offerts. Au milieu de toute cette joie, Samuel prononça un discours qui témoigne et de la noblesse de son âme et de sa grandeur pro- phétique…

La double victoire de Saül et l’assemblée plénière de Ghilgal, la plus grande partie des tribus l'avaient unanimement reconnu roi, consolidérent d’une façon durable sa situation personnelle, comme aussi la royauté en général. Samuel avait beau vanter et glorifier l'époque de la judicature, le peuple sentait bien qu’un roi le protégeait mieux que n’avaient pu faire les juges, et il sacri- fait volontiers sa liberté républicaine pour obtenir l'unité, et, par l'unité, la force. Du reste, l'établissement de la royauté entraina mainte modification. Tout d'abord, Saül forma une troupe d'élite, composée d'hommes et de jeunes gens intrépides, sorte d'armée

permanente à qui il donna pour chef son cousin Abner. Il lui fallut .

aussi, en tant que roi, une série de fonctionnaires spéciaux : des officiers militaires, commandant respectivement des corps de mille. et de cent hommes ; puis des conseillers, des amis, commensaux habituels de sa maison. Une autre classe de serviteurs était celle des coureurs ou {rabans, satellites armés, exécuteurs fidèles des

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70 HISTOIRE DES JUIFS.

ordres du roi, à la fois gendarmes et bourreaux. Ces hommes et leur chef ne connaissaient que la volonté roÿ;ale. Grâce à la pré- . sence de ces employés et des troupes régulières, Gabaa, qui jus- qu'alors n'avait été qu'une petite ville, peut-être un village, s'éleva au rang de résidence.

Néanmoins Saül, au début, se montra docile et déférant à Fégard du prophète. Lorsque Samuel, de la part de Dieu, lui commanda d'engager une guerre d’extermination contre les Ama- lécites, il obéit aussitôt et appela tous les soldats aux armes. Les Amalécites étaient, de longue date, ennemis jurés du peuple israélite. Dans son voyage à travers le désert, dans ses premiers pas en Palestine, ils s'étaient montrés cruellement hostiles, et maintes fois ils s'étaient joints aux ennemis d'Israël pour contri- buer à l’affaiblir. Leur roi Àgag, du temps de Saül, paraït avoir fait bien du mal à la tribu de Juda : « son glaive avait privé beaucoup de mères de leurs enfants ». Toutefois, ce n'était pas une mince besogne qu'une expédition contre les Amalécites. Leur roi était un grand homme de guerre, qui répandait partout la ter- reur ; et ce peuple avait une grande réputation de bravoure et de puissance. Cependant Saül n’hésita pas un instant à entreprendre cette périlleuse guerre, il paraît avoir déployé autant d'habileté que de courage. Il sut attirer l'ennemi dans une embuscade et réussit parce moyen à remporter une éclatante victoire. [ls'empara de la capitale, mit à mort hommes, femmes et enfants, et fit prisonnier le redouté Agag. Les guerriers israélites trouvèrent un butin con- sidérable ; mais toutes ces richesses, d’après les instructions de Samuel, devaient être anéanties : il ne devait rester d'Amalec ni vestige ni souvenir. Pourtant les guerriers ne pouvaient se résoudre à vouer à la destruction une si riche capture; Saül, d'habitude si sévère, laissa le pillage s'accomplir, et, en fermant les yeux sur cette désobéissance au prophète, s’en fit lui-même complice.

Saül n'était pas médiocrement fier d’avoir vaincu un peuple aussi redoutable. Il emmena le roi Agag, chargé de chaînes, comme un trophée vivant. Enivré de son succès, il répudia la modestie qui l’avait distingué jusqu'alors, et, à son retour, il érigea, dans

l'oasis de Carmel, un monument de sa victoire. Sur ces entrefaites,

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RUPTURE ENTRE SAÛL ET SAMUEL. 71

Samuel apprit, par une vision prophétique, que le roi n'avait pas entièrement obéi à ses ordres. Une mission sévère lui fut imposée vis-à-vis du victorieux Saül, mais il lui répugnait de l’accomplir, et il passa toute une nuit à prier Dieu, à lutter contre lui-même. Enfin il se décide à aller trouver Saül; mais, ayant appris à mi- chemin que ce prince s’est laissé dominer par l’orgueil jusqu'à se dresser un monument à lui-même, il revient sur ses pas et se rend à Ghilgal. Saül, qui avait été informé de son voyage, l'y suivit à son tour. Les Anciens de Benjamin et des tribus voisines se présentèrent pareillement à Ghilgal, pour féliciter le roi de sa victoire ; mais ils y assistèrent à un dissentiment qui n’était pas de bon augure pour l’avenir.

Le roi, comme si de rien n’était, aborda Samuel en lui disant : « J'ai exécuté l’ordre du Seigneur. Et que signifient, demanda sévèrement le prophète, que signifient ces bêlements de troupeaux que j'entends ? C’est que le peuple, répondit Saül, a épargné les plus belles bêtes à laine et à cornes pour les immoler sur l'autel, à Ghilgal... » À ces mots, le prophète n’est plus maître de son indi- gnation, et il lui lance cette apostrophe inspirée : |

« Des holocaustes, aux yeux de l'Éternel,

» Ont-ils autant de prix que l’obéissance ?

» Ah! l’obéissance vaut mieux que le sacrifice,

» Et la soumission que la graisse des béliers !

» Le péché de magie a pour cause la rébellion,

» Et le culte impie des Teraphim la désobéissance !

» Puisque tu as repoussé la parole de Dieu, Dieu te repousse de la royauté d'Israël ! »

Atterré par ces accablantes paroles et par l'attitude sombre et sévère du propbète, Saül reconnut son tort et, voulant retenir Samuel, le saisit par son manteau avec tant de force qu'il le déchira. « C’est un présage! s’écria le saint orateur. Dieu t’ar- rache la majesté royale pour la donner à un plus digne, dût-il en résulter un déchirement en Israël même. » Encore une fois Saül supplia le prophète : « Honore-moi, du moins, en présence des Anciens de ma tribu et d'Israël, et reviens! » Alors Samuel se

72 = HISTOIRE DES JUIFS.

décida à l'accompagner à l'autel, le roi s'humilia devant Dieu ; puis Samuel ordonna qu'on lui amenût le roi Agag, qu'on avait chargé de chaines. « Que la mort est amère, oh! qu'elle est amère ! » gémissait l’Amalécite. Et Samuel lui répondit :

« Comme ton épée a privé des femmes de leurs fils, » Ainsi ta mère soit privée du sien! »

et il ordonna que le roi d'Amalec fût coupé en morceaux.

Depuis cette scène de Ghilgal, le roi et le prophète évitèrent de se rencontrer. La victoire de Saül sur Amalec était devenue pour lui une défaite : son orgueil avait été humilié. L'annonce de la disgrâce divine jeta un voile de tristesse sur son âme. Cette humeur noire de Saül, qui plus tard dégénéra en fureur, date de la menaçante parole qui lui fut adressée par Samuel: « Dieu remet- tra à un plus digne la royauté d'Israël. » Cette parole ne cessa pas de retentir aux oreilles de Saül. Autant il avait résisté d’abord à accepter le pouvoir, autant il s'obstina à ne point le lâcher. Et pourtant il sentait bien son impuissance : comment lutter contre le terrible prophète ?

Pour s’étourdir, il chercha une diversion dans la guerre. Il ne manquait pas d'ennemis à combattre, sur les frontières du pays d'Israël. Une autre voie, d’ailleurs, s'offrait encore à lui pour ren- forcer dans les esprits le sentiment de sa personnalité. Dans l'in- térieur du pays vivaient toujours, mêlées à la population israélite, des familles et de petites peuplades cananéennes qui, à l’époque de la conquête, n'avaient pas été évincées et ne pouvaient l'être. Leur exemple avait entrainé Israël au culte des faux dieux et aux mauvaises mœurs de l’idolâtrie. Saül pensait rendre un service signalé au peuple et à la doctrine d'Israël, s’il faisait disparaître ou chassait du pays ces voisins idolâtres. C'est ainsi qu’il com- mença à « se montrer zélé pour Israël », c'est-à-dire à écarter tout élément hommes ou choses étranger ou contraire à l’israé- litisme. Au nombre de ces étrangers tolérés étaient notamment les Gabaonites, qui avaient fait leur soumission lors de l’arrivée des Israélites. Au mépris du serment qu’on leur avait fait, Saül ordonna le massacre de cette population, dont un petit nombre seulement

DAVID ET GOLIATH. 73

échappa. En même temps que les peuplades cananéennes, Saül pourchassa les devins et les nécromanciens, dont les pratiques avaient d'intimes rapports avec l’idolâtrie.

Si Saül, d’un côté, recherchait avec ardeur l'affection popu- laire et voulait, par son zèle national et religieux, attester son dévouement absolu à la loi divine, il tâchait, d'autre part, d’inspi- rer au peuple un profond respect de la dignité royale. Il mit sur sa tête une couronne d'or, emblème de sa grandeur et de sa pré- éminence. Ses contemporains l'avaient connu simple laboureur et volontiers l’eussent traité de pair à compagnon : il convenait qu'ils oubliassent son passé et qu'ils prissent l'habitude de voir en lui un supérieur, un oint de Dieu, honoré du saint diadème. Quiconque s’approchait du roi était tenu de se prosterner devant lui. Il entoura sa cour d’un certain éclat et introduisit aussi la polygamie, ce luxe des rois d'Orient. Dans les guerres continuelles qu'il sou- tint contre les ennemis du dehors, dans celles qu'il poursuivit, à l'intérieur, contre les éléments étrangers, dans le déploiement de grandeur et de pompe dont il s'environna, Saül put oublier la ter- ribl: menace que le prophète lui avait jetée si brutalement dans l'oreille. Mais cette parole prit corps et, un beau jour, lui apparut inopinément comme un spectre, sous la figure d’un beau jeune homme qui le charma lui-même. Ce rival qu'il appréhendait, il dut lui-même le choyer, l'élever jusqu'à son propre trône, seconder en quelque sorte sa rivalité. Cette fatalité qui devait l’atteindre, c'est lui-même qui l’appela.

Un jour, après plusieurs rencontres avec les Philistins, il se trouvait engagé dans une guerre sérieuse avec ce peuple. Il avait réuni une nombreuse armée, et les deux camps, séparés seule- ment par une vallée profonde, restaient immobites en face l'un de l'autre, chacun hésitant à faire le premier pas. Enfin, les Philistins proposèrent de vider la querelle par un combat singu- lier, et choisirent pour champion le géant Goliath. Saül, dans son vif désir de voir un de ses guerriers accepter la lutte, promit au vainqueur de riches présents, l’exemption de tout impôt pour sa famille, et alla jusqu’à lui promettre la main d’une de ses filles. Cependant, même à ce prix, aucun guerrier de l'armée israélite n osait se mesurer avec Goliath. se trouvait, comme par hasard,

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un jeune berger de Bethléem, une ville du voisinage, et c'est ce berger qui mit fin à la lutte. Ce simple pâtre a provoqué, directement et indirectement, une révolution dans les destinées du peuple israélite et dans l’histoire de l'humanité. Dacid, qui n'était connu alors que des habitants de la petite ville de Beth- léem, est devenu depuis un des noms les plus retentissants de la terre.

Samuel. après sa rupture avec Saul, avait reçu la mission pro- phétique de se rendre à Bethléem, d'y choisir l’un des huit fils du vieux Jessé Yischaï: comme futur remplaçant de Saul, et de lui donner l'onction. Il s’y était transporté secrètement, craignant l'opposition de Saül. Le dernier seulement des fils de Jessé, David, un jeune homme au doux regard, au teint frais, à la mine ave- nante. lui apparut comme le véritable élu de Dieu. Samuel l'oignit, au milieu de ses frères. comme roi d'Israël. Il va de soi que cet acte, simple en lui-même, mais d'une portée grave, fut accompli dass le plus grand mystère et tenu secret par Samuel comme par la famille du nouvel élu.

Jessé, père de David, n'était pas d’une branche illustre de Juda; loin de là, il appartenait à l’une des moindres. comme les autres Bethléémites en général. Pour David, lors de son onction, il était encore fort jeune ; il avait environ dix-huit ans, et aucun événement, aucun service rendu n'avaient encore marqué dans sa vie. Le monde pour lui, jusqu'alors, s'était borné aux belles prai- ries qui entourent Bethléem. Mais dans cet adolescent se cachaient des facultés qui n'avaient besoin que d'être mises en jeu pour faire de lui le premier de ses contemporains par l'intelligence, comme Saul l'était par sa personne.

David avait surtout le génie poétique et musical, et maintes fois sans doute. en conduisant ses troupeaux, il fit résonner de ses chants les échos des montagnes. Mais l'inspiration poétique ne fit pas de lui un rèveur : esprit clairvoyant et réfléchi, son regard savait saisir la réalité, et sa pensée la mettre à profit. De plus, il yavait dans sa nature quelque chose d’attirant, de séduisant, qui fascinait tous les cœurs et les soumettait malgré eux à son empire, bref, il était conquérant. Tous ces dons, du reste, nous l'avons dit, étaient encore latents lorsqu'il fut sacré à huis

DAVID ET GOLIATH. 75

clos par Samuel. Mais cette onction, mais cette élection les éveilla instantanément : « l'esprit de Dieu reposa sur lui à dater de ce jour. » Des sentiments élevés, la conscience de sa force, le cou- rage, l’ardeur entreprenante envahirent tout son être : un instant avait suffi pour faire de l'adolescent un homme.

Samuel retourna à Rama secrètement, comme il en était parti : mais il ne perdit pas de vue le jeune homme oint par lui, il l’admit dans son école de prophètes. Là, le génie de David prit un plus grand essor; là, il put se perfectionner dans la musique instru- mentale. Mais ce qu'il acquit surtout dans la société de Samuel, ce fut la connaissance de Dieu. Son esprit se pénétra de cette grande idée et s’initia à la sainte habitude de rapporter à Dieu toutes ses actions et toutes ses pensées, de se sentir conduit par sa main, de se consacrer à lui. L'influence de Samuel créa et déve- loppa dans son âme une confiance absolue en Dieu.

Iallait et venait fréquemment de Rama à Bethléem, de la com- pagnie des Lévites aux troupeaux de son père. L'accroissement de courage que lui avaient communiqué son onction et le contact de Samuel trouva déjà l’occasion de s'exercer dans les campagnes de Bethléem, à côté des troupeaux qu’il menait paître. Mais lorsque, non loin de là, éclata la guerre contre les Philistins, David ne pouvait tenir en place ; et son père l'ayant chargé d’un message pour ses frères, alors à l’armée, il obéit avec joie, heureux de pouvoir se rendre au camp. Là, il donna timidement à entendre qu'il se risquerait bien, quant à lui, à tenir tête à ce misérable Philistin qui osait insulter l’armée du Dieu vivant. Le bruit arriva ainsi aux oreilles du roi qu’un jeune homme s'offrait à combattre le géant. Moitié subjugué, moitié railleur, Saül le lui permit. I] lui offre sa propre armure; David refuse... La première pierre de sa fronde, lancée d'une main sûre, atteint de loin le lourd colosse lourdement armé; Goilath tombe de son long. Prompt comme l'éclair, David fond sur lui, arrache son épée du fourreau et lui tranche la tête. Les Philistins, voyant abattu leur champion, qu'ils tenaient pour invincible, s'avouent vaincus, renoncent à continuer la lutte et s’enfuient vers leurs places fortes. Mais le corps des Israélites, exalté par la victoire de David, se met à la poursuite del'ennemi éperdu.

76 HISTOIRE DES JUIFS.

La tête sanglante de Goliath à la main, le jeune vainqueur fut conduit devant Saül, à qui ilétait inconnu jusqu'alors. Le roi était loin de se douter que cet adolescent, à qui il ne pouvait refuser son admiration, fût ce même rival si vivement redouté. Il n’éprou- vait que la satisfaction de ce grand triomphe. Son fils Jonathan, l'homme au cœur loyal, sensible, désintéressé, était comme fas- ciné par le jeune vainqueur. Son âme s'éprenait pour lui d’une affection passionnée, plus forte que l’amour d’une femme. Bien- tôt la renommée de David se répandit dans tous les confins d'Israël. Lui, cependant, s’en retourna modestement dans la maison pater- nelle, n'emportant comme souvenir de son exploit que le crâne de Goliath et son armure.

Toutefois, il ne resta pas longtemps chez son père; car la des- tinée de Saül commençait à s’accomplir, et David avait été choisi pour en être l'instrument, Le nuage de tristesse qui, depuis sa mésintelligence avec Samuel, avait envahi l’âme du roi, s’assom- brissait de plus en plus. Sa mauvaise humeur dégénéra en mélan- colie, celle-ci en hypocondrie, et parfois se manifestèrent chez lui des accès de folie furieuse. « Un mauvais esprit s’est emparé du roi », murmuraient entre eux ses serviteurs. La musique seule avait le don de le calmer. Aussi ses intimes lui conseillèrent-ils d'appeler à sa cour un musicien habile dans son art et poète, et ils lui recommandèrent comme Lel le fils de Jessé. David vint et charma le roi par son jeu comme par toute sa personne. Chaque fois que Saül était pris d'humeur noire, David n’avait qu'à toucher son luth, l'accès se dissipait instantanément. Bientôt Saül ne put plus se passer de lui ; il en vint à le chérir comme un fils et finit par prier son père de le lui laisser définitivement. Il le nomma alors son écuyer, afin de l'avoir toujours près de lui et de recou- vrer par son art la sérénité.

Ce fut le premier échelon de la grandeur de David. Mais le roi ne fut pas le seul qui subit son empire. David exerçait la même puissance d'attraction sur tout l'entourage de Saül; il captivait tous les cœurs, mais aucune amitié ne fut aussi vive que celle de Jonathan. #ichal, la seconde fille de Saül, ressentait également au fond de son cœur une secrète inclination pour David. À la cour de Saëül, il apprit le métier des armes, et plus d’une fois ilrem-

JALOUSIE DE SAÜL CONTRE DAVID. 71

plaça le luth par l'épée. Courageux comme il était, il se distingua bientôt dans les petites guerres auxquelles il prit part, et revint victorieux de toutes les expéditions que lui confia Saül.

Un jour qu’il avait infligé aux Philistins une perte considérable, tout le pays d'Israël en éprouva une vive allégresse; de toutes les villes, des femmes et des jeunesfilles s'avancèrent à sarencontre, chantantet dansant, au son des sistres et des cymbales, et saluant sa victoire par de bruyantes acclamations : « Saül a défait des milliers, mais David des myriades! » Ces démonstrations enthou- siastes, ces hommages au jeune héros, dessillèrent enfin les yeux de Saül. Ainsi ce préféré de Dieu, ce successeur dont l’avait me- nacé Samuel, ce rival tant redouté, mais qui jusque-là n'était encore qu'un rêve, le voilà! il est devant lui en chair et en os, c'est l’idole du peuple, c’est son favori à lui-même; il règne sur tous les cœurs! Ce fut pour Saül une accablante découverte. « Ils me donnent les mille, à lui les myriades ; ils le placent déjà au-dessus de moi; que lui manque-t-il maintenant pour être roi? » Depuis ce moment, les joyeuses acclamations des chœurs de femmes lui tintèrent sans cesse aux oreilles, comme un écho de la brutale parole du prophète : « Dieu t'a rejeté! » Et l'affec- tion de Saül pour David fit place à la haine, à une haine fréné- tique.

Dès le lendemain du jour David était revenu vainqueur, Saül fut pris d’un accès de fureur et lui lança à deux reprises son javelot, dont il esquiva l'atteinte par un prompt écart. Ce coup manqué fut pour Saül, quand il eut repris son sang-froid, une nou- velle preuve que son ennemi était protégé de Dieu même. Alors il eut recours à la ruse pour se débarrasser de son compétiteur. Ostensiblement. il le traita avec distinction, le mit à la tête d’une troupe d'élite de mille hommes, lui confia des expéditions péril- leuses et dut finalement, à son corps défendant, lui donner pour femme sa fille Michal, qui, du reste, aussi bien que Jonathan, tenait pour David contre Saül. Cela même redoubla l’exaspération du roi, qui chercha à se défaire de son gendre, subrepticement d'abord, puis ouvertement, en le poursuivant à la tête de ses sol- dats, David fut mis hors la loi et semblait désarmé devant son per- sécuteur. Mais bientôt se groupèrent autour delui des jeunes gens

78 HISTOIRE DES JUIFS.

déterminés, des mécontents, nécessiteux et aventuriers de toute sorte, amoureux de combats, particulièrement ses proches parents, Joab avec ses deux frères. Ce fut le noyau d'une troupe de com- battants héroïques (g4ibborim) à l'aide desquels David put monter par degrés jusqu’au trône. Un prophète de l'école de Samuel, nommé Gad, entra également dans son parti. Il existait un der-

nier représentant de la famille sacerdotale d'Héli : Saül le jeta Es

lui-même, en quelque sorte, dans les bras de son ennemi sup- posé. Irrité de voir les prêtres de Nob, tous descendants ou parents d’Héli, pactiser avec David, il les fit tous mettre à mort et anéantit toute cette ville sacerdotale. Un seul prêtre échappé au massacre, Abiathar, se réfugia auprès de David, qui le reçut à bras ouverts. Ainsi la haine de Saül l’avait rendu féroce et sanguinaire. Tous les efforts de Jonathan pour réconcilier son père avec son ami furent impuissants, et n’aboutirent qu’à creuser l’abime qui les sé- parait. Les torts étant du côté de Saül, une portion du peuple prit parti pour David, et si elle ne put l'appuyer ouvertement, elle l'assista du moins en secret. C’est par seulement qu'il put échap- per aux persécutions et aux pièges de son ennemi. ° Il est fâcheux que David ait été contraint, par son existence précaire et par les difficultés de sa situation, à nouer des relations d'amitié avec les ennemis de son peuple, tels que le roi de Moab, celui des Ammonites et Achis, roi des Philistins. Par là, il s’expo- sait au soupçon de trahir sa patrie, et il justifiait en apparence la haine de Saül. Ses rapports avec Achis, chez qui il était revenu chercher asile après une première expulsion, étaient particulière- ment de nature à le rendre suspect. De fait, Achis lui accorda sa protection et la résidence de la ville de Siklag, mais sous la condition qu'il romprait absolument avec Saül et sa patrie, qu’en cas de guerre il se joindrait, avec sa troupe, forte déjà de six cents hommes, à l’armée des Philistins pour combattre ses frères, et qu'enfin, même en temps de paix, il ferait des incursions sur les points mal surveillés du territoire de Juda, incursions dont les profits appartiendraient en partie à son suzerain. À la vérité, David se réservait sans doute d'éluder ces conditions, ou bien, le cas échéant, de se retourner avec ses compatriotes contre ses nouveaux alliés. Mais alors il s'engagerait dans des voies obli-

LA FIN DE SAÜL. 79

ques et renierait la droiture dont jusqu'alors il avait fait preuve. Pour Achis, il croyait avoir en David un allié fidèle, résolu d'employer contre ses propres frères ses talents militaires et le courage de ses hommes, et qui, après une telle attitude, ne pour-

rait jamais se réconcilier avec son peuple. . Dans cette persuasion, que David avait eu l’habileté de faire

* naître, Achis crut pouvoir entreprendre contre les Israélites une

guerre décisive. Saül, devenu hypocondriaque, et brouillé avec son gendre, avait perdu ses qualités guerrières. Le meilleur bras qui le défendait naguère, la tête la plus inventive qui pensait pour lui, c'est contre lui maintenant qu'ils s'étaient tournés. Les plus vaillants hommes et jeunes gens d'Israël s'étaient mis à la dispo- sition de David. Achis rassembla donc toutes ses forces pour frap- per un grand coup. Il conduisit son armée dans la plaine de Jezréel. En vertu de leurs conventions, il invita David à l’aider dans cette grande expédition contre Saül et à se joindre, avec ses hommes, à l’armée philistine. Quelque répugnance que pût éprouver David à obéir, il'ne pouvait plus faire autrement : il s'était vendu aux enne- mis de son peuple. Mais les princes philistins le tirèrent de cette fausse situation. Ils réclamèrent bruyamment de leur roi le renvoi de David et de sa troupe, alléguant qu’on ne pouvait compter sur leur fidélité. Ce fut un bonheur pour David, qui échappa ainsi à la dure alternative, ou de trahir son peuple, ou de manquer de parole au roi.

Cependant les Philistins s’avancèrent par centaines, par mil- liers, et dressèrent leur camp près de la ville de Sunem. Saül, informé des projets et de la marche des ennemis, réunit toute son armée, la conduisit à marches forcées à leur rencontre, et campa d'abord au pied des montagnes de Gelboé. Puis, contour- | _nant le versant qu'il avait en face de lui, il s'avança vers le nord et campa au pied nord-ouest dela même chaîne, près d'Ændor.

Toutefois, l'aspect de cette nombreuse armée des Philistins, et surtout de leur cavalerie, déconcerta Saül; la pensée du sombre avenir qu'il s'était préparé lui-même acheva de le décourager. Il vit bien aussi que Dieu l’abandonnait, puisque, à ses consultations sur l'issue de la guerre, il ne répondait ni par la voix d’un prêtre, ni par celle d’un prophète. Dans sa perplexité, il se mit en quête

80 HISTOIRE DES JUIFS.

d’une ventriloque habitant Endor, qui s'était soustraite aux pour- suites dirigées contre sa profession et qui continuait à l'exercer clandestinement. Singulière fatalité pour Saül, qui avait d’abord proscrit toute sorcellerie de son royaume, et qui maintenant était lui-même contraint d'y avoir recours!

C'est avec de sinistres pressentiments que Saül engagea la bataille ; et, comme si son découragement eût gagné ses soldats, l'issue en fut malheureuse. Toutefois les Israélites combattirent vaillamment une journée entière; mais ne pouvant, dans la plaine, tenir tête à la cavalerie et aux chariots de guerre, ils se réfu- gièrent sur les monts de Gelboé, les Philistins les poursuivirent et les taillèrent en pièces. tombèrent aussi trois des fils de Saül, parmi lesquels le sympathique Jonathan. Saül lui-même se trouva tout à coup isolé, n'ayant à ses côtés que son écuyer, lors- qu'il vit fondre sur lui les archers ennemis. Fuir, il ne le pou- vait; il ne voulait pas non plus devenir le prisonnier et la risée des Philistins. Il pria donc son compagnon de le frapper à mort. Mais celui-ci n'osant porter la main sur son roi, Saül se perça de sa propre épée et mourut en roi. L’écuyer suivit son exemple.

La défaite était désastreuse. La fleur de l’armée israélite gisait abattue sur les flancs du Gelboé et dans la plaine de Jezréel. Après s'être reposés pendant la nuit qui succéda à cette chaude journée, les Philistins explorèrent le champ de bataille et dépouil- lèrent les morts de leurs vêtements et de leurs armes. Parmi ces cadavres, ils trouvèrent ceux de Saül et de ses trois fils. Ils en- voyèrent la tête du roi et ses armes dans leur pays, en guise de trophées ; le crâne fut conservé dans un temple de Dagon, l'ar- mure dans un temple d’Astarté, comme souvenirs de cette mémo- rable victoire. Ils s'emparèrent ensuite des villes situées dans la plaine de Jezréel et dans la région orientale du Jourdain, et mirent garnison dans ces villes, dont les habitants s'étaient enfuis au delà du Jourdain à la nouvelle du désastre de Gelboé. Pour humilier les Israélites, les Philistins suspendirent aux murs de Bethsan le cadavre décapité de Saül et celui de Jonathan. Il paraïtrait que les Philistins, poursuivant leur victoire, s'avancèrent au sud du mont Gelboé et de Bethsan, et occupèrent toutes les villes importantes. Dans la résidence de Saül, Ghibeath-Saül,

MORT DE SAÜL:; AVÉNEMENT DE DAVID. 81

l'approche des Philistins répandit une telle épouvante, qu'une femme chargée de la garde du petit #ephiboseth, fils de Jona- than, en emportant cet enfant dans sa fuite précipitée, le laissa tomber; si bien qu'il se cassa la jambe et devint boiteux pour toute la vie. |

Saül, à sa mort, laissait le pays dans un triste état, plus triste encore qu'il ne l'avait trouvé lors de son élection. La défaite était tellement complète et inattendue, que d'aucun côté, dans le pre- mier moment, on ne songea à la résistance. Tous les courages étaient anéantis. Et l’on vit une grande hardiesse dans ce fait de quelques habitants de Jabès-Galaad, qui, par reconnaissance pour Saül, libérateur de leur ville, se risquèrent à faire cesser l'oppro- bre infligé à ses restes. Ils se glissèrent de nuit sur l’autre rive du Jourdain, descendirent de la muraille les corps de Saül et de Jona- than, les rapportèrent dans leur ville, les inhumèrent sous un térébinthe et instituèrent un jeûne de sept jours en leur honneur. Les tribus citérieures n'avaient pas, apparemment, le même cou- rage, ou bien elles n'éprouvaient pas autant de gratitude pour Saül, qui, par sa mésintelligence avec David, avait fait le malheur du pays.

Telle fut la fin d’un roi dont l'élection avait été saluée par le peuple avec tant d'espérances!

CHAPITRE IV LE ROI DAVID

David aussi semblait oublié du peuple, qui avait d’abord fondé sur lui de grandes espérances. Qu’avait-il fait, lui, pendant que sa patrie saignait? Qu'on ait eu connaissance ou non de son asso- ciation militaire avec les Philistins, il devait sembler étrange à tous que, dans ces tristes conjonctures, préoccupé seulement de sa propre sécurité, il se tint à l’écart des périls, et, au lieu de voler

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82 HISTOIRE DES JUIFS.

au secours de son peuple en détresse, maintint son alliance avec les Philistins. Lui aussi, il est vrai, était dans une situation diffi-

cile, mais cette situation ne fut connue que plus tard. Pour le

moment, ceux qui prenaient à cœur les dangers de la patrie devaient voir avec douleur David faire alliance avec les ennemis, et, pendant qu'Achis s’absentait pour guerroyer avec Israël, pro- téger en quelque sorte les frontières de ce prince.

Nous avons vu que la défiance des princes philistins avait empêché David de prendre part à leur expédition. De retour à Siklag, il trouva la ville incendiée ; femmes, enfants, tous ceux qui n'avaient pas suivi l’armée, tout avait disparu. Les Amalécites, que les incursions dévastatrices de David avaient forcés de fuir dans le désert, avaient profité de son absence pour entreprendre à leur tour une expédition de pillage. Les guerriers de David, en voyant à leur retour la ville en cendres et leurs familles enlevées, éprouvèrent une si violente douleur, qu'ils s’en prirent à David et le menacèrent de mort. Mais, calmés par la parole du prêtre Abiathar, ils se mirent en hâte, avec leur chef, à la poursuite de l'ennemi; ils apprirent chemin faisant, par un esclave égyptien, le lieu de campement de la troupe amalécite, l'atieignirent à l’im- proviste et tombèrent sur elle avec une telle fureur, que la plu- part restèrent sur le carreau et qu’un petit nombre seulement, grâce à la vitesse de leurs chameaux, purent échapper. Ivres de leur victoire et rentrés en possession des prisonniers, David et ses hommes retournèrent à Siklag, la rebâtirent et s’y réinstallè- rent. Du butin fait sur les Amalécites, David envoya de belles parts aux Anciens de Juda et à ses amis dans nombre de villes, depuis Bersabée jusqu’à Hébron, dans le double but de leur apprendre sa victoire et de les prévenir en sa faveur.

À peine revenu à Siklag, il apprit que l’armée israélite avait subi une effroyable défaite sur le Gelboé, et que Saül et ses fils avaient péri. Sa première impression, à ces lugubres nouvelles, fut celle de la douleur, d’une douleur profonde, en. songeant à cette mort fatale du roi et plus encore à la perte de Jonathan, cet ami si tendrement aimé. David ordonna un deuil public pour pleurer la mort du roi et de son ami Jonathan et la défaite du peuple de Dieu. A cette occasion, il prononça une élégie

ÉLECTION DE DAVID. 83

d'un sentiment profond, et dont la Bible nous a conservé les termes.

Quelque sincère cependant qu'eût été la douleur de David en apprenant la mort de Saül, il ne pouvait faire autrement que de la mettre à profit. Il ne pouvait plus tenir dans ce coin retiré de Siklag, et il avait hâte d'entrer en scène. Il choisit pour demeure l'antique ville d'Æébron, siège de la noblesse de Juda. Mais ce n'est pas par les Anciens qu’il y fut appelé; il s’imposa plutôt en quelque sorte, tant il avait compromis sa popularité, même dans sa propre tribu, par ses accointances avec les Philistins. Son corps de six cents hommes et les vaillants qui le commandaient le sui- virent et s’établirent, avec leurs familles, à Hébron. Cet acte de résolution et d'indépendance, il l’accomplissait au moment même les Philistins, dans le nord, étaient en train d'exploiter leur victoire. C’est seulement lorsque David fut fixé dans cette ville, alors chef-lieu de la tribu de Juda, que les Anciens de la tribu entière, à l’instigation des amis qu'il s'était faits par sa préve- nance, le nommèrent roi. Il noua aussitôt des relations avec les tribus transjordaniques, afin de les gagner, elles aussi, à sa cause. Quant à celles de la région citérieure, encore soumises à la domination des Philistins , il ne pouvait ni n'osait s'adresser à elles. Une malheureuse fatalité le rivait aux Philistins; il y avait lutte, dans son esprit, entre la prudence et le patriotisme. Celui-ci lui commandait de s'affranchir à tout prix de cette funeste alliance, mais celle-là lui conseillait de ne pas irriter un voisin trop puissant. Pour Achis, il laissait David parfaitement libre d’agir en roi de Juda et de faire des excursions dans les parties limitrophes du désert, excursions dont, après comme avant, il touchait sa part de butin; mais il ne permettait pas à David de faire un pas au delà. Joab, qui avait l'étoffe d’un capitaine à hautes visées, devait se résigner au rôle mesquin ou honteux de chef de bandits.

Mais si David ne pouvait songer à délivrer son pays des Philis- tins, parce qu'il avait les mains liées, un général de Saül, Aôner, put mener à bien cette entreprise. Il avait eu le bonheur d’échap- per au désastre de Gelboé, et il ne désespéra pas, dans ce nau- frage de la maison de Saül, de sauver ce qui pouvait encore être

84 HISTOIRE DES .JUIFS.

sauvé. En compagnie de plusieurs fuyards, il se dirigea vers l’au- tre rive du Jourdain, les Philistins ne’ pouvaient les atteindre, et la maison de Saül comptait encore des cœurs affectionnés. Il choisit la ville de Mahanaïm comme point de ralliement pour les partisans de cette famille. C'est qu’il conduisit Zsbosetz, dernier fils survivant de Saül , avec le reste des membres de cette infortunée famille, et il parvint à le faire reconnaître roi par les tribus de cette région. Lorsque Abner, au moyen de ces tribus et des Benjamites qui l'avaient rejoint, eut composé un corps d’une solidité suffisante, il entama la lutte contre les Philistins. Il les délogea peu à peu de la région citérieure, mais ce ne fut qu'après quatre ou cinq ans (de 1055 à 1051) qu'il put en débarrasser en- tièrement le pays. La reprise du canton de Benjamin lui coûta sans doute le plus de peine, parce que les Philistins pouvaient ai- sément y jeter des troupes. Chaque tribu délivrée par Abner s’em- pressait de rendre hommage au fils de Saül. Ce qu'a réalisé Abner est vraiment extraordinaire. Non seulement il a reconquis l’indé- pendance du sol, mais il a su faire entrer dans le faisceau national les tribus mêmes qui, sous le règne de Saül, s'étaient montrées rétives. Il a ainsi fondé effectivement le royaume des dix tribus, le royaume d'Israël; il en a unifié et resserré les parties incohé- rentes. Et cependant, après sa victoire, après tous ses efforts, le peuple se trouva soudain réparti en deux royaumes, le royaume : d Israël et celui de Juda, gouvernés par deux rois différents. La tribu de Juda, à peine arrachée à son isolement par l'énergie de Samuel et de Saül, se trouva de nouveau séparée de ses sœurs. La victoire d'Abner n'avait pas causé d’allégresse, parce qu’elle avait provoqué la désunion.

Une fusion entre les maisons d'Israël et de Juda, il n’y fallait pas songer dans l’état des choses. Cette fusion répugnait non seulement aux deux rois David et Isboseth, qu’elle eût contraints naturellement l'un ou l’autre à abdiquer , mais plus encore peut- êjre à leur parti et àleurs généraux respectifs, Joab et Abner, qu’une jalousie violente animait l’un contre l’autre. Un fait considérable, c'est que la maison de Jacob avait pour guide un roi valeureux et rompu à la guerre, oint par le prophète Samuel et, comme tel, personnage sacré, tandis qu'Isboseth, peu belliqueux à ce qu'il

CONSPIRATION D'ABNER. 85

semble, sans prestige ni consécration divine, n’était roi que de nom. Toute sa puissance reposait dans les mains de son général Abner. Isboseth vivait dans un coin écarté de la Transjordanie, était à peine informé des événements, tandis que David résidait au cœur de sa tribu et pouvait, d'Hébron, diriger toutes choses. C'est ainsi qu’une guerre civile éclata entre les maisons d'Israël | et de Juda, ou entre la famille de Saül et celle de David, lorsque Abner eut gagné ou regagné toutes les tribus, sauf celle de Juda, à la cause d’Isboseth. Cette guerre dura deux ans (de 1051 à 1049).

Une fatalité tragique s’abattit sur la maison de Saül. Abner s'était épris de la belle Æispa, concubine de Saül, qui demeurait, elle aussi, avec ses deux fils, à Mahanaïm. Bien qu’Isboseth fût contraint de passer beaucoup de choses à son général, dont les services lui étaient indispensables, il ne pouvait lui permettre, avec la veuve de son père, des privautés qui impliquaient usurpa- tion de la dignité royale. Il adressa donc une réprimande à Abner. Celui-ci s’en offensa, reprocha à ce fantôme de roi son ingratitude et lui tourna le dos; puis il entama sous main des négociations avec David, s’engageant à lui procurer l'adhésion de toutes les tribus. En retour, il stipula sans doute qu'il conserverait ses fonctions de général en chef. David y acquiesça avec joie, mais exigea d’abord, comme gage du traité, qu'on lui rendit sa bien-aimée Michal, que Saül lui avait enlevée et avait donnée pour femme à un Benja- mite, nommé Paltiel. On peut admettre qu'Isboseth lui-même reconnut la justice de cette réclamation et n’en conclut rien de fâcheux pour ses propres intérêts. Abner quitta donc son roi, sous prétexte de mener à bonne fin la revendication relative à Michal; il se rendit au canton de Benjamin et la reprit à Paltiel, qui l’ac- compagna en pleurant jusqu’à une certaine distance, mais qui, sur l’injonction d’Abner, dut s’en retourner chez lui. David rentra ainsi en possession de ses premières amours. Abner commença ._ 8lors sa campagne parmi les tribus et entreprit de gagner en secret des partisans à David. Nombre d’Israélites désiraient sans doute, au fond du cœur, que cette malheureuse guerre civile se terminât par une soumission au roi judaïîte, et même plusieurs Benjamites n'étaient pas défavorables à un arrangement. Avec

86 HISTOIRE DES JUIFS.

vingt affidés, gagnés au parti de David, Abner entra dans Hébron, toujours mystérieusement. David avait eu la précaution d’éloigner d'Hébron, pour quelque expédition, Joab et son frère, ces deux fils de Serouya pleins de jalousie et de défiance. Pendant leur absence, David concerta avec Abner les moyens d'obtenir des Anciens des tribus la déchéance d'’Isboseth et sa propre intronisation. Déjà Abner avait quitté Hébron pour adresser un appel aux Anciens et les engager à rendre hommage au roi de Juda, lorsque Joab, avec ses hommes, revint de son expédition. Joab, en arrivant, apprit cette surprenante nouvelle qu’Abner, hier l'ennemi de la cour de David, avait reçu de lui le plus cordial accueil et l'avait quitté dans les meilleurs termes. Ainsi, en arrière de Joab, son roi avait noué des négociations, conclu un pacte, et, en fin de compte, lui, Joab, était sacrifié : telle était sa conviction. Prompl à se dé- cider, selon son habitude, Joab dépêcha des messagers à Abner; celui-ci rebroussa chemin. Joab et Abisaï se tenaient aux aguets à la porte d'Hébron... Abner, sans défiance, périt assassiné.

David fut profondément affecté de cette mort : ne lui enlevait- elle pas traitreusement, au moment de voir ses desseins réalisés, l’homme qui seul pouvait et voulait lui gagner, sans coup férir, l'unanimité des tribus? Pénible et difficile était sa situation. Pour écarter de lui les soupçons, il donna à sa douleur, d’ailleurs réelle et sincère, une expression solennelle. Il fit, dans Hébron, des funérailles imposantes au héros expiré, ordonna à tous ses servi- teurs d'accompagner ses restes en appareil de deuil, les accom- pagna lui-même en pleurant, et épancha sa douleur dans un chant élégiaque dont le début nous a été conservé :

O Abner, devais-tu périr d'une telle mort? Tes mains, Abner, ne furent jamais captives, Jamais tes pieds ne connurent les chaînes ; Tu meurs frappé par une main criminelle |

Ces paroles firent une vive impression sur les assistants, tous fondirent en larmes et nul ne mit en doute la sincérité de son désespoir. Toutefois, David n’osa demander compie de leur crime

DAVID ÉLU ROI DES DOUZE TRIBUS. 87

aux fils de Serouya, ni même leur en faire reproche: il avait trop besoin d'eux. Mais, en présence de ses intimes, il formula des plaintes amères contre les coupables: « Sachez-le, un grand prince d'Israël est tombé aujourd’hui. Pour moi, je suis trop faible, n'étant pas encore reconnu de tous, et les fils de Serouya sont plus puissants que moi. Que Dieu rende aux méchants ce qu'ils ont mérité ! »

La nouvelle de l'assassinat d’Abner atterra Isboseth. Ne se doutant point des intelligences secrètes de son général avec David, il ne pouvait ressentir que la perte irréparable d’un héros, son fidèle ami, le principal soutien de son trône. Peu de temps après, Isboseth fut trouvé assassiné dans son lit. Ce fut l’écroule- ment de la maison de Saül. |

Isboseth mort, le royaume des dix tribus revenait, par le fait, à David. Il y comptait aussi, de longue date, des partisans qui se souvenaient de ses exploits contre les Philistins, et qui vénéraient en lui l’homme choisi de Dieu par l'entremise du prophète Samuel. D’autres lui étaient déjà acquis par les soins d’Abner. Ceux-là même qu'avait scandalisés l'alliance de David avec les ennemis d'Israël ne pouvaient s'empêcher de considérer qu'il n'y avait d'autre parti à prendre que de le reconnaître roi. Les Anciens des tribus se rendirent donc à Hébron, prirent l'engagement de rester ses fidèles partisans et lui .offrirentdes présents de foi et hom- mage. Des Benjamites même le reconnurent, mais plus d’un à contre-cœur et avec un secret dépit. Ainsi s'accomplissait l'ambi- tion de David: l’humble chef d’une tribu devenait, après tant d'obstacles et de tribulations, roi de tout Israël. La scission entre les maisons de Jacob et d'Israël était écartée pour le moment; tous les symptômes étaient favorables à David. Le corps des prê- tres et celui des prophètes, loin de prendre à son égard, comme ils l'avaient fait pour Saül, une attitude hostile, lui étaient cordia- lement affectionnés. Un descendant d'Héli, AGiathar, faisait partie de son entourage, avait eu part aux épreuves endurées par David; quant aux prophètes, ils se reconnaissaient en lui: n'avait-il pas été oint par leur chef Samuel? Le prophète Gad était également de la société de David, et un autre prophète de cette époque, Nathan, était en quelque sorte son directeur de conscience. Il trouvait

88 HISTOIRE DES JUIFS.

donc, du côté des deux puissances temporelles, aide et appui pour ses vues, et en somme, quant à l'intérieur, la voie lui était aplanie. Mais il avait au dehors de graves difficultés à vaincre, avant de parvenir à une royauté indépendante.

Avant tout, pour avoir ses coudées franches et pour regagner pleinement l'amour du peuple, il fallait rompre avec les Philis- tins. Une guerre sanglante avec ses anciens alliés était chose iné- vitable : il fallait en prendre son parti, toutefois, il n'entama pas immédiatement la lutte : ils étaient encore trop puissants. 11 vou- lut d’abord déblayer le terrain d’un autre côté. Au milieu du ter- ritoire des Benjamites était une esclave occupée par les Jébu- séens. La haute colline de Sioz était défendue de trois côtés par des vallées étroites et des remparts artificiels qui la rendaient inac- cessible ; le côté le plus ardu était celui du sud, la paroi de la colline s’élève presque à pic. Les Jébuséens, du haut de cette forteresse, dominaient tout le voisinage et se sentaient invincibles. Ils vivaient, sans doute, sur un pied d'alliance avec leurs voisins de Benjamin et de Juda, puisque nous voyons Saül lui-même les laisser tranquilles sur leur territoire. Mais David jugea utile, avant d'entreprendre la guerre avec les Philistins, de se rendre maitre de la forteresse de Sion. Il commença par inviter les Jébuséens à lui céder la place bénévolement et à l’amiable ; peut-être y ajouta-t-il l'offre d’une compensation. Mais ceux-ci se moquêrent de sa prétention et lui répondirent ironiquement : « Tu ne peux pénétrer jusqu'ici à moins d'écarter les aveugles et les boiteux» (car ceux-là mêmes seraient capables de te disputer le passage). Là-dessus, David se mit en mesure d'attaquer le Sion; il rassembla sa troupe d'élite et promit un prix au plus brave: celui qui le premier, par le flanc escarpé du midi, aurait alteint le sommet de la forteresse, serait nommé général. Animés par cette brillante perspective, les guerriers s'élancent, gravissent à l’envi l'âpre colline ; mais les Jébuséens les accueillent par une grêle de flèches et de quartiers de rocher. Joab réussit enfin à gagner le sommet; avec l'aide de ses compagnons, il prend d'assaut la for- teresse et écharpe ses défenseurs. Les Jébuséens, jugeant toute résistance inutile, se décident à capituler, et David leur accorde la paix. Il leur fut permis de rester dans leur ville, mais non dans

CONQUÊTE DE SION. 89

le fort ; ils purent s'établir dans la partie orientale, sur la colline de Moria. | |

Après la prise de la forteresse de Sion, David y transféra d'Hé- bron sa résidence, et elle s’appela désormais la Ville de David. La ville, dans son ensemble, reçut le nom de Jérusalem ( Yerou- schalaïm }), appellation dont le sens est incertain, —et perdit son ancien nom de Jébus. David permit à ses guerriers et aux gens de sa cour de s’y établir avec leurs familles. Le quartier les plus vaillants élurent domicile s’appela par ce motif : « Mai- son des héros » (Bet ha-Ghibborim). Tel fut le commencement de cette ville qui, depuis cette époque, devait être et rester pour de longs siècles la Ville sainte. Ériger cette humble localité en capitale fut, en raison des circonstances, une heureuse inspira- tion. Évidemment Sichem convenait beaucoup mieux comme centre, vu sa situation au milieu des tribus et la fertilité de son territoire ; mais il n’était pas possible que David transportât sa résidence dans cette ville éphraïmite, dont les habitants ne lui étaient pas très sympathiques, mécontents qu'ils étaient d’obéir à un roi issu de la tribu demi-barbare de Juda. Par contre, il lui fallait un point d'appui solide dans sa propre tribu, et ce point d'appui il le trouvait dans Jérusalem, située sur la limite de Ben- jamin et de Juda, et qui, en cas d’insoumission des autres tribus, pouvait lui offrir un refuge protecteur. La contrée, siège de la nouvelle capitale, ne manque pas de fertilité, bien qu’elle ne sou- tienne pas la comparaison avec celle de Sichem. Dans ses val- lons coulent des sources intarissables, celles de S£/oé et d'En- Roghel au sud-ouest, le GAikon à l’ouest, qui, aux époques sèches de l’année, peuvent fournir d’eau la ville et les champs. Une ceinture de collines, à la fois ornement et défense, entoure de trois côtés Jérusalem. A l'est s'élève la haute montagne des Oliviers, qui doit son nom aux oliviers dont elle est couverte. Au sud, la colline est plus basse, et plus étroite la vallée qui la sépare de la ville : c'est la trop célèbre vallée de ÆZinnom ou Ghé- Hinnom, ainsi nommée d’un certain Hinnom ou de sa famille, et qui, à son tour, a donné son nom sinistre à l'enfer (Géhenne). À l’ouest, le coteau s’abaisse encore plus et mérite à peine de s'appeler colline. Enfin, au nord, ce n’est plus qu’une

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plaine tout unie. Ces hauteurs et ces vallées protègent Jérusalem de trois côtes, comme des remparts et des fossés naturels. A l'in- térieur de Jérusalem, sur le terrain qui s'élève entre les trois val- lées de l’est, du sud et de l’ouest, trois collines dominaient la plaine : à l'ouest, la plus haute, le Sion; au nord une autre plus basse, et à l’opposite une troisième, le Horia, avec un prolonge- ment au sud qu’on appelait Opel. Le Moria, beaucoup plus bas que le Sion, devait cependant un jour dépasser et le Sion et les plus hauts sommets de la terre.

Il ne pouvait échapper aux Philistins que l'avènement de David à la royauté de tout Israël aurait pour conséquence d’affai- blir son alliance avec eux, ou plutôt de lui imposer une attitude hostile à leur égard. Toutefois, ils n'auraient pas voulu dénoncer le traité. Mais la prise de Jébus ou Jérusalem et la fixation de sa résidence dans cette ville leur apparurent comme des sym- ptômes d'évolution, et ils se hâtérent de prendre l'offensive pour ue pas lui laisser le temps de mettre sur pied la population valide de toutes les tribus. Un corps de Philistins pénétra de la plaine dans la montagne et s'’approcha de Jérusalem. Soit que David füt surpris par cette irruption, soit qu'il voulût éviter de combattre sous les murs de sa capitale, il s’en éloigna avec sa troupe et se retira vers Adullam, au sud. Encouragés par cette fuite apparente, les Philistins s'’avancèrent jusqu'à Bethléem, la patrie de David, y fortifièrent leur camp, et de envoyérent des bandes mettre au pillage le pays de Juda. David différa d'atlaquer les Philistins, probablement parce que sa troupe était encore trop faible et qu'il attendait du renfort de la part des tribus. En atten- dant, pour tenir ses braves en haleine jusqu'au moment décisif, il exprima le désir de boire de l’eau d’une citerne qui se trouvait près de Bethléem, au pouvoir des Philistins. Aussitôt trois des principaux guerriers, Yeschobeam, Eléazar et Schama se mirent en route, pénétrèrent jusqu'à Bethléem, déconcertèrent les Phi- listins par leur audace et puisèrent de l’eau qu'ils rapportèrent à David. Mais celui<æi ne voulut pas boire de cette eau, que les héros étaient allés quérir, au péril de leur vie; il n’avait voulu que mettre leur courage à l'épreuve. Enfin, les troupes israélites marchérent contre les Philistins et les défirent près de Baal-Pe-

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ratsim d'une manière si complète, qu’on assimila cette victoire à celle que Josué avait remportée près de Gabaon. Les Philistins, dans leur fuite précipitée, abandonnèrent leurs idoles, qui furent livrées au feu par les Israélites. Mais les ennemis n’en poursui- virent pas moins leurs projets d’asservissement contre David et son peuple. Ils firent à plusieurs reprises des incursions dans le pays, une fois jusqu'à la vallée des Rephaïm, une autre fois à Éphesdamim, dans la vallée du Térébinthe. La troupe de David les battit, les poursuivit, et quelques-uns de ses héros, dans des combats singuliers, firent des prodiges de valeur.

Mais David ne se borna pas à se défendre, il songea aussi à prendre l'offensive. De fait, s’il voulait débarrasser son peuple de cette petite, mais puissante peuplade, pour qui s’agrandir etguer- royer était une condition d'existence, il fallait la réduire à l’im- puissance, ou s'attendre sans cesse à de nouvelles guerres. Il marcha donc avec ses hommes sur Gafk, alors la capitale des Philistins et la ville la plus rapprochée du pays de Juda. La résis- tance, naturellement, fut des plus opiniâtres, et il s’ensuivit des mêlées sanglantes les vaillants de David eurent occasion de se signaler. Les Philistins, paraît-il, proposaient volontiers des com- bats singuliers, que les derniers descendants de leurs géants (rephaïm) se chargeaient de soutenir. Mais les temps étaient chan- gés. Si, à l'époque de la jeunesse de David, pas un guerrier de l’armée d'Israël n’osait répondre au défi de Goliath, il y en avait maintenant plus de trente qui brûlaient d'obtenir une semblable permission.

Enfin, les Israélites portèrent de si rudes coups aux Philistins, que ceux-ci furent contraints de leur abandonner Gath, leur capi- tale, avec ses villages et son territoire. Les rôles étaient ren- versés. Cette même ville, qui n'avait vu dans le fils de Jessé qu'un suppliant et un pauvre fou, devait maintenant se courber devant lui. Cet abaissement des Philistins était un fait de la plus haute importance : il assurait au peuple un repos durable et la liberté de ses mouvements, car aucun ennemi ne harcela les Israélites avec autant d’acharnement que les Philistins. Du reste, David ne poussa pas plus loin la conquête de ce pays, et il paraît même avoir rendu plus tard la ville de Gath à son roi. Il avait

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sans doute ses raisons pour ne pas poursuivre ses avantages à outrance, et peut-être lui semblait-il plus prudent d'avoir les Philistins pour tributaires que de les réduire aux extrémités du désespoir.

La victoire de David sur les Philistins rehaussa son autorité chez les Israélites, et lui valut même la considération des peuples voisins. Æiram, ce roi qui avait fait passer de Sidon à Tyr la puissance phénicienne, envoya des ambassadeurs à David, pour lui proposer une alliance et lui offrir du bois de cèdre et autres matériaux destinés à l’'embellissement de Jérusalem, la nouvelle capitale. Il se réjouissait de voir les Philistins domptés : leur affaiblissement était une garantie qu’ils ne jetteraient plus de sitôt un regard de convoitise sur la côte phénicienne. Le roi de Tyr tenait d’ailleurs particulièrement à l'alliance de David, afin que les caravanes de Phénicie, allant et venant sans cesse de leur pays en Égypte, et parcourant, pour leurs besoins, les routes du pays d'Israël, trouvassent protection et sécurité pour elles et pour leurs marchandises. David accepta avec empressement la propo- sition, et ainsi se forma une sorte d'amitié entre lui et Hirarm. Il profita de ses offres pour fortifier la capitale récemment fondée et la couvrir d'élégantes constructions. Les Phéniciens étaient déjà, à cette époque, des architectes fort habiles.

Avant tout, il songea à fortifier Jérusalem, en se bornant d’abord, vraisemblablement, au côté nord, dont l'accès était plus facile. La colline de Sion ou Ville de David, d'une étendue assez médiocre, était insuffisante pour la population qui s’y était déjà établie, ou tout au moins le serait-elle pour la population future. C'est pourquoi la colline basse, située au nord du Sion, fut jointe à la ville; une étroite vallée séparait la ville de la colline, qui reçut le nom de Aüllo (Enclave), et qui devint le « second quar- tier », eu égard à l’ancien quartier formé par la ville de Sion. La colline de Moria et son prolongement, l'Ophel, restèrent provi- soirement séparés de la ville; du reste, ils ne faisaient point alors partie de Jérusalem, étant occupés par les Jébuséens qu'on avait épargnés. David se fit construire aussi un palais en bois de cèdre, qu’on fit venir du Liban. Pareillement, Joab et les autres personnages notables de l'entourage de David reçurent de belles

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et spacieuses maisons, bâties en bois de cyprès, sinon en bois de cèdre, |

Mais David songea aussi à faire de Jérusalem le centre de la vie religieuse, afin que les regards du peuple entier se portassent de préférence sur cette ville. Il prit donc des mesures pour faire retirer l'arche d'alliance de Kiryath-Yearim, elle était restée, dans la maison d’Abinadab, depuis son retour de chez les Philis- tins, et fit dresser une tente d’apparat pour la recevoir. On se racontait que David avait fait vœu de ne pas entrer dans sa maison, de ne pas monter sur son lit, de ne pas permettre le sommeil à ses yeux, qu'il n’eût trouvé une place pour abriter l'arche. Le roi se rendit, avec un nombreux cortège, à Kiryath- Yearim (environ trois lieues nord-ouest de Jérusalem). Beaucoup de Lévites faisaient partie du cortège. L’arche fut placée sur un . Chariot neuf atlelé de bœufs et conduit par deux fils d'Abinadab. Les Lévites entonnèrent des chants, au son de nombreux instru- ments de musique, et David y prit part avec un vif enthou- siasme. Mais un accident funeste, survenu pendant le trajet, effraya David, qui n’osa introduire l'arche dans Jérusalem, crai- gnant qu'elle ne portàt malheur aux habitants comme autrefois aux Philistins. Pourtant, l'individu chez qui on l'avait déposée l'ayant logée trois mois impunément, David se décida de nouveau à la transférer dans le Sion; seulement elle ne devait plus être voiturée, mais portée à bras par des Lévites. Au milieu d’un grand” concours de peuple, avec des acclamations bruyantes, des instru- ments de musique et des danses, elle fut introduite dans la tente qui lui était destinée. Le roi lui-même, oubliant sa dignité, avait chanté et dansé devant l’arche avec enthousiasme, sur quoi sa femme Michal lui reprocha amèrement de s’être donné en spec- tacle comme un homme de rien.

Par la présence de l’arche, la nouvelle ville de Jérusalem monta au rang de ville sainte, comme précédemment Silo. Siège d'un culte, il lui fallait maintenant un prêtre ou une compagnie de prêtres. Aÿiathar, ce fidèle compagnon de David dans ses pérégrinations, était naturellement désigné comme grand prêtre de l'arche sainte à Sion. Toutefois, il existait encore un grand prêtre à Gabaon, installé par Saül après l'extermination de la

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famille d'Héli à Nob. Le laisser absolument à l'écart, c'était pro- voquer la discorde. David se décida donc à le reconnaitre égale- ment comme grand prêtre, de sorte que les deux hommes fonc- tionnèrent au même titre : Abiathar à Jérusalem, et Sadoc à Gabaon. Il était naturel que David, disciple des chœurs de Lévites, lui-même poète et musicien, désirât introduire, à l'exemple de Samuel, des psaumes avec chœurs daus les offices solennels. Lui-même composait des cantiques de circonstance, lorsque son cœur, à la suite d’une victoire ou de quelque autre événement heureux, s’exaltait dans un transport de reconnaissance envers Dieu et d'enthousiasme poétique. C'est lui, sans doute, qui a créé cette forme de poésie intime et pieuse. À côté du psalmiste cou- ronné, on nomme encore d'autres poètes et musiciens, ses con- temporains : Asaph, Héman, petit-fils de Samuel, et Fedouthoun. C'est d'eux qu'étaient issus les « fils d'Asaph » et les « fils de Coré », qui ont acquis, à côté de David, un grand nom dans la littérature lyrique. Le culte spirituel, inauguré par Samuel, reçut de David une assiette solide et durable: et, bien que lui aussi rendit hommage au culte cérémoniel, il conféra une importance égale au chant des psaumes, qui saisit et élève l’âme. En un temps où, chez les autres peuples de la terre, la poésie venait à peine de naître, elle constituait déjà, en Israël, un élément essentiel de l'adoration divine.

Si David, au point de vue religieux, a été le