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LES
MYSTÈRES DE PARIS.
PREMIERE PARTIE.
PARIS, IMPRIMÉ PAR BÉTHUNB ET PLON.
LES
MYSTÈRES
DE PARIS
PAR M. EUGÈNE SÏJE.
NOUVELLE ÉDITION, REVUE PAR L'AUTEUR.
PKEM1IRC PAK71E.
PARIS,
LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN ,
ÉDITEUR, 30, HUE JACOB. SE VEND ÉGALEMENT A LA LIBRAIIUE GAR1NIKR FRÈRES.
MDCCCXLIir.
i5innpti\
16 JUIN I 843
Mon cher E. Sue ,
Votre succès vous trouble , vous en avez peur , et vous me demandez s'il faut le continuer sous une forme nouvelle qui le soutienne et le répande plus brillant, encore sur le grand chemin de la popularité. Pour vous l'illustra- tion n'est qu'un accessoire qui vient poliment offrir à votre livre une auréole dont il n'a nul besoin, fort qu'il est de lui-même, et peignant de main de maître , avec une si grande vérité de couleur et de dessin , qu'il fait passer à l'état réel toutes les fantaisies de votre imagination. Mais la mode est là qui s'impose , et la mode a raison quand elle associe l'art à la litté- rature pour qu'ils se traduisent et se commentent l'un l'autre sans jalousie de métier. D'ailleurs n'est pas illustré qui veut, et je ne pense pas que Mo- lière , Michel Cervantes , Le Sage , Homère , Napoléon lui-même , se soient mal trouvés de ce genre de publication , qui tend à multiplier le nombre des lecteurs par tous les moyens de séduction que le commerce a merveilleusement appliqués , quitte à laisser croire qu'il faille traiter les hommes en enfants. Je sais que cette thèse en sens inverse a mené droit au paradoxe l'un de nos plus spirituels critiques ; et je ne lui en veux pas pour ma part , toute terrible que puisse être sa colère sur un thème qui a fourni les plus heureuses variations à sa diatribe humoristique. Pourquoi ne pas l'avoir signée? Pourquoi rester dis- crètement inconnu ou prendre un nom d'emprunt dans une attaque de bon goût , qui suffirait à un nom propre bien et dûment appelé à toutes les gloires
483793
ii A E. SUE.
de l'aiïstarque et du poète '. Ce n'est donc pas Pelletan qui vous arrête ; Pel- letai!, nouveau Josué que la Revue (1rs deux Mondes arme de ses trompettes pour faire tomber l'échafaudage pittoresque de l'illustration ; faible rempart si la ville n'est forte par elle-même ; fioritures de luxe qu'emporte le souffle du dédain au premier rayon du jour qui trahit la faiblesse des travaux avancés. Tout croule , et le château de cartes retourne au pilon avec les valets , les dames et les rois qui promettaient quelque chance de lucre à l'éditeur malen- contreux.
Libre au vôtre d'habiller, de découper, de lancer ;i sa façon votre charmant ouvrage qui tient en suspens la ville et la province, et qui explique les mille et une nuits que la sultane Scheherazade arrache à son sultan blasé. Ne vous a-t-on pas réveillé parfois, comme ce bon M . ( îalland . pour vous demander : — Eugène Sue , vous qui coule/ si bien , contez-nous donc la fin de vos Mystères? Non, le respect a protégé votre porte ; et si votre repos n'a pas été troublé, parlant à la personne, les lettres ont dû pleuvoir dans votre charmant ermi- tage de la rue de la Pépinière. J'en juge par celles que le Journal des Débats a reproduites; el je pense que vous en avez d'autres , tant pour l'éloge qu< pour la critique. Les femmes surtout . dont le cœur esl en émoi depuis l'appa- rition de Mathildt . n'ont pu garder pour elles leur- impressions de vqj psychologiques à travers les voies peu (rayées que vous leur avez fut par- courir. On formerait , j'en suis certain , un volume bien curieux de votre cor- respondance , \ compris les injures qui gardent L'anonyme, comme toujours , et les vers, tribut modeste qu'il est, je crois, plus doux de payer que de re- cevoir, soit (lit sans malice, à une époque OÙ le sceptre poétique est tombé en
quenouille , avec l'approbation de M. le secrétaire perpétuel de l'Académie, qui, plus heureux que le beau Paris. ;i trois pommes à donner, sans compter
les prix de vertu.
Ce n'est pas vous qui pouvez prétendre ;i ces récompenses de la haute littéra- ture et de la moralité officielle. Faites-en votre deuil, mon cher Suc. car les grammairiens puristes ne vous pardonneront pas certains mots qui ne se trou- vent pas dans le dictionnaire, et l'argol mis à l'index lai-sp bien loin toutes les hardiesses en, mies du romantisme à son berceau. Bon Dieu ! ce n'est pa- nne langue , c'est une espèce de patois que les parias du crime ont invente pour se reconnaître en dehors do la société; l'image et la métaphore y abondent , non sans une certaine énergie; et le savantisme pourrait y trouver quelques souvenirs de la Cour des Miracles , ou quelques traces de l'idiome bohémien . si la question était posée gravement , avec une prime de quelques mille francs , pour la plus grande béatitude du monde érudit. Ce ne serait pas plus absurde , à tout prendre , que de faire rétablir à grands frais , par l'Imprimerie royale, les jambages et Y écriture barbare de la société en bas âge; et j'avoue, dans mon ingénuité, que je ne serais pas curieux d'avoir un iôta d'Homère au maillot. Mais l'argot n'est qu'une peccadille, et , par le temps qui court, l'écho de la cour d'assises ne ménage pas la pudeur des oreilles qui se dressent complai-
r> v
A E. SUE. m
sammenl à tous les scandales de la Gazette des Tribunaux. En fait de lan- gues, la recherche de la paternité devrait être interdite, d'autant plus qu'elles sont toutes bâtardes; et l'on couperait court aux misérables discussions qui tien- nent tant de place dans l'histoire des niaiseries sérieuses et privilégiées.
Votre crime n'est pas là , mon cher Sue , il est dans vos tendances à la ré- forme par la vérité. Quoi! vous pouvez avoir toutes les jouissances de la vie , et vous troublez celles des autres par l'étalage de misères qui ne peuvent vous atteindre; vous frappez à la porte des prisons, vous leur demandez leurs plus terribles secrets ; vous visitez le chenil du pauvre . vous entrez gaillardement dans les bouges de la Cité ; vous êtes bon prince, comme votre Rodolphe, et rien ne vous effraie dans cette étude du cœur que vous disséquez en plein amphi- théâtre avec tout le sang-froid de feu Dupuytren ! Vos héros sont des voleurs , des assassins , des femmes perdues , et vous faites descendre à leur niveau les gens du monde qui , dans leur perversité, n'ont point l'excuse de la misère et de l'ignorance. De votre main nue vous serrez la main fiévreuse de l'artisan honnête miné par les veilles et par la faim ; vous donnez le bras à la grisette, et vous traversez fièrement Paris avec elle ! Où allez-vous , mon cher Sue ? Quoi , votre livre se permet d'être un enseignement ! Quoi , vous prenez Pa- rent-Duchâtelet pour guide à travers toutes les infamies de la Babylone moderne , comme on dit en parlant d'une cité quelconque aux jours des décla- mations bibliques.
Allez, allez toujours; ne perdez pas de vue le bon larron et la Madeleine. Arrière au mauvais riche , place au bon Samaritain. Et, pour parler plus sim- plement, j'aime votre Goualeuse, ou plutôt Fleur-de-Marie, délicieuse créature dont l'âme n'a jamais suivi le corps dans ses transactions avec la nécessité de vivre quand même. Qu'elle est innocente, qu'elle est belle sous les oripeaux de l'ogresse ! Sa tige fléchit , déjà brûlée par Veau d'aff; mais comme elle se re- lève au premier rayon du soleil , comme son cœur endormi se réveille au pre- mier souffle de la vertu et de la religion ! J'aime votre Rigolette, fille du hasard que sa gaieté protège ; couturière modèle , qui , faisant œuvre pie de ses dix doigts , n'a pas le temps de penser à mal , et s'en va trotte-menu sur le pavé glissant de Paris sans crotter son bas blanc et bien tiré. Ce sont là vos enfants chéris, et je ne veux pas flatter le père dans son légitime orgueil ; je veux qu'il ait le courage de sa bonne œuvre , en dépit des hypocrites , des égoïstes ou des envieux ; car, ne vous y trompez pas , c'est dans ces trois catégories qu'il faut chercher vos ennemis. Nous avons encore celle des pudibonds, qui mettent des feuilles de vigne partout , et rougissent de la créature au nom du Créateur ; caste fort curieuse dans ses susceptibilités , que je vous recommande à la pre- mière occasion. Malheur à ceux qui risquent devant elle une plaisanterie sans façon, ou se déshabillent pour sauver un homme qui se noie. Allez toujours, appelez un chat un chat et Rollet un fripon. Il ne vous manquerait plus que la crainte de vous mettre à dos la classe estimable des portiers, qu'un président sur son siège a déclarés le fléau des maisons de Paris. Laissez faire Cabrion :
iv A E. SUE.
il ne sera peut-être jamais préfet, jamais non plus un grand peintre; mais il est drôle, il est verveux, et sa gaieté épisodique ne gâte rien au dramatique du roman.
Si Ferrand est odieux , si sur sept péchés capitaux il en choisit deux . les plus ignobles, qui se combattent jusqu'à ce que mort s'ensuive, ce n'est pas \otre faute, et ce type pris sur nature, tout révoltant qu'il est, n'a pourtant rien qui doive nous étonner. Les duchesses de Lucenay, les marquises d'Har- vdle ne sont pas rares, et je ne vois rien de plus moral que de leur conseiller la charité comme le plus noble des amours aux heures de désœuvrement et de déception .
Quant à Rodolphe , que ce soit Haroun-al-Rasehid demandant à la nuit les secrets de Bagdad, ou tout autre prince de fantaisie, redresseur de torts, je ne m'informe pas d'où il vient , mais je le suis où il va dans ses pérégrinations aventureuses, et je ne lui conteste pas le droit dé faire le bien à sa manière, ou de juger en dernier ressort à son tribunal exceptionnel.
Vous avez atteint votre but , mon cher Sue : votre livre a été pris au sérieux par l'éloge et par la critique; il n'a rien exagéré . et Poulman n'est point resté au-dessous du S(/urIe//e dans ses projets de vengeance sur le pauvre Germain. Toutes ces atrocités, toutes ces misères dont vous vous êtes fait l'historien poète, ont frappé nos législateurs; et si J.-J. Rousseau a nus en baisse le lait des nourrices, vous mettrez en hausse les lois les plus simples de la justice et de l'humanité. Le- systèmes d'amélioration sociale restent long-temps à l'étal de système, il faut passer à l'application. Donc je ne comprends pas vos scru- pules à l'endroit de la réimpression des Mystères elle me paraît d'un intérêt tout autre que celle du père André, jésuite; livre qui ne peut profiter qu'à l'auteur de la préface, philosophe trépassé demandant aux morts la résurrec- tion par l'annonce et la réclame Ne vous préoccupez pas de ces prétendus hommes sérieux , de ces rhéteurs impuissants qui ne laisseront pas une idée, pas un souvenir, et qui, dédaigneux du présent . se cramponnenl au passé dans le grand naufrage de leur réputation usurpée. Soyez vous-même par la tête et par le cœur, l'un et l'autre vous ont bien conseille; et si l'on crée des chargi - d'avocat du pauvre, à bon droit vous devez être bâtonnier.
Paris, Ier juillet 1843.
Th. Burette.
Mon cher Sue, je ne sais pourquoi vous avez montré ma lettre à Gosselin . et le voici qui me demande l'autorisation de l'imprimer en tête de votre livre A lui permis, si bon lui semble; niais qu'il en prenne la responsabilité.
Tout à vous .
Th. Bubette. 20 juillet.
CHAPITRE PREMIER
I.E TAPTS- FR.A NC.
Vers la fin du mois d'octobre 1838, par une soirée pluvieuse et froide, un homme d'une taille athlétique , coiffé d'un vieux chapeau de paille à larges bords , et vêtu d'un mauvais bourgeron < de toile bleue flottant sur un pantalon de pareille étoffe, traversa le Pont- au- Change et s'enfonça dans la Cité, dé- dale de rues obscures , étroites et tortueuses , qui s'étend depuis le Palais-de- Justice jusqu'à Notre-Dame.
Quoique très- circonscrit et très-surveillé , ce quartier sert pourtant d'asile ou de rendez-vous à un grand nombre de malfaiteurs de Paris , qui se rassemblent dans les tapis-francs. Un tapis-franc , en argot de vol et de meurtre , signifie un cabaret du plus bas étage. Un repris de justice qui dans cette langue immonde s'appelle un ogre, ou une femme de même dégradation qui s'appelle une ogresse, tiennent souvent ces tavernes , hantées par le rebut de la population parisienne ; forçats libérés , voleurs , assassins y abondent... Un crime a-t-il été commis, la police jette , si cela se peut dire , son filet dans ces cloaques , et presque toujours elle y prend les coupables.
Cette nuit-là donc, le vent s'engouffrait violemment dans les ruelles lugu- bres de la Cité ; la lueur blafarde , vacillante , des réverbères agités par la
1 Sorte de blouse qui ne dépasse pas la ceinture.
2 LES MYSTÈRES DE PARIS.
bise , se reflétait dans le ruisseau d'eau noirâtre qui coulait au milieu des pavés
fangeux.
Les maisons couleur de boue , percées de quelques rares fenêtres aux châssis vermoulus, se touchaient presque par le faîte, tant les rues étaient étroites. De noires , d'infectes allées conduisaient à des escaliers plus noirs, plus infects encore , et tellement perpendiculaires que l'on pouvait à peine les gravir à l'aide d'une corde fixée aux murailles humides par des crampons de fer.
Des étalages de charbonniers, de fruitiers ou de revendeurs de mauvaises viandes occupaient le rez-de-chaussée de quelques-unes de ces demeures. Malgré le peu de valeur des denrées, la devanture de presque toutes ces bou- tiques était solidement grillagée de fer, tant les marchands redoutaient les au- dacieux voleurs de ce quartier.
L'homme dont nous avons parlé, en entrant dans la rue aux Fèves, située au centre de la Cité, ralentit sa marche : il se sentait sur son terrain.
La nuit était profonde, de luîtes rafales de vent et de pluie fouettaient les muraille-..
Dix heures sonnèrent dans le lointain à l'horloge du Palais-de-Justi. ie Des femmes étaient embusquées sous des porches voûtés, obscurs, profonds comme des cavernes ; les unes chantaient à demi-voix quelques refrains popu- laires, d'autres devisaient entre elles; celles-là, muettes, immobiles, regardaient machinalement l'eau tomber à torrents. L'homme en bourgeron , s'arrêtant brusquement devant une de ces créatures, silencieuse et triste, la saisit par le bras et lui dit
— Bonsoir, la Goualeuse '.
Celle-ci recula en disant d'une voix craintive :
— Bonsoir, Chourineur . Ne me faites pas de mal...
Cet homme, forçat libéré, avait été ainsi surnommé au bagne.
— Puisque te voilà — dit cet homme — tu vas me payer l'eau d nfj'\ ou je te fais danser sans violons ! — ajouta-t-il en riant d'un gros rire.
— Mon Dieu, je n'ai pas d'argent — répondit la Goualeuse en tremblant ; car cet homme inspirait une grande terreur dans le quartier.
— Si ta filoelie est à jeun \ Ynr/res.se du tapis-franc te fera crédit sur ta bonne mine.
— Elle ne voudra pas. . . je lui dois déjà le loyer des vêtements que je porte. .
— Ah ! tu raisonnes? — s'écria le Chourineur en s' élançant à la poursuite de la Goualeuse, qui si' réfiigia dans une allée noire comme la nuit.
Bon ! je te tiens! — ajouta le bandit au bout de quelques instants en sai- sissant dans l'une de ses mains énormes un poignet mince et frêle. — Tu vas la danser!. ..
— Non.. . c'est toi qui vas la danser! — dit une voix mâle et terme.
i La Chanteuse. — * Bonsoir, donneur de coups de couteau. Nous nVouserons pas long-temps de cet affreux langage d'argot, nous en donnerons seulement quelques spécimens caractéristiques ,i — 3. L'eau-de-vie. — ' Si ta bourse est vide.
LE TAPIS-FR \NC. :i
IJn homme! Est-ce toi , Bras-Rouge '. Réponds donc, voyons." et ne
serre pas si fort... J'entre dans l'allée de ta maison... ça peut bien être toi...
— Ça n'est pas Bras-Rouge — dit la voix.
— Bon , puisque ça n'est pas un ami... il va y avoir du tremblement ! — s'écria le Chourineur. — Mais à qui donc la petite patte que je tiens là ? On dirait une main de femme.
— Cette patte est la pareille de celle-ci — répondit la voix.
Et , sous la peau délicate de cette main qui le saisit brusquement à la gorge, le Chourineur sentit se tendre des nerfs d'acier.
La Goualeuse , réfugiée au fond de l'allée , avait lestement grimpé plusieurs marches; elle s'arrêta un moment, et s'écria, en s'adressant à son défenseur inconnu :
— Oh ! merci, monsieur, d'avoir pris mon parti. Le Chourineur disait qu'il allait me battre parce que je ne pouvais pas lui payer d'eau-de-vie. Peut-être il plaisantait. Mais, maintenant que je suis en sûreté , laissez-le ; prenez bien garde à vous... c'est le Chourineur.
— Si c'est le Chourineur, je suis un ferlampier qui n'est pas frileux ' — dit l'inconnu.
Puis tout se tut.
On entendit pendant quelques secondes, au milieu des ténèbres, le bruit d'une lutte.
— Mais qu'est-ce donc que cet enragé-là \ — s'écria le bandit en faisant un violent effort pour se débarrasser de son adversaire, qu'il trouvait d'une vi- gueur extraordinaire. — Attends. . . attends , tu vas payer pour la Goualeuse et pour toi — ajouta-t-il en grinçant les dents.
— Payer ! en monnaie de coups de poing , oui. . . j'ai de quoi te rendre. . .— répondit l'inconnu.
— Si tu ne lâches pas ma cravate , je te mange le nez — murmura le Chou- rineur d'une voix étouffée.
— J'ai le nez trop petit, mon homme, et tu n'y verrais pas assez clair!
— Alors viens sous le pendu glacé ~ .
— Viens — reprit l'inconnu — nous nous y regarderons le blanc des jeux. Et. se précipitant sur le Chourineur, qu'il tenait toujours à la gorge, il le
fit reculer jusqu'à la porte de l'allée, puis le poussa violemment dans la rue, à peine éclairée par la lueur du réverbère.
Le bandit trébucha; mais, se raffermissant aussitôt , il s'élança avec furie contre l'inconnu , dont la taille svelte et mince ne semblait pas annoncer la force incroyable qu'il déployait. Après quelques minutes de combat , le Chou- rineur, quoique d'une constitution athlétique et de première habileté dans une sorte de pugilat appelé vulgairement la savate , trouva , comme on dit , son maître... L'inconnu lui passa la jambe (sorte de croc-en-jambe) avec une dex- térité merveilleuse , et le renversa deux fois .
1 Je suis un bandit qui n'est pas poltron. — 2 Sous le réverbère.
4 LES MYSTÈRES DE PARIS.
Ne voulant pas encore reconnaître la supériorité de son adversaire , le Chou- rineur revint à la charge en rugissant de colère. Alors le défenseur de la Goua- Ieuse , changeant brusquement de méthode , fit pleuvoir sur la tête et sur le visage du bandit une grêle de coups de poing aussi rudement assénés qu'avec un gantelet de fer.
Ces coups de poing, dignes de l'envie et de l'admiration de Jack Turner, l'un des plus fameux boxeurs de Londres, étaient d'ailleurs si en dehors des règles de la savate, que le Chourineur, doublement étourdi , tomba comme un bœuf sur le pavé en murmurant :
— Mon linge est tare '.
H
— Mon Dieu . mon Dieu! avez pitié de lui ! — dit la Goualeuse, qui pen- dant cette rixe s'était hasardée sur le seuil de l'allée. Puis elle ajouta avec étonnement : — Mais qui êtes-vous donc? Excepté le Maître d'école ou le Squelette, il n'y a personne, depuis la me Saint-Éloi jusqu'à Notre-Dame, capable de lutter contre le Chourineur. Je vous remercie bien toujours , mon- sieur; hélas!., sans vous il m'aurait peut-être battue.
L'inconnu, au lieu de répondre, écoutait attentivement la voix de cette femme.
Jamais timbre plus doux, plus frais, plus argentin, ne s'était fait entendre
1 Je m'avoue vaincu , i'en ai assez.
LE TAPIS- FRANC. S
à son oreille. 11 tâcha de distinguer les traits de la Goualeuse; mais la nuit était trop sombre, la clarté du réverbère trop pâle.
Après être resté quelques minutes sans mouvement , le Chourineur remua les jambes , les bras , et enfin se leva sur son séant.
— Prenez garde ! — s'écria la Goualeuse en se réfugiant de nouveau dans l'allée et en tirant son protecteur par le bras — prenez garde! il va peut-être se revenger.
— Sois tranquille , ma fille ; s'il en veut encore , j'ai de quoi le servir. Le brigand entendit ces mots.
— Merci. . . J'ai la coloquinte en bringues et un œil au beurre noir — dit-il à l'inconnu. — Pour aujourd'hui, ça me suffit. Une autre fois je ne dis pas... si je te retrouve...
— Est-ce que tu n'es pas content? Est-ce que tu te plains ? — s'écria l'in- connu d'un ton menaçant.
— Non , non , je ne me plains pas , tu m'as donné la bonne mesure. . . tu es un cadet qui a de Y atout ' — dit le Chourineur d'un ton bourru, mais avec cette sorte de considération respectueuse que la force physique impose toujours aux gens de cette espèce. — Tu m'as rincé , c'est clair. Eh bien, à part le Sque- lette , qui a l'air d'avoir des os en fer, tant il est maigre et fort; à part le Maître d'école , qui mangerait trois Alcides à son déjeuner, personne jusqu'à cette heure, vois-tu, ne pouvait se vanter de m'avoir mis le pied sur la tête.
— Eh bien! après?
— Après... j'ai trouvé mon maître, voilà tout. Tu trouveras le tien un jour ou l'autre, tôt ou tard. . . tout le monde a le sien. Ce qui est sûr, c'est que main- tenant que tu as eu le Chourineur sous tes pieds , tu peux faire les quatre cents coups dans la Cité... Toutes les femmes seront tes esclaves : ogres et ogresses te feront crédit. . . par peur des dégelées ; tu seras un vrai roi, quoi ! Ah çà ! mais qui es-tu donc?. . . tu dévides le jars 2 comme père et mère ! Si tu es grinche 3, je ne suis pas ton homme. J'ai chourinè \ c'est vrai; parce que, quand le sang me monte aux yeux, j'y vois rouge, et malgré moi il faut que je frappe. . . mais j'ai payé mes chourinades en allant quinze ans au pré5. Mon temps est fini , je suis libéré de ma surveillance , je peux habiter la capitale , je ne dois rien aux curieux G, et je n'ai jamais grinchi 7 ; demande à la Goualeuse !
— C'est vrai , ce n'est pas un voleur — dit celle-ci.
— Alors viens boire un verre d'eau d'aff , et tu sauras qui je suis — dit l'in- connu; — allons, sans rancune.
— Ça y est, sans rancune! car tu es mon maître , je le reconnais, tu sais rudement jouer des poignets. . . ; il y a eu surtout la giboulée de coups de poing de la fin. . . Tonnerre ! quelle averse ! comme ça me pleuvait sur la boule ! Je n'ai jamais rien senti de pareil. . . C'est un nouveau jeu. . . faudra me l'apprendre. . .
— Je recommencerai quand tu voudras.
1 Qui a du courage. — 2 Tu parles argot. — :i Voleur. — ■'< Donné des coups de couteau à un liomme. — s Aux galères. — 6 Aux juges . — 7 Volé.
6 LES MYSTERES DE PARIS.
— Pas sur moi , toujours, dis donc, eh! pas sur moi! — s'écria le Chouri-
neur en riant. — Ça allait comme un marteau de forge J'en ai encore un
éblouissement. Mais tu connais donc Bras-Rouge, que tu étais dans l'allée de la maison où il demeure ?
— Bras-Rouge? — dit l'inconnu qui parut désagréablement surpris de cette question, puis il ajouta d'un air indifférent : — Je ne sais pas ce que c'est que Bras-Rouge; il n'y a pas que lui d'ailleurs qui habite cette maison. Il pleuvait, je suis entré un moment dans cette allée pour me mettre à l'abri : tu voulais battre cette pauvre fille, c'est moi qui t'ai battu... voilà tout.
— C'est juste; tes affaires ne me regardent pas; Bras-Rouge a une chambre ici, mais il n'y vient pus souvent. Il est toujours à son estaminet des Champs- Elysées. N'en parlons plus. — Puis, s'adressanl à la Goualeuse : — Foi d'homme! tu es une bonne fille; je ne \oulais pas te battre, tu sais bien que je ne ferais pas de mal à un enfant... c'était une farce; mai- c'est égal gentil de ta paît de n'avoir pas aguiché cet enragé-là contre moi... quand j'étais sous ses [lieds et que je n'en voulais plus. . . Tu viendras boire avec nous c'est monsieur qui pa\ e ' A propos île ça . mon brave — tlit-il à l'inconnu — si au lieu d'aller pttancker ' de l'eau d'aff, nous allions nous refaire '/> sorgue chez l'ogresse du Lapin-Blanc? «'est un tapis-franc.
— Tope... je paye à souper. Veux-tu venir, la Goualeuse' — dit l'inconnu
— Merci, monsieur — répondit-elle; — d'avoir vu votre batterie, ça m'a écœurée, je n'ai pas faim.
— Bah! bah! l'appétit te viendra en mangeant — dit le Chourineur — la cuisine est fameuse au Lapin-Blanc
Et les trois personnages, alors en parfaite intelligence, -e dirigèrent vers la taverne.
Pendant la lutte du Chourineur et de l'inconnu . un charbonnier d'une taille colossale, embusqué dans une autre allée, avait observé avec anxiété lis chances du combat, sans toutefois, ainsi qu'on l'a a u. prêter le moindre secours à l'un des deux adversaire-.
Lorsque l'inconnu, le Chourineur et la Goualeuse se dirigèrent vers la ta- verne, le charbonnier les suivit
Le bandit et la Goualeuse entrèrent les premiers dans le tapis-franc; l'in- connu les suivait lorsque le charbonnier s'approcha et lui dit tout lias, en alle- mand et d'un ton de respectueuse remontrance :
— Que Voire Allesse prenne bien garde '
L'inconnu haussa les épaule- et rejoignit ses compagnons.
Le charbonnier ne s'éloigna pas de la porte du cabaret; prêtant l'oreille avec attention, il regardait de temps à autre au travers d'un petit espace pra- tiqué par hasard dans l'épaisse couche de blanc d'Espagne dont le- vitres de ces repaires sont toujours enduites intérieurement.
1 Boire. — 2 Souper.
THE LIBRW
OF THE
13XÏVCRSITY Of ilUKÛlS
CHAPITRE II
L OGRESSE.
Le cabaret du Lapin-Blanc est situé vers le milieu de la rue aux Fêtes. Cette taverne occupe le rez-de-chaussée d'une hante maison dont la façade se compose de deux fenêtres dites à guillotine.
Au-dessus de la porte d'une sombre allée voûtée, se balance une lanterne oblongue dont la vitre fêlée porte ces mots écrits en lettres rouges : Ici on loge à la nuit.
Le Chourineur, l'inconnu et la Goualeuse entrèrent dans la taverne.
Qu'on se figure une vaste salle basse , au plafond enfumé , rayé de solives noires, éclairée par la lumière incertaine d'un mauvais quinquet. Les murs lézardés, anciennement récrépis à la chaux, sont couverts çà et là de dessins grossiers ou de sentences en termes d'argot.
Le sol battu, salpêtre, est imprégné de boue ; une brassée de paille est dé- posée , en guise de tapis , au pied du comptoir de l'ogresse , situé à droite de la porte et au-dessous du quinquet.
De chaque côté de cette salle il y a six tables; d'un bout elles sont scellées au mur, ainsi que les bancs qui les accompagnent. Au fond une porte donne dans une cuisine; à droite, près du comptoir, existe une sortie sur l'allée qui conduit aux taudis où l'on couche à trois sous la nuit.
Maintenant quelques mots de l'ogresse et de ses hôtes.
8 LES MYSTERES DE l'A FUS
L'ogresse s'appelle la mère Ponisse ; sa triple profession consiste à loger en garni , à tenir un cabaret , et à louer des vêtements aux misérables créatures qui pullulent dans ces rues immondes.
L'ogresse a quarante ans environ. Elle est grande, robuste, corpulente, haute en couleur et quelque peu barbue. Sa voix rauque, virile, ses gros bras, ses larges mains , annoncent une force peu commune ; elle porte sur son bonnet un vieux foulard rouge et jaune ; un châle de poil de lapin se croise sur sa poi- trine et se noue derrière son dos; sa robe de laine tombe sur ses sabots noirs souvent incendiés par sa chaufferette ; enfin, le teint de cette femme est cuivré, enflammé par l'abus des liqueurs fortes.
Le comptoir, plaqué de plomb, est garni de brocs cerclés de fer et de dif- férentes mesures d'étain ; sur une tablette attachée au mur on voit plusieurs flacons de verre façonnés de manière à représenter la figure en pied de l'Empe- reur. Ces bouteilles renferment des breuvages frelatés de couleur rose et verte, connus sous le nom à' esprit des braves, de ratafia de la Colonne, etc., etc.
Un gros chat noir à prunelles jaunes, accroupi près de l'ogresse, semble le démon familier de ce lieu. Puis, par un contraste étrange, une sainte branche de buis de Pâques, .achetée à l'église par l'ogresse, était placée derrière la boite d'une ancienne pendule à coucou. .
Deux hommes à figure sinistre, à barbe hérissée, vêtus presque de haillons, touchaient à peine au lnoc de vin qu'on leur avait servi, et parlaient à voix basse d'un air inquiet.
L'un d'eux surtout , très-pâle, très-livide, rabattait souvent jusque sur ses sourcils un mauvais bonnet grec dont il était coiffé; il tenait sa main gauche presque toujours cachée, ayant soin de la dissimuler, autant que possilile, lorsqu'il était obligé de s'en servir.
Plus loin on voyait un jeune homme de seize ans à peine, à figure imberbe, hâve, creuse, plombée, au regard éteint; ses longs cheveux noirs flottaient autour de son cou; cet adolescent, type du vice précoce, fumait une courte pipe blanche. Le dos appuyé au mur, les deux mains dans les poches de sa blouse , les jambes étendues sur le banc , il ne quittait sa pipe que pour boire à même d'une canette d'eau-de-vie placée devant lui.
Les autres habitués du tapis-franc, hommes ou femmes , n'offraient rien de remarquable; ici des figures féroces ou abruties, là une gaieté grossière ou li- cencieuse, ailleurs un silence sombre ou stupide.
Tels étaient les hôtes du tapis-franc lorsque l'inconnu , le Chourineur et la Goualeuse y entrèrent.
Ces trois derniers personnages jouent un rôle trop important dans ce récit, pour que nous ne les mettions pas en relief.
Le Chourineur, homme de haute taille et de constitution athlétique, a des cheveux d'un blond pâle, tirant sur le blanc, des sourcils épais et d'énormes favoris d'un roux ardent. Le hâle , la misère, les rudes labeurs du bagne ont bronzé son teint de cette couleur sombre, olivâtre, pour ainsi dire, particulière
OF THE UNIVERSITY Or llilkOlS
I Lavoicnat
1 i
L'OGRESSE. !)
aux forçats. Malgré sou terrible surnom, ses traits expriment non la férocité , mais une sorte de franchise brutale et d'indomptable audace.
Nous l'avons dit, le Chourineur est vêtu d'un pantalon et d'un bourgeron de mauvaise toile bleue , et il est coiffé d'un de ces larges chapeaux de paille que portent ordinairement les garçons de chantier et les débardeurs.
La Goualeuse est à peine âgée de seize ans et demi.
Le front le plus pur, le plus blanc , surmonte son visage d'un ovale parfait et d'un type angélique ; une frange de cils , tellement longs qu'ils frisent un peu , voile à demi ses grands yeux bleus chargés de mélancolie. Le duvet de la pre- mière jeunesse velouté ses joues à peine nuancées d'un léger incarnat. Sa petite bouche purpurine qui ne sourit presque jamais, son nez fin et droit, son menton arrondi , ont une noblesse, une suavité de lignes raphaélesques. De chaque côté de ses tempes satinées, une natte de cheveux d'un blond- cendré magnifique descend en s' arrondissant jusqu'au milieu de la joue, remonte derrière l'oreille, dont on aperçoit le lobe d ivoire rosé , puis disparaît sous les plis serrés d'un grand mouchoir de cotonnade à carreaux bleus , noué , comme on dit vulgaire- ment, en 'marmotte.
Son cou charmant, d'une blancheur éblouissante, est entouré d'un petit collier de grains de corail. Sa robe d'alépine brune, beaucoup trop large, laisse deviner une taille fine , souple et ronde comme un jonc ; un mauvais petit châle orange , à franges vertes , se croise sur son sein.
Le charme de la voix de la Goualeuse avait justement frappé son défenseur inconnu. En effet, cette voix douce , vibrante , harmonieuse , avait un attrait si irrésistible, que la tourbe.de scélérats et de femmes perdues au milieu desquels vivait cette infortunée la suppliaient souvent de chanter, et l' écoutaient avec ravissement .
La Goualeuse... avait reçu un autre surnom, dû sans doute à la candeur virginale de ses traits...
On l'appelait encore Fleur - de - Marie , mots qui, en argot, signifient la Vierge .
Pourrons-nous faire comprendre au lecteur notre singulière impression , lors- qu'au milieu de ce voqabulaire infâme, où les mots qui signifient le vol, le sang, le meurtre , sont encore plus hideux , plus effrayants que les hideuses et ef- frayantes choses qu'ils expriment , lorsque nous avons , disons-nous , surpris cette métaphore d'une poésie si douce , si tendrement pieuse : Fleur-de-Marie !
Ne dirait-on pas un beau lis élevant la neige odorante de son calice imma- culé au milieu d'un champ de carnage 1
Bizarre contraste , étrange hasard ! les inventeurs de cette épouvantable langue se sont ainsi élevés jusqu'à une sainte poésie ! ils ont prêté un charme de plus à la chaste pensée qu'ils voulaient exprimer dans leur hideux langage; car, chose effrayante et digne de l'attention des penseurs , ces hommes sont assez nombreux , assez unis , pour avoir un langage à eux , comme ils ont des mœurs à eux , un quartier à eux. .
10 LES MYSTÈRES DE PARIS.
Le défenseur de la Goualeuse (nous nommerons cet inconnu Rodolphe i pa- raissait âgé de trente-six ans environ; sa taille, moyenne, svelte, parfaitement proportionnée, ne semblait pas annoncer la vigueur surprenante qu'il venait de déployer dans sa lutte avec l'athlétique Chourineur.
11 eût été très-difficile d'assigner un caractère déterminé à la physionomie de Rodolphe. Certains plis de son front révélaient l'homme méditatif... et pour- tant la fermeté des contours de sa bouche , son port de tête impérieux , hardi , décelaient aussi l'homme d'action , dont la force physique, dont l'audace exer- cent toujours sur la foule un irrésistible ascendant.
Dans sa lutte avec le Chourineur, Rodolphe n'avait témoigné ni colère ni haine. Confiant dans sa force, dans son adresse, dans son agilité, il n'avait ressenti qu'un mépris railleur pour l'espèce de bête brute qu'il terrassait.
Nous terminerons ce portrait physique de Rodolphe en disant que ses traits, régulièrement beaux, semblaient trop beaux pour un homme; ses yeux étaient grands et d'un brun velouté, son nez aquilin , son menton un peu saillant, ses cheveux châtain-clair, de la même nuance que ses sourcils fièrement arqués et que sa petite moustache fine et soyeuse.
Du reste, grâce aux manières et au langage qu'il affectait avec une in- croyable aisance, Rodolphe avait une complète ressemblance avec les hôtes de l'ogresse. Son cou svelte, aussi élégamment modelé que celui du Bacchus in- dien, était entouré dune cravate noire nouée négligemment, dont les bouts retombaient sur le collet de sa blouse bleue. Une double rangée de clous armait ses gros souliers. Enfin, sauf ses mains d'une distinction rare, rien ne le dis tinguait matériellement des hôtes du tapis-franc; tandis que moralement son air de résolution et, pour ainsi dire, d'audacieuse sérénité, mettait entre eux et lui une distance énorme.
En entrant dans le tapis-franc, le Chourineur, posant une de ses larges mains sur l'épaule de Rodolphe, s'écria :
— Salut au maître du Chourineur ! ... Oui , les amis, ce cadet-là vient de me rincer... Avis aux amateurs qui auraient l'idée de se taire casser" les reins ou (icver la sorbonne1, en comptant le Maître d'école et le Squelette , qui , cetfc fois-ci, trouveraient leur maître. . J'en réponds et je le parie!
A ces mots, depuis l'ogresse jusqu'au dernier des habitués du tapis-franc, tous regardèrent le vainqueur du Chourineur avec un respect craintif.
Les uns , reculant leurs verres et leurs brocs au bout de la table qu'ils occu- paient , s'empressèrent d'offrir une place à Rodolphe , dans le cas où il aurait voulu se placer à côté d'eux; d'autres s'approchèrent du Chourineur pour lui demander à voix basse quelques détails sur cet inconnu qui débutait si victo- rieusement dans le monde.
L'ogresse, enfin, adressant à Rodolphe l'un de ses plus gracieux sourires . chose inouïe, exorbitante, fabuleuse dans les fastes du Lapin -Blanc, se leva de son comptoir pour venir prendre les ordres de son hôte , afin de savoir de
1 La tête.
L'OGRESSE II
lui ce qu'il Fallait servira sa société; attention que l'ogresse n'ayait jamais eue pour le Maître d'école ou le Squelette, terribles scélérats qui faisaient trembler le Chouriueur lui-même.
Un des doux hommes à figure sinistre que nous avons signalés (celui qui . très-pâle, cachait sa main gauche et rabattait toujours son bonnet grec sur son front) se pencha vers l'ogresse, qui essuyait soigneusement la table de Rodolphe, et lui dit d'une voix enrouée :
— Le Gros-Boiteux n'est pas venu aujourd'hui >
— Non — dit la mère Ponisse.
— Et hier ?
— Il est venu.
— Est-ce qu'il était avec Calebasse , la fille de Martial le guillotiné 1 Tu sais bien. . . les Martial de l'île du Ravageur l
— Ah çà ! est-ce que tu me prends pour un rail le ' , avec tes questions 1 Est-ce que tu crois que j'espionne mes pratiques l — dit l'ogresse d'une voix brutale.
— J'ai rendez-vous ce soir avec le Gros-Boiteux et le Maître d'école — ré- péta le brigand — nous avons des affaires ensemble.
— Ça doit être du propre , vos affaires, tas d' escarpes 2 que vous êtes !
— Escarpes ! — répéta le bandit d'un air irrité — c'est les escarpes qui te font vivre !
— Ah çà, vas-tu me donner la paix ! — s'écria l'ogresse d'un air menaçant, en levant sur le questionneur le broc qu'elle tenait à la main.
L'homme se remit à sa place en grommelant.
— Le Gros-Boiteux est peut-être resté pour donner son compte à ce petit jeune homme nommé Germain qui demeure rue du Temple... — dit-il à son compagnon .
— Est-ce qu'ils veulent le butter a !
— Non , le faire saigner seulement ; il paraît qu'il a mangé '' des gens de Nantes. On a su ça par Bras-Rouge.
— Ça regarde le Gros-Boiteux ; c'est égal , à peine sorti de prison , il a déjà joliment de suif* !
Fleur-de-Marie était entrée dans la taverne de l'ogresse sur les pas du Chou- rineur ; celui-ci , répondant par un signe de tête au salut amical de l'adolescent à figure flétrie", lui dit :
— Eh bien! Barbillon , tu pitanc/tes donc toujours de l'eau d'aff"6 \
— Toujours! J'aime mieux faire la tortue et avoir des philosophes aux ar- pions que d'être sans eau d'af dans Yavaloir et sans tréfoin dans ma chi farde ' — dit le jeune homme d'une voix sourde , rauque et épuisée , sans changer de position et en lançant d'énormes bouffées de tabac.
1 Mouchard. — 2 Assassins. — 3 Le tuer. — 4 Dénoncé. -*■ 5 D'occupations. — c Tu bois donc toujours de l'eau-de-vie! — 'I J'aime mieux jeûner et avoir des savates ( des philosophes | aux pieds que d'être sans eau-de- vie dans le gosier et sans tabac dans ma pipe.
12 LES MYSTÈRES DE PARIS.
— Bonsoir, Fleur-de-Marie — dit l'ogresse en s'approchant de la Goualeuse et en inspectant d'un œil jaloux les vêtements de la jeune fille, vêtements qu'elle lui avait loués. Après cet examen , elle lui dit avec une sorte de satisfaction bourrue :
— C'est un plaisir de te louer des effets, à toi... tu es propre comme une petite chatte... aussi je n'aurais pas confié ce joli châle orange à des canailles comme la Tourneuse ou la Boulotte. Mais aussi c'est moi qui t'ai êduquèe de- puis six semaines que tu es entrée dans ma maison... et, il faut être juste , il n'y a pas un meilleur sujet que toi dans toute la Cité, quoique tu sois trop triste, trop rechigneuse et trop honteuse, mademoiselle Glaçon... Mais tues encore si jeunette que c'est pas (''tonnant ; faudra te voir dans trois ou quatre ans... quand tu auras pris le pli comme les autres, il n'y en aura pas une plus flambante que toi dans la rue aux Fèves...
La Goualeuse soupira et baissa la tête sans répondre.
— Tiens ! — dit Rodolphe à l'ogresse — vous avez du buis bénit sur votre coucou , la mère.
Et il montra du doigt le saint rameau placé derrière la vieille horloge.
— Eh bien , païen, faut-il pas vivre comme des chiens ! — répondit naïve- ment l'horrible femme.
Puis, s'adressant à Fleur-de-Marie, elle ajouta :
— Dis donc , la Goualeuse, e.->t-ce que tu ne vas pas nous goualer une de tes goualantes i '.
— Nous allons d'abord souper, mère Ponisse — dit le Chourineur.
— Qu'est-ce que je vas vous servir, mon brave ' — dit l'ogresse à Rodolphe, dont elle voulait se faire bienvenir et peut-être au besoin acheter le soutien.
— Demande/ au Chourineur, il régale; moi, je paye.
— Eh bien ! — dit l'ogresse en se tournant vers le bandit — qu'est-ce que tu veux à soupei', mauvais gueux '.
- Deux doubles cholettes de toriu à douze , un arlequin et trois croûtons de l art if bien tendre deux litres de vin à douze sous, trois croûtons de pain très- tendre et un arlequin "i — dit le Chourineur. après avoir un moment médité sur la composition de ce menu.
— Je vois que tu es toujours un fameux licheur, et que tu gardes ta passion pour les arlequins.
— Eh bien ! maintenant , la Goualeuse — dit le Chourineur — as-tu faim '.
— Non , Chourineur.
— Veux-tu autre chose qu'un arlequin , ma fille ' — dit Rodolphe.
— Oh ! non, merci... je n'ai pas faim...
— Mais regarde donc mon maître... ma fille — lui dit le Chourineur en riant d'un gros rire. — Est-ce que tu n'oses pas le reluquer l
' Est-ce que tu ne vas pas chanter une de tes chansons! — 2 Un arlequin est un ramassis de viande, de poisson et de toutes sortes de restes provenant de la desserte de la table des domestiques des grandes maisons N'ous sommes honteux de ces détails , mais ils concourent à l'ensemble de ces mœurs étranges.
L'OGRESSE. 18
La Goualeuse rougit e1 baissa les yeux sans regarder Wodolphe.
Au bout do quelques moments, l'ogresse vint elle-même placer sur la table
un broc de vin, un pain et l'arlequin, dont nous n'essaierons pas de donner
une idée au lecteur, niais que le. Chourineur sembla trouver parfaitement de
son goût , car il s'écria :
— Quel plat! Dieu de Dieu!,., quel plat! c'est comme un omnibus. Il y en a pour tous les goûts , pour ceux qui font gras et pour ceux qui font maigre , pour ceux qui aiment le sucre et ceux qui aiment le poivre... Des pilons de volaille, du biscuit, des queues de poisson, des os de côtelette, des croûtes de pâté, de la friture, des légumes, des têtes de bécasses, du fromage et de la salade. Mais mange donc, la Goualeuse... c'est du soigné... Est-ce que par extra tu aurais noce aujourd'hui?
— Pas plus aujourd'hui que les autres jours. J'ai mangé ce matin, comme à l'ordinaire, mon sou de lait et mon sou de pain. ..
L'entrée d'un nouveau personnage dans le cabaret interrompit toutes les conversations et fit lever toutes les têtes.
C'était un homme entre les deux âges , alerte et robuste , portant veste et casquette ; parfaitement au fait des usages du tapis-franc, il employa le langage familier à ses hôtes pour demander à souper.
Ce nouvel arrivant s'était placé de façon à pouvoir observer les deux indi- vidus à figure sinistre dont l'un avait demandé le Gros-Boiteux et le Maître d'école. Il ne les quittait pas du regard; mais, par leur position, ceux-ci ne pouvaient s'apercevoir de la surveillance dont ils étaient l'objet.
Les conversations, un moment interrompues, reprirent leur cours. Malgré son audace , le Chourineur témoignait une sorte de déférence à Rodolphe ; û n'osait pas le tutoyer.
— Foi d'homme ! — dit-il à Rodolphe — quoique j'aie eu ma danse , je suis tout de même flatté de vous avoir rencontré.
— Parce que tu trouves l'arlequin de ton goût?.. .
— D'abord... et puis parce que je grille de vous voir vous crocher avec le Maître d'école : lui qui m'a toujours rincé... le voir rincé à son tour... ça me flattera...
— Ah çà , est-ce que tu crois que pour t' amuser je vais sauter comme un bouledogue sur le Maître d'école?
— Non , mais il sautera sur vous dès qu'il entendra dire que vous êtes plus fort que lui — répondit le Chourineur en se frottant les mains.
— J'ai encore assez de monnaie pour lui donner sa paye ! — dit nonchalam- ment Rodolphe. Puis il reprit : — Ah çà, il fait un temps de chien... si nous demandions un pot à! eau-de-vie avec du sucre?
— Ça me va — dit le Chourineur.
— Et pour faire connaissance nous nous dirons qui nous sommes — ajouta Rodolphe.
— L'Albinos, dit Chourineur, fagot affranchi (forçat libéré), débardeur de
H LES MYSTÈRES DE PARIS.
bois flotté au quai Saint-Paul , gelé pendant l'hiver, rôti pendant l'été, douze à quinze heures par jour dans l'eau, moitié homme, moitié crapaud, voilà mon caractère — dit le convive de Rodolphe en faisant le salut militaire avec sa mam gauche. — Ah çà! — ajouta-t-il — et vous, mon maître, c'est la première fois
qu'on vous voit dans la Cité C'est pas pour vous le reprocher, mais vous
y êtes entré crânement sur mon crâne et tambour battant sur ma peau. Nom d'un nom, quel roulement!... surtout les coups de poing de la fin... J'en re- viens toujours là; comme c'était festonné !... quelle giboulée ! .Mais vous avez un autre métier que de rincer le Chourineur '.
— Je suis peintre en éventails, et je m'appelle Rodolphe.
— Peintre en éventails! c'est donc ça que vous avez les mains si blanches — dit le Chourineur. — C'est égal , si tous vos camarades sont comme vous, il paraît qu'il faut être pas mal fort pour faire cet état-là. . . .Mais puisque vous êtes ouvrier, pourquoi venez-vous dans un tapis-franc de la Cité, où il n'y a que des grinches , des escarpes ou des fagots affranchis comme moi, parce que nous ne pouvons pas aller ailleurs? C'est pas Mitre place ici; les honnêtes ouvriers ont leurs guinguettes, et ils ne parlenl pas argot.
— Je viens ici, pane que j'aime la bonne société.
-Hum!... hum1 . — dit le Chourineur en secouant la tête d'un air de doute. — Je vous ai trouvé dans l'allée de Bras-Rouge; enfin... suffit... Vous dites que vous ne le connaissez pas!
— Est-ce (pie tu vas m'ennuver encore long-temps avec ton Bras-Rouge, que l'enfer confonde.. .
— Tenez, mon maître, vous vous défiez peut-être de moi , vous avez tort, si vous voulez, je vous raconterai mon histoire... à condition que vous m'ap- prendrez à donner les coups de poing qui ont été le bouquet de ma raclée
j'y tiens...
— J'y consens, Chourineur. tu me diras ton histoire... et la Goualeuse nous dira aussi la sienne.
— Ça va — reprit le Chourineur... — il fait un t< mps à ne pas mettre un sergent de ville dehors... ça nous amusera... Veux-tu, la Goualeuse?
— Je veux bien; mais je n'en aurai pas long à raconter — dit Fleur-de- Marie...
— Et vous nous direz aussi votre histoire, camarade Rodolphe? — ajouta le Chourineur.
— Oui, je commencerai...
— Peintre d'éventails — dit la Goualeuse — - c'est un bien joli métier.
— Et combien gagnez-vous à vous ereinter à ça? — dit le Chourineur.
— Je suis à ma tâche — répondit Rodolphe ; — mes bonnes journées vont à trois francs, quelquefois à quatre, mais dans l'été, parce que les jours sont Ion--
— Et vous flânez souvent , gueusard \
— Oui . tant que j'ai de l'argent, et j'en dépens»1 pas mal ; d'abord dix sous pour ma nuit dans mon garni.
L'OGRESSE. 13
- Excuse/., monseigneur... vous couchez à dix, vous! — dit le Chourineur en portant la main à son bonnet...
Ce mot monseigneur, dit ironiquement par le Chourineur, fit sourire imper- ceptiblement Rodolphe, qui reprit :
— Oh ! je liens à mes aises et à la propreté.
— En voilà un pair de France! un banquezingue! un riche! — s'écria le Chourineur — il couche à dix !
— Avec ça — continua Rodolphe — quatre sous de tabac, ça fait quatorze ; quatre sous à déjeuner, dix-huit ; quinze sous à dîner ; un ou deux sous d'eau- de-vie , ça me fait dans les environs de trente-quatre à trente-cinq sous par jour. Je n'ai pas besoin de travailler toute la semaine; le reste du temps je fais la noce.
— Et votre famille? — dit la Goualeuse.
— Le choléra l'a mangée — répondit Rodolphe.
— Et qu'est-ce qu'ils étaient, vos parents? — demanda la Goualeuse.
— Fripiers sous les piliers des Halles, négociants en vieux chiffons.
— Et combien que vous avez vendu leur fonds? — dit le Chourineur.
— J'étais trop jeune, c'est mon tuteur qui l'a vendu; quand j'ai été majeur je lui ai redu trente francs. . . voilà mon héritage.
— Et votre bourgeois, à cette heure? — demanda le Chourineur.
— Il s'appelle M. Gauthier, rue des Bourdonnais, bête... mais brutal... voleur. . . mais avare ; il aime autant se faire crever un œil que de faire la paye aux ouvriers. Voilà son signalement; s'il s'égare, laissez-le se perdre, ne le ramenez pas. J'ai appris mon métier chez lui depuis l'âge de quinze ans; j'ai eu un bon numéro à la conscription; je m'appelle Rodolphe Durand... Voilà mon histoire.
— Maintenant , à ton tour, la Goualeuse — dit le Chourineur ; — je garde mon histoire pour la bonne bouche.
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CHAPITRE III.
HISTOIRE \)E LA i.ni \ l.Kt SE
— Commençons d'abord par le commencement — dit le Chourineur.
— Oui..., tes parents? — reprit Rodolphe.
— Je ne les connais pas dit Fleur-de-Marie.
— Ah! bah! lit le Chourineur Tien-., c'esl drôle, la Goualeuse ! . . . nous sommes de la même famille...
— Vous aussi, Chourineur l
Orphelin du pavé de Paris... tout comme toi , ma fille.
— Et qui est-ce qui t'a élevée, la Goualeuse? — demanda Rodolphe.
— Je ne sais pas, monsieur. .. Du plus loin qu'il m'en souvient, j'avais bien . je crois, six ou sept ans, j'étais avec une vieille borgnesse qu'on appelait la Chouette. . . parce qu'elle avait un nez crochu , un œil vert tout rond , et qu'elle ressemblait à une chouette qui aurait un œil crevé.
— Ah !.. . ah !.. . ah ' . . . Je la vois d'ici , la Chouette ! — s'écria le Chouri- neur en riant.
— La borgnesse — reprit Fleur-de-Mane — me faisait vendre le soir du sucre d'orge sur le Pont-Xeuf ; c'était une manière de me faire demander l'au- mône. . . Quand je n'apportais pas au moins dix sous en rentrant , la Chouette me battait au lieu de me donner à souper.
HISTOIRE HE LA GOUALEUSE. 17
— Et tu os sûre que cette femme n'était pas ta mère? — demanda Rodolphe.
— J'en suis bien sure : la Chouette me l'a assez reproché, d'être sans père ni mère: elle me disait toujours qu'elle m'avait ramassée dans la rue.
— Ainsi — reprit le Chourineur — tu avais une danse pour fricot, quand tu ne faisais pas une recette de dix sous?
— Et puis après j'allais me coucher sur une paillasse étendue par terre, où j'avais souvent bien froid, bien froid.
— Je le crois bien, la plume de Beauce ', c'est une vraie gelée — s'écria le Chourineur; — le fumier vaudrait cent fois mieux! mais on fait le dégoûté, on dit : C'est canaille. . . c'a été porté !
Cette plaisanterie fit sourire Rodolphe. Fleur-de-Marie continua :
— Le lendemain matin la borgnesse me donnait la même ration pour dé- jeuner que pour souper, et elle m'envoyait à Montfaucon chercher des vers pour amorcer le poisson ; car dans le jour la Chouette tenait sa boutique de lignes à pêcher près du pont Notre-Dame... Pour un enfant de sept ans qui meurt de faim et de froid , il y a loin , allez. . . de la rue de la Mortellerie à Montfaucon.
— L'exercice t'a fait pousser droite comme un jonc , ma fille; faut pas te plaindre de ça — dit le Chourineur, battant le briquet pour allumer sa pipe.
— Enfin — reprit la Goualeuse — je revenais bien fatiguée. Alors, sur le midi , la Chouette me donnait un petit morceau de pain.
— De ne pas manger, ça t'a rendu la taille fine comme une guêpe, ma fille; faut pas te plaindre de ça- — dit le Chourineur en aspirant bruyamment quelques bouffées de tabac. — Mais qu'est-ce que vous avez donc, camarade? non! je veux dire maître Rodolphe ; vous avez l'air tout chose... Est-ce parce que c'te jeunesse a eu de la misère? Tiens... nous en avons tous eu, de la misère.
— Oh! je vous défie bien d'avoir été aussi malheureux que moi, Chouri- neur — dit Fleur-de-Marie.
— Moi , la Goualeuse ! . . . Mais figure-toi donc, ma fille , que t'étais comme une reine auprès de moi ! Au moins , quand tu étais petite f tu couchais sur de la paille et tu mangeais du pain. . . Moi , je passais mes bonnes nuits dans les fours à plâtre de Clichy, en vrai gouêpew2 , et je me restaurais avec des tro- gnons de choux et autres légumes de rencontre , que je ramassais au coin des bornes; mais le plus souvent, comme il y avait trop loin pour aller aux fours à plâtre de Clichy, vu que la fringale me cassait les jambes, je me couchais sous les grosses pierres du Louvre. . . et l'hiver j'avais des draps blancs. . . quand il tombait de la neige.
— Un homme, c'est bien plus dur; mais une pauvre petite fille — dit Fleur- de-Marie ; — avec ça j'étais grosse comme une mauviette.
— Tu te rappelles ça , toi ?
— Je crois bien; quand la Chouette me battait, je tombais toujours du pre- mier coup ; alors elle se mettait à trépigner sur moi en criant : « Cette petite
1 La paille. — ' Vagabond.
3
18 LES MYSTÈRES DE PARIS.
bête-là, elle n'a pas pour deux liards de force; ça ne peut pas seulement sup- porter deux coups de poing. » Et puis elle m'appelait la Pégriotle ; j'ai pas eu d'autre nom , c'a été mon nom de baptême.
— C'est comme moi, j'ai eu le baptême des chiens perdus; on m'appelait chose.. . machin.. . ou Y Albinos. C'est étonnant comme nous nous ressemblons, ma fille ! — dit le Chourineur.
— C'est vrai... pour la misère... — dit Fleur-de-Marie , qui s'adressait presque toujours à cet homme; ressentant malgré elle une sorte de honte en présence de Rodolphe, osant à peine lever les yeux sur lui, quoiqu'il parût appartenir à l'espèce de gens avec lesquels elle vivait habituellement.
— Et quand tu avais été chercher des vers pour la Chouette, qu'est-ce que tu faisais! — demanda le Chourineur.
— La borgnesse m'envoyait mendier autour d'elle jusqu'à la nuit ; car le soir elle allait faire de la future sur le Pont-Neuf. Dame! à cette heure-là, mon mor- ceau de pain était bien loin; mais si j' avais le malheur de demande! à manger à la Chouette, elle me disait en me battant : « Fais dix sous d'aumône, Pé- griotte, et tu auras à souper! •• — Alors moi, comme j'avais faim et qu'elle me faisait bien du mal, je pleurais toutes les larmes de mon corps. I a borgn
me passait mon petit éventaire de sucre d'orge au cou. et elle me plantait sur le Pont-Neuf, où dans l'hiver je grelottais de froid. Et pourtant quelquefois malgré moi, je m'endormais tout debout, mais pas long-temps, car la Chouette me réveillait à coups de pied. Enfin, je re-iais >ur le Pont-Neuf jusqu'à onze heures du soir, ma boutique de sucre d'orge au cou <t souvent pleurant bien fort. De me voir pleurer., ça touchait les passants, el ces fois-là on me don- nait jusqu'à dix, jusqu'à quinze sous, que je rendais à la Chouette, car pour voir si je ne gardais rien peur moi . elle me fouillait partout , et me regardait jusque dans la bouche.
-Le fait es1 que quinze sous c'était une fameuse soirée pour une mauviette comme toi !
— Je crois bien, aussi la borgnesse, voyant ça. - D'un œil —dit le Chourineur en riant.
Bien sûr, puisqu'elle n'en avait qu'un. Voilà que la borgnesse prend l'habitude de me donner toujours des coups avant de me mener sur le Pont Neuf, afin de me taire pleurer devant les passants et d'augmenter ainsi ma recette.
— C'était méchant, mais pas béte !
— Eh bien! pourtant, à la fin je me suis endurcie aux coups; comme la Chouette enrageait quand je ne pleurais pas, moi, pour me venger d'elle, plus elle me taisait de mal , plus je tâchais de rire, tout en ayant des larmes plein les yeux.
— Dis donc... des sucres d'orge... c'est ça qui devait te faire envie, ma pauvre Goualeusc '
— Oh! je crois bien , Chourineur: mais je n'en avais jamais troûté; c'était
HISTOIRE DE LA GOU A.LEUSE. I!»
mon ambition... et cette ambition-là m'a perdue. Un jour, en revenant de Montfaucôn, des petits garçons m'avaient battue et voir mon panier. Je rentre, je savais bien ce qui m'attendait; je reçois des coups et pas de pain. Le soir, avant d'aller au pont, la Chouette, furieuse de ce que je n'avais pas étrenné la veille, au lieu de me battre comme d'habitude pour me mettre en tram de pleurer, me martyrise jusqu'au sang en m'arrachant des cheveux du côté des tempes , où c'est le plus sensible.
— Tonnerre! ça, c'est trop fort! —s'écria le bandit en frappant du poing sur la table et en fronçant les sourcils. — Battre un enfant, ça ne me va déjà pas trop. . . mais le martyriser. . . Tonnerre ! !
Rodolphe avait attentivement écouté le récit de Fleur-de-Marie ; il regarda le Chourineur avec étonnement. Cet éclair de sensibilité le surprenait.
— Qu'as-tu donc, Chourineur? — lui dit-il.
— Ce. que j'ai? ce que j'ai? comment! ça ne vous fait rien de rien , à vous? Ce monstre de Chouette qui martyrise cette enfant! Vous êtes donc aussi dur que vos poings?
— Continue, ma fille — dit Rodolphe à Fleur-de-Marie, sans répondre à l'interpellation du Chourineur.
— Je vous disais donc que la Chouette m'avait martyrisée pour me faire pleurer; je m'en vas au pont avec mes sucres d'orge. La borgnesse était à sa poêle. . . De temps en temps elle me montrait le poing. Alors, comme je n'avais pas mangé depuis la veille et que j'avais grand'laim , au risque de mettre la Chouette en colère , je prends un sucre d'orge, et je le mange.
— Bravo , ma fille !
— J'en mange deux.
— Bravo ! vive la Charte ! ! !
— Dame! je trouvais ça bien bon, pas par gourmandise, j'avais si faim! Mais voilà qu'une marchande d'oranges se met à crier à la borgnesse : « Dis donc , la Chouette. . . Pégriotte mange ton fonds ! »
— Ob ! tonnerre ! ça va chauffer. . . ça va chauffer — dit le Chourineur sin- gulièrement intéressé. — Pauvre petit rat ! quel tremblement quand la Chouette s'est aperçue de ça , hein !
— Comment t'es-tu tirée de là, pauvre Goualeuse? — dit Rodolphe aussi intéressé que le Chourineur.
— Ah ! c'a été dur pour moi , mais plus tard, car la borgnesse, tout en en- rageant de me voir manger ses sucres d'orge, ne pouvait pas quitter sa poêle, sa friture était bouillante.
— Ah!... ah!... ah!., c'est vrai. En voilà une... de ... position difficile ! — s'écria le Chourineur en riant aux éclats.
— De loin la Chouette me menaçait avec sa grande fourchette de fer. . . Sa friture finie, elle vient à moi... On m'avait donné trois sous d'aumône, et j'avais mangé pour six... Sans me rien dire, elle me prend par la main pour m'emmener. Je ne sais pas comment à ce moment-là je ne suis pas morte de
20 LES MYSTERES DE PARIS.
peur. Je me rappelle ça comme si j'y étais..., car justement c'était dans le temps du jour de l'an'. Il y avait je ne sais combien de boutiques de joujoux sur
le Pont-Neuf : toute la soirée j'en avais eu des éblouissements rien qu'à
regarder toutes ces belles poupées, tous ces beaux petits ménages. . . vous pen- sez , pour un enfant c'est si amusant à voir !
— Et tu n'avais jamais eu de joujoux, toi, la Goualeuse? — dit le Chounneur.
— Moi ! mon Dieu? Qui est-ce qui m'en aurait donné '. — dit tristement la jeune fille. — Enfin, la soirée finit ; quoiqu'en plein hiver, je n'avais qu'une mau- vaise petite robe de toile, ni bas, ni chemise, et des sabots aux pieds ! il n'y avait pas de quoi étouffer, n'est-ce pas l Eh bien , quand la borgnesse m'a pris la main ,
CJ.TRMÏËS
je suis devenue toute en nage. Ce qui m'effrayait le plus, c'est qu'au lieu do jurer, de tempêter comme à l'ordinaire, la Chouette ne faisait que gronder tout le long du chemin entre ses dents... Seulement, elle ne me lâchait pas et me faisait marcher si vite, si vite, que j'étais obligée de courir pour la
HISTOIRE DE LA GOUALEUSE. 21
suivre. En courant j'avais perdu un de nies sabots; et, comme je n'osais pas le lui dire , je la suivais tout de même avec un pied nu sur le pavé... En arrivant je l'avais tout en sang.
— La mauvaise chienne de borgnesse! — s'écria le Chourineur en frappant de nouveau sur la table avec colère ; — ça me retourne le cœur de penser à cette entant qui trotte après cette vieille voleuse , avec son pauvre petit pied tout saignant. . .
— Nous demeurions dans un grenier de la rue de la Mortellerie; à côté de la porte de l'allée il y avait un rogomiste : la Chouette y entra en me tenant toujours par la main. Là elle but une demi-chopine d'eau-de-vie sur le comptoir.
— Tonnerre! je ne la boirais pas, moi, sans être rond comme une pomme.
— C'était la ration de la borgnesse. C'est peut-être pour cela que le soir elle me battait tant. Enfin , nous montons dans notre grenier : la Chouette ferme la porte à double tour; je me jette à ses genoux en lui demandant bien pardon d'avoir mangé ses sucres d'orge. Elle ne répond pas. et je l'entends marmotter en marchant dans la chambre : " Qu'est-ce donc que je vas lui faire ce soir, à cette Pégriotte, à cette petite voleuse de sucre d'orge ?... Voyons, qu'est-ce donc que je vas lui faire ? » Et elle s'arrêtait pour me regarder en roulant son œil vert. . . Moi , j'étais toujours à genoux. Tout d'un coup la borgnesse va à une planche et y prend une paire de tenailles.
— Des tenailles ? — s'écria le Chourineur.
— Oui , des tenailles !
— Eh ! pour quoi faire ?
— Pour te frapper? — dit Rodolphe.
— Pour te pincer ? — dit le Chourineur.
— Non , non — dit la Goualeuse tremblant encore à ce souvenir.
— Pour t' arracher les cheveux ?
— C'était. . . pour m'arracher une dent ' .
Le Chourineur poussa un tel blasphème , et l'accompagna d'imprécations si furieuses, que tous les hôtes du tapis-franc se retournèrent avec étonnement.
— Eh bien ! qu'est-ce que tu as donc? — dit Rodolphe.
— Ce que j'ai ?.. . mais je Y escarperais s, si je la tenais , la borgnesse ! . . . Où est-elle? dis-le-moi ; où est-elle? que je la trouve , et je la refroidis 3 !
— Et elle te l'a arrachée , ta dent , ma pauvre petite , cette vieille misérable? — demanda Rodolphe pendant que le Chourineur se livrait à l'explosion de sa bruyante colère.
— Oui , monsieur, mais pas du premier coup ! Mon Dieu , ai-je souffert ! elle me tenait la tête entre ses genoux comme dans un étau. Enfin , moitié avec les tenailles , moitié avec ses doigts , elle m'a tiré cette dent; et puis elle m'a dit : « Maintenant je t'en arracherai une comme ça tous les jours , Pégriotte ; et
1 Nous prions les lecteurs qui trouveraient ces cruautés exagérées de se rappeler les condamnations presque quotidiennes rendues contre des êtres féroces qui battent et blessent des enfants; des pères . des mères n'ont pas été étrangers à ces abominables traitements. — 2 Je l'assassinerais ! ■ — 3 Je la tue!
22 LES MYSTÈRES DE PARIS
quand tu n'auras plus de dents je te jetterai à l'eau , où tu seras mangée pat les poissons. »
— Ah ! la gueuse! casser, arracher les dents à une pauvre petite enfant ! - s'écria le Chourineur avec un redoublement de fureur.
— Et comment as-tu fait pour échapper à la Chouette ? — demanda Ro dolphe à la Goualeuse.
— Le lendemain , au lieu d'aller à Montfaucon , je me suis sauvée du côte des Champs-Elysées , tant j'avais peur d'être noyée par la Chouette. J'aurais été au bout du monde plutôt que de retomber entre ses mains. A force de mar- cher... de marcher, je me suis trouvée dans des quartiers perdus; je n'avai> rencontré personne à qui demander l'aumône , et puis je n'y pensais pas, tant j'étais effrayée. A la nuit , je me suis couchée dans un chantier, sous des pile.- de bois. Comme j'étais toute p tite , j'avais pu me glisser sous une vieille port, et me cacher au milieu d'un tas d'écorces. J'avais si faim que j'ai essayé de mâcher un peu de pelure de bois, mais je n'ai pas pu, c'était trop dur; enfin, je me suis endormie. Au jour, entendant du bruit, je me suis encore plus en foncée sous la pile de bois. 11 y (aisail presque chaud. Si j'avais eu à manger, je n'aurais jamais mieux été de l'hiver.
— Comme moi dans mon four à plâtre.
— Je n'osais pas sortir du chantier, me figurant que la Chouette nu- cher- chait partout pour m'arracher les dents et me noyer, et qu'elle saurait bien me rattraper si je bougeais de là.
— Tiens, ne m'en parle plus, de cette vieille gueuse-là, tu nie fais monte, le sang aux yeux!... Le fait est que tu as eu de la misère, et de la rude mi- sère... pauvre petit rat ; aussi je suis fâché de t'avoir fait peur tout à l'heure en te menaçant de te battre... ce que je n'aurais pas lait, foi d'homme.
— Pourquoi ne m'auriez-vous pas battue '. je n'ai personne pour me défendre. . .
— C'est justement parce (pie tu n'es pas comme les autres et que tu n'as personne pour te défendre que je ne t'aurais pas battue. Après ça , quand je dis personne .. c'est sans compter le camarade Rodolphe; mais c'est un hasard... aussi il m'a donné une dégelée de rencontre.
— Continue, ma fille... — dit Rodolphe. — Comment es-tu sortie du chantier?
— Le lendemain, vers le milieu de la journée, j'entends aboyer un gros chien sous la pile de bois. J'écoute... Le chien aboyait toujours en se rapprochant ; tout à coup voilà une grosse voix qui se met à dire : •• Mon chien aboie ' il y a quelqu'un de caché dans le chantier. ■• — •• C'est des voleurs , •• reprend une autre voix... Et ces deux hommes se mettent à agacer leur chien en lui criant : •• Pille ! pille ! »
Le chien accourt sur moi; de peur d'être mordue, je me mets à crier au secours de toutes mes forces. — ■■ Tiens ! — dit la voix — on dirait les cris d'un enfant... •• On rappelle le chien, je sors de dessous la pile de bois , et je me trouve en face d'un monsieur et d'un garçon en blouse. — Qu'est-ce que tu fais dans mon chantier, petite voieuse ? ■■ me dit le monsieur d'un air nié-
HISTOIRE DE LA GOUALEUSE. 23
chant. — IMoi , je lui répondis en joignant les mains : — -Ne me faites pas de mal . je vous en prie; je n'ai pas mangé depuis deux jours ; je me suis sauvée de chez la Chouette, qui m'a arraché une dent et qui voulait me jeter aux pois- sons; ne sachant où coucher, j'ai passé par-dessous votre porte , j'ai dormi la nuit dans vos ccorces, sous vos piles de bois, ne croyant nuire à personne. - — " Je ne suis pas dupe de ça, c'est une petite voleuse, elle vient voler mes l niches : faut aller chercher la garde. .
-dit le marchand de bois à son garçon.
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— Ah ! le vieux pané ! le vieux plâtras ! chercher la garde ! ! Pourquoi pas de l'artillerie tout de suite? — s'écria le Chourineur — Voler ses bûches ; et t'avais huit ans. . . quelle bêtise !..
— C'est vrai , car son garçon lui répondit : — " Voler vos bûches , bour- geois ! et comment ferait-elle ? Elle n'est pas seulement si grosse que la plus petite de vos bûches. •> — " Tu as raison , lui répond le marchand de bois ; mais si elle ne vient pas pour son compte , elle vient pour d'autres. Les voleurs ont comme ça des enfants qu'ils envoient espionner et se cacher pour leur ouvrir la porte des maisons. Il faut la mener chez le commissaire. Prends garde qu'elle ne s'échappe... »
— Parole d'honneur ! ce marchand de bois-là était plus bûche que ses bû- ches — dit le Chourineur.
— On me mène chez le commissaire — reprit la Goualeuse ; — je m'accuse
24 LES MYSTÈRES DE PARIS.
d'être vagabonde ; on m'envoie en prison ; je suis citée au tribunal et condamnée, toujours comme vagabonde , à rester jusqu'à seize ans dans une maison de cor- rection. Je remercie bien les juges de leur bonté... Au moins, dans la prison... j'avais à manger; on ne me battait pas , c'était pour moi un paradis auprès du grenier de la Chouette. Et puis, en prison, j'ai appris à coudre. Mais voilà le malheur! j'étais paresseuse, j'aimais mieux chanter que travailler, surtout quand je voyais le soleil... Oh! quand il faisait bien beau dans la cour de la geôle , je ne pouvais pas me retenir de chanter. . . et alors. . . à force de chanter, il me semblait que je n'étais plus prisonnière. C'est depuis que j'ai tant chanté qu'on m'a appelée la Goualeuse au lieu de la Prgriotte. Enfin , quand j'ai eu seize ans, je suis sortie de prison... A la porte j'ai trouvé l'ogresse d'ici et deux ou trois vieilles femmes qui étaient quelquefois venues voir mes cama- rades prisonnières , et qui m'avaient toujours dit que, le jour de ma sortie, elles auraient de l'ouvrage à me donner.
— Ah ! bon ! lion ! j'y suis — dit le Chourineur.
— •• Ma belle petite, me dirent l'ogresse et les vieilles... voulez- vous venir loger chez nous? nous vous donnerons de belles robes, et vous n'aurez qu'à vous amuser. « Moi qui me défiais d'elles, je refuse et je me dis : » Je sais bien coudre, j'ai deux cents francs devant moi... Voilà huit ans que je suis en prison, je voudrais être un peu heureuse , ça ne fait de mal à personne ; l'ou- vrage viendra quand l'argent me manquera.. » Et je me mets à dépenser mes deux cents francs. C'a été à mon grand tort — ajouta Fleur-de-Marie avec un seupir — j'aurais dû, avant tout, m'assurer de l'ouvrage;... mais je n'axai- personne pour me conseiller. Dame ! à seize ans. . . jetée comme ça dans Paris. . . on est si seule... Enfin, ce qui est fait est t'ait... J'ai eu tort, j'en suis punie. Je me mets donc à dépenser mon argent. D'abord j'achète des fleurs pour mettre tout plein ma chambre; j'aime tant les fleurs ! et puis j'achète une robe, un beau chàle , et je vais me promener au bois de Boulogne , à Saint-Germain , à Vincennes, dans la campagne... Oh ! j'aime tant la campagne !
— Avec un amoureux , ma fille ? — demanda le Chourineur.
— Oh ! mon Dieu , non ! je voulais être ma maîtresse. Je faisais mes parties avec une de mes camarades de prison , une bien bonne petite fille; on l'appe- lait Riyoletle , parce qu'elle riait toujours.
— Rigolette, Rigolette ! je ne connais pas ça — dit le Chourineur, en ayant l'air d'interroger ses souvenirs.
— Je crois bien que tu ne la connais pas ! Je suis sûre qu'elle est bien hon- nête, Rigolette ; en prison... si elle était la plus gaie , elle était aussi la plus travailleuse , et elle a emporté à elle au moins quatre cents francs qu'elle avait gagnés... Et puis de l'ordre !... il fallait voir ! Quand je dis que je n'avais personne pour me conseiller... j'ai tort... j'aurais bien dû l'écouter... elle... Après nous être amusées pendant huit jours, elle m'a dit : •• Maintenant que nous avons pris du bon temps , il faut chercher de l'ouvrage et ne pas dépenser notre argent à ne rien faire... « Moi qui me trouvais si heureuse d'aller dans
HISTOIRE DE LA cor VLEUSE. 25
les champs, dans les bois, g était à la fin du printemps de cette année, je lui réponds : •• Moi, je veux m'amuser encore un peu, plus tard je travaillerai. » Depuis ce temps-là je n'ai plus revu Rigolette. Mais, il y a quelques jours, j'ai su qu'elle demeurait dans le quartier du Temple, qu'elle était très-bonne ouvrière, qu'elle gagnait au moins vingt-cinq sous par jour, et qu'elle avait un petit ménage à elle... Aussi pour rien au monde maintenant je n'oserais la revoir; il me semble que je mourrais de honte si je la rencontrais.
— Ainsi, pauvre enfant — lui dit Rodolphe — tu as dépensé tout ton ar- gent à aller à la campagne... Tu aimes donc bien la campagne?
— Oh! oui... ça aurait été mon ambition, d'y habiter... Rigolette, elle, au contraire, préférait Paris, se promener sur les boulevards... Mais elle était si gentille, si complaisante, que c'était pour me faire plaisir qu'elle venait avec moi dans les champs.
— Et tu n'avais pas seulement gardé quelques sous pour te donner le temps de trouver de l'ouvrage t — demanda le Chourineur.
— Si... j'avais gardé une cinquantaine de francs..., mais le hasard a fait que j'avais pour blanchisseuse une femme appelée la Lorraine, la brebis du bon Dieu ; elle était alors grosse à pleine ceinture , avec ça toujours les pieds et les mains dans l'eau à son bateau! Elle tombe malade. Ne pouvant plus travailler, elle demande à entrer à la Bourbe, il n'y avait plus de place, elle ne gagnait plus rien. La voilà près d'accoucher, n'ayant pas seulement de quoi payer un lit dans un garni , dont on la chasse ! Heureusement elle rencontre un soir, au coin du pont Notre-Dame , la femme à Goubin , qui se cachait depuis quatre jours dans la cave d'une maison qu'on démolissait derrière l'Hôtel- Dieu...
— Eh! pourquoi donc qu'elle se cachait dans le jour, la femme à Goubin 1
— Pour se sauver de son homme , qui voulait la tuer! Elle ne sortait qu'à la nuit pour aller acheter son pain. C'est comme ça qu'elle avait rencontré la pauvre Lorraine , malade et pouvant à peine se traîner, car elle s'attendait à accoucher d'un moment à l'autre... Voyant ça, la femme à Goubin l'emmène dans la cave où elle se cachait. C'était toujours un asile. Là elle partage sa paille et son pain avec la pauvre Lorraine, qui accouche dans cette cave d'un pauvre petit enfant; et pas seulement une couverture, rien que de la paille!... Voyant ça , la femme à Goubin n'y tient pas; au risque de se faire assassiner par son homme qui la cherchait partout , elle sort en plein jour de sa cave et vient me trouver. Elle savait que j'avais encore un peu d'argent et que j'ai- mais à obliger comme je le pouvais ; aussi , quand Helmina m'a eu raconté le malheur de la Lorraine... qui était obligée de rester dans une cave sur de la paille, avec son enfant... je lui dis de l'amener tout de suite dans mon garni, que je louerais pour elle un cabinet à côté du mien. C'est ce que j'ai fait ; aussi il fallait voir comme elle était contente , la pauvre Lorraine ! quand elle a été couchée dans un lit, avec son enfant à côté d'elle dans un petit berceau d'osier que j'avais acheté. . . Nous l'avons veillée nous deux Helmina; quand elle a pu
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26 LES MYSTÈRES DE PARIS.
se lever, je L'ai aidée du reste de mon argenl jusqu'à ce qu'elle ail pu se re- mettre à son bateau.
— Et quand tu as eu dépensé ce qui te restait d'argent pour cette pauvn Lorraine et pour son enfant, qu'as-tu fait , ma fille? — dit Rodolphe.
— Alors j'ai cherché de l'ouvrage, mais il était trop tard. Je savais très- hien coudre; j'avais bon courage, je croyais que je n'aurais qu'à vouloir tra- vailler pour qu'on m'accueille... Ah! comme je me trompais... J'entre dans une boutique de hngère pour demander de l'ouvrage, et, ne voulant pas mentir, je dis que je sors de prison: on me montre la porte sans me répondre... Je supplie qu'on me donne du travail à l'essai ; on me pousse dans la rue commi une voleuse... A ce moment-là je me suis souvenue de ce que Rigolette m'a- vait dit, mais il était trop tard... Petit à petit... j'ai vendu pour vivre le peu de linge et de vêtements qui me restaient. . . et puis enfin.., quand je n'ai plus eu rien... on m'a chassée de mon garni .. Je n avais pas mangé depuis deux jours... je ne savais où ri nicher. . . C'est alors que j'ai rencontré l'ogresse et une des vieilles; sachant où je logeais, elles avaienl toujours rôdé autour de mo depuis ma sortie de prison... Elles m'ont dit qu'elles nie procureraient de l'ou- vrage... je les ai crues... Elles m'ont emmenée... j'étais exténuée de besoin... je n'avais plus la tête à moi... Elles m'ont fait boire de l'eau-de-vie ! . . . et et. . . voilà ! . . . — dit la malheureuse créature en cachant sa tète dans se> mains
— Et y a-t-il long temps... que tu es la pensionnaire de l'ogresse, ma pauvre enfant ! — lui demanda Rodolphe avec un douloureux intérêt.
— Six semâmes, monsieur répondit la Goualeuse en tressaillant.
— Je comprends — dit le Chourineur; — je te connais maintenant comme si j'étais tes père et mère et que tu n'aurais jamais quitté mon giron. Eh bien! voilà, j'espère, une confession.
— On dirait que tu ts chagrine d'avoir raconté ta vie, ma fille? —dit Ro- dolphe.
— Hélas! monsieur -dit tristemenl Fleur- de-Marie - depuis mon en lance, c'est la première Ibis qu'il m'arrive de me rappeler toutes ces choses-Jà à la fois..., et ça n'est pas gai...
— Bon — dit le Chourineur avec ironie — tu regrettes peut-être d'avoir pas été fille de cuisine dans une gargotte, OU domestique chez de vieilles bêtes, à soigner les leurs?
— C'est égal... on doit être bien heureux d'être honnête... — dit Fleur - de- Marie avec un profond soupir
— Oh!... c'te tête!! .. i'écria le Chourineur avec un bruyant éclat de
rire. — Et pourquoi pas rosière tout de suite, pour honorer tes père et mère, que tu ne connais pas ?
■ — Mon père ou ma mère m'ont abandonnée dans la rue comme un petit chien qu'on a de trop... peut -être aussi ils n'avaient pas de quoi se nourrir eux-mêmes ! . . . — dit la Goualeuse avec amertume. — Je ne leur en veux pas, je ne me plains pas. Mais il v a des sorts plus heureux que le mien.
MIS I (HltK DE LA GOU A LEUSK. il
- Toi ! mais qu'est-ce donc qu'il te faut '. T'es flambante comme une Venus ; l'as pas seulement seize ans et demi; tu chantes comme un rossignol; tu as l'air d'une vierge, on t'appelle Fleur-de- Marie, et tu te plains! Mais qu'est- ce que tu diras donc quand tu auras une chaufferette sous les harpions ' , et une tignasse en chinchilla , comme voilà l'ogresse ■!
— Oh ! je ne viendrai jamais à cet âge-là.
— Peut-être que tu auras un brevet d'invention pour ne pas bi barder- !
— Non , mais je n'aurai pas la vie si dure ! j'ai déjà une mauvaise toux !
— Ah ! bon 1 je te vois d'ici dans le mannequin du trimballeur des refroidis*. Es-tu bête... va!!!
— Est-ce que ça te prend souvent , ces idées-là, Goualeuse? — dit Rodolphe.
— Quelquefois... Tenez, monsieur Rodolphe , vous comprendrez peut-être ça . vous : le matin , quand je vais acheter avec le sou que me donne l'ogresse un peu de lait à la laitière au coin de la rue de la Vieille-Draperie, et que je la vois s'en retourner dans sa petite charrette avec son âne, elle me fait bien souvent envie , allez. .. Je me dis : Elle s'en va dans la campagne , au bon air, dans sa maison , dans sa famille;... et moi je remonte toute seule dans le gre- nier de l'ogresse , où on ne voit pas clair en plein midi.
— Eh bien ! sois honnête , ma fille, fais-en la farce... sois honnête ! — dit le Chourineur.
— Honnête ! mon Dieu! et avec quoi donc voulez-vous que je sois honnête i Les habits que je porte appartiennent à l'ogresse; je lui dois pour mon garni et pour ma nourriture;... je ne puis pas bouger d'ici... elle me ferait arrêter comme voleuse... Je lui appartiens... 11 faut que je m'acquitte...
En prononçant ces dernières et horribles paroles , la malheureuse ne put s'empêcher de frissonner, une larme vint trembler au bout de ses longs cils.
— Alors reste comme tu es , et ne te compare plus à une campagnarde — dit le Chourineur. — Est-ce que tu deviens folle! Mais songe donc que , toi , tu brilles dans la capitale , tandis que la laitière s'en va faire la bouillie à ses moutards, traire ses vaches, chercher de l'herbe pour ses lapins, et recevoir une raclée de son mari quand il sort du cabaret. En voilà une destinée qui peut se vanter d'être drôle !
La Goualeuse ne répondit pas , son regard était fixe , son sein oppressé , l'expression de sa physionomie péniblement accablée...
Rodolphe avait écouté ce récit d'une terrible naïveté avec un intérêt crois- sant. La misère, l'abandon, l'ignorance de la vie, avaient perdu cette misé- rable jeune fille jetée seule... seule... à seize ans, dans l'immensité de Paris !
Involontairement. Rodolphe vint à songer à un enfant adoré qu'il avait perdu. . . à une petite fille morte à six ans. . . qui aurait eu alors, comme Fleur- de-Marie, seize ans et demi. . Ce souvenir rendait encore plus vive sa sollici- tude pour l'infortunée dont il venait d'entendre la douloureuse histoire.
' Pieds. — 2 Vieilli r. — 3 Dans le corbillard du coclier des morts.
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LES MYSTERES DE l'A [il S.
O/iUBIGIW
CHAPITRK IV
il [STOl RE ni <ii(iri( INEUfi.
Le lecteur n'a pas oublié que deux des hôtes du tapis-franc étaient atten- tivement observés par un troisième personnage récemment arrivé dans le ca- baret.
L'un de ces deux hommes, on l'a dit, coiffé d'un bonnet grec, cachait tou- jours sa main gauche, et avait instamment demandé à l'ogresse si le Maître d'école et le Gros-Boiteux n'étaient pas encore venus.
Pendant le récit de la Goualeuse , qu'ils ne pouvaient entendre , ces deux hommes s'étaient plusieurs fois parlé à voix basse, en regardant du côté de la porte avec anxiété.
Celui qui portait un bonnet grec dit à son camarade :
— Le Gros-Boiteux n'aboule pas ', ni le Maître d'école non plus.
— Pourvu que le Squelette ne l'ait pas escarpé à la capahut* !
— Ça serait tlambant pour nous qui avons nourri le poupard3, et qui de- vons en avoir notre morceau! — reprit l'autre.
Le nouveau venu qui observait ces deux hommes était placé trop loin d'eux pour que leurs paroles arrivassent jusqu'à lui ; après avoir plusieurs fois très-
' Ne vient pas. — ' Ne l'ait pas assassiné pour lui voler sa part du butin. — 3 Qui avons préparé . r> le vol.
HISTOIRE DU CHOURINEUK. ■>'.)
adroitement consulté un petit papier caché dans le fond de sa casquette, il parut satisfait de ses remarques, se leva de table, et dit à l'ogresse, qui som- meillait dans son comptoir, les pieds sur sa chaufferette, son gros cluit noir sur ses genoux :
— Dis donc , mère Ponisse , je vais rentrer tout de suite ; veille à mon broc et à mon assiette... car il faut se défier des francs licheurs.
— Sois tranquille, mon garçon — dit la mère Ponisse — si ton assiette est vide et ton broc aussi , on n'y touchera pas.
Le nouveau venu rit beaucoup de la plaisanterie de l'ogresse , et disparut sans que son départ fût remarqué.
Au moment où cet homme sortit , et avant que la porte fût refermée , Ro- dolphe aperçut dans la rue le charbonnier à figure noire et à taille colossale dont nous avons parlé : il eut le temps de lui manifester par un geste d'impa- tience combien sa surveillance protectrice lui était importune ; mais le char- bonnier, ne tenant compte de la contrariété de Rodolphe, ne quitta pas les abords du tapis-franc.
La physionomie de la Goualeuse devenait de plus en plus triste : le dos ap- puyé au mur, la tête baissée sur sa poitrine, ses grands yeux bleus errant machinalement autour d'elle, la malheureuse créature semblait accablée des plus sombres pensées.
Deux ou trois fois, rencontrant le regard fixe de Rodolphe, elle avait détourné la vue , ne se rendant pas compte de l'impression singulière que lui causait cet inconnu. Gênée , oppressée par sa présence , elle regrettait presque d'avoir si sincèrement raconté devant lui sa misérable vie.
Le Chourineur, au contraire, se trouvait fort en gaieté; à lui seul il avait dévoré Yarhquin ; le vin et l'eau-de-vie le rendaient très-communicatif ; la honte d'avoir trouvé son maître , comme il disait, s'était effacée devant les généreux procédés de Rodolphe ; et il lui reconnaissait d'ailleurs une si grande supériorité physique , que son humiliation avait fait place à un sentiment qui tenait de l'admiration , de la crainte et du respect.
Cette absence de rancune , l'orgueil sauvage avec lequel il se vantait de n'avoir jamais volé , prouvaient au moins que le Chourineur n'était pas un être complètement endurci.
Cette nuance n'avait pas échappé à la sagacité de Rodolphe ; il attendait curieusement le récit de cet homme.
— Allons. . . mon garçon — lui dit-il — nous t'écoutons. Le Chourineur vida son verre et commença ainsi :
— Toi , ma pauvre Goualeuse , t'as au moins été recueillie par la Chouette, que l'enfer confonde ! tu as eu un gîte jusqu'au moment où l'on t'a emprisonnée comme vagabonde... Moi, je ne me rappelle pas d'avoir couché dans ce qui s'appelle un lit avant dix-neuf ans. . . bel âge , où je me suis fait troupier.
— Tu as servi , Chourineur ? — dit Rodolphe.
— Trois ans; mais ça viendra tout à l'heure. Les pierres du Louvre, les
M) LKS MYSTÈRKS DE l'A H IS
fours à plâtre de Clichy et les carrières de Mont-Rouge , voilà les hôtels de ma jeunesse. Vous voyez, j'avais maison à Paris et à la campagne, rien que ça.
— Et quel métier faisais-tu l
— Ma foi, mon maître... j'ai comme un brouillard de souvenir d'avoir f/ouêpé1 dans mon enfance avec un vieux chiffonnier qui m'assommait de coups de croc. Faut que ci .soit vrai , car je n'ai jamais pu rencontrer un de ces Cupidons à carquois d'osier sans avoir envie de tomber dessus : preuve qu'ils avaient dû me battre dans mon enfance. Mon premier métier a <'■ t « * d'aider les équarrisseurs à égorger les chevaux à Montfaucon... J'avais dix ou douze ans. Quand j'ai commencé à chourinei' ces pauvres vieilles bêtes, ça me faisait une espèce d'effet; au boul d'un mois, je n'y pensais plus; au con- traire , je prenais goût à mon état. Il n'y avait personne pour avoir des cou- teaux affilés et aiguisés comme les miens... Ça donnait envie de s'en servir, quoi!... Quand j'avais égorgé mes bêtes, on me jetait pour ma peine un mor- ceau de la culotte d'un cheval crevé de maladie; car ceux qu'on abattait en vie se vendaient aux frico'eurs du quartier de l'Ecole-de- Médecine, qui en faisaient du bœuf, du mouton, du veau ou du gibier, au goût des personnes... Ah! mais c'est que, lorsque j'avais attrapé mon lopin de chair de i heval , le mi n'était pas mon maître, au moins! Je m'ensauvais avec ça dans mon four à plâtre, comme un loup dans sa tanière; cl là, avec la permission des chaufourniers, je faisais sur les charbons une grillade soignée. Quand les chaufourniers ne travaillaient pas , j'allais ramasser du bois sec à Romains ille . je battais le bri- quet , et je faisais mon rùti au coin d'un des murs du charnier. Dame ' ces fois-là... c'était saignanl et presque cru : mais de cette manière-là, je ne man- geais pas toujours la même chose.
— Et ton nom ! comment t'appelait-on { — dit Rodolphe.
— J'avais les cheveux encore plus couleur de filasse que maintenant, le sang me portait toujours aux yeux; eu égard à ça , on m'appelait ['Albinos. Les Albinos sont les lapins blancs des hommes , et ils ont les yeux rouges — ajouta gravement le Chourineur, en manière de parenthèse physiologique.
— Et tes parents, ta famille (
— Mes parents l logés au même numéro que ceux de la Goualeuse... Lieu de ma naissance l le premier coin de n'importe quelle rue , la borne à gauche ou à droite, en descendant ou en remontant le ruisseau.
— Tu as maudit ton père et ta mère de t' avoir abandonné '.
— Ça m'aurait fait une belle jambe!... Mais c'est égal .. au vrai... ils m'ont joué une mauvaise farce en me mettant au monde... Je ne m'en plain- drais pas, si encore ils m'avaient fait comme le Meg des megs' devrait taire les gueux, c'est-à-dire sans froid, ni faim , ni soif; ça ne lui coûterait rien , et les gueux qui n'aiment pas voler s'en trouveraient mieux.
— Tu as eu faim , tu as eu froid . et tu n'as pas volé , Chourineur?
1 Vagabondé. — 2 Dieu. N'est-il pas étrange et significatif <|ue le nom de Dieu se trouve jusque ian
langue corrompue '
HISTOIRE DU CHOURINEUR il
— Non! el pourtant j'ai eu crânement de la misère, allez... Toi fait la tortue* quelquefois pendanl deux jours, et ça... plus souvent qu'à mou tour... Eh bien ! je n'ai pas volé.
— Par pour de la prison l
— Oh ! c'te farce ! — dit le Chourineur en haussant les épaules et riant aux éclats. — J'aurais donc pas volé dû pam par peur d'avoir du pain?... Hon- nête, je crevais de faim; voleur, on m'aurait nourri en prison., et fièrement bien, encore!... Mais non, je n'ai pas volé parce que... parce que... enfin parce que ça n'est pas dans mon idée de voler, quoi donc ! ! . . .
Cette réponse véritablement belle , et dont le Chourineur ne comprit pas la portée, étonna profondément Rodolphe.
Il sentit que le pauvre qui restait honnête au milieu des plus cruelles priva- tions était doublement respectable , puisque la punition du crime pouvait devenir pour lui une ressource assurée.
Rodolphe tendit la main à ce malheureux sauvage de la civilisation, que la misère n'avait pas absolument dépravé.
Le Chourineur regarda son amphitryon avec étonnement , presque avec res- pect; à peine il osa toucher la main qu'on lui offrait. Il pressentait vaguement qu'entre lui et Rodolphe il y avait un abîme.
— Bien ! — lui dit Rodolphe — tu as toujours du cœur et de l'honneur ! . . .
— Du cœur?... de l'honneur?... moi?... Ah çà, vous blaguez? — répondit-il avec surprise.
— Souffrir la misère et la faim plutôt que de voler. . . c'est avoir du cœur et de l'honneur — dit gravement Rodolphe.
— Tiens. . . au fait. . . — dit le Chourineur en réfléchissant — ça pourrait bien être . . .
— Cela t'étonne?
— Crânement... car on ne me dit pas ordinairement de ces choses-là, vu qu'on me traite toujours dans les prix d'un chien galeux... Mais c'est drôle, l'effet que ça me fait , ce que vous me dites. . . Du cœur ! . . . de l'honneur ! . . . — répéta-t-il encore d'un air pensif.
— Eh bien!... qu'as -tu?
— Ma foi ! je n'en sais rien — reprit le Chourineur tout ému ; — mais ces mots-là , voyez-vous . . ça me remue à fond. . . et ça me flatte plus que si on me disait que je suis plus fort que le Squelette et le Maître d'école... jamais je n'avais rien senti de pareil... Ce qu'il y a de sûr, c'est que ces mots-là... et les coups de poing de la fin de ma raclée. . . qui étaient si bien festonnés. . . sans compter que vous me payez à souper. . . et que vous me dites des choses que. . . Enfin suffit — s'écria-t-il brusquement, comme s'il lui eût été impossible d'ex- primer sa pensée — ce qui est sûr, c'est qu'à la vie et à la mort vous pouvez compter sur le Chourineur.
1 J'ai jeûné.
32 LES MYSTÈRES DE PARIS.
Rodolphe reprit plus froidement, ne voulant pas laisser deviner l'émotion qu'il ressentait :
— Es- tu resté long-temps aide-équarnsseur ?
— Je crois bien... D'abord ça avait commencé par m'écœurer d'égorger ces pauvres vieilles rosses qui ne pouvaient pas seulement m'allonger une ruade; mais quand j'ai eu dans les environs de seize ans, et que ma voix a mué, c'est devenu pour moi un goût, une passion, un besoin, une rage... que de chouriner! J'en perdais le boire et le manger... je ne pensais qu'à ça!... Il fallait me voir au milieu de Y ouvrage : à part un vieux pantalon de toile, j'étais tout nu. Quand , mon grand couteau bien aiguisé à la main , j'avais autour de moi jusqu'à quinze et vingt chevaux qui faisaient queue pour at- tendre leur tour, tonnerre !! quand je me mettais à les égorger, je ne sais pas ce qui méprenait... c'était comme une furie; les oreilles me bourdonnaient ! je voyais rouge, tout rouge, et je chourinais... et je chourinais... et je chou- rinais jusqu'à ce que le couteau m'en tombe des mains! Tonnerre!! quelle jouissance! J'aurais été millionnaire que j'aurais payé pour faire ce métier-là.
— C'est ce qui t'aura donné l'habitude de chouriner — dit Rodolphe.
— Ça se peut bien ; mais, quand j'ai eu seize ans passés , cette rage-là est devenue si forte, qu'une fois en train de chouriner, je devenais comme fou, je gâtais l'ouvrage... Oui, j'abîmais les peaux à force d'y donner des coups d< couteau à tort et à travers, car j'étais si acharné que je n'y voyais pas clair. Finalement . on m'a mis à la porte du charnier. J'ai voulu m'employer chez les bouchers : j'ai toujours eu du goût pour cet état-là. . . Ah ! bien , oui ! ils ont fait les fiers! ils m'ont méprisé comme des bottiers mépriseraient des savetiers. Alors j'ai cherché mon pain ailleurs... et je ne l'ai pas trouvé tout de suite; c'est dans ce temps-là que j'ai souvent fait la tortue. Enfin . j'ai eu à travailler dans les carrières de Montroui^e Mais au bout de deux ans ça m'a 9Cié de faire toujours l'écureuil dans les grandes roues pour tirer la pierre moyennant vingt sous par jour. J'étais grand et fort , je me suis engagé dans un régiment. On m'a demandé mon nom, mon âge et mes papiers. Mon nom? Y Albinos; mon âge? voyez ma barbe; mes papiers? voilà le certificat de mon maître car- rier. Je pouvais faire un grenadier soigné , on m'a enrôlé.
— Avec ta force, ton courage et ta manie de chouriner, s'il y avait eu la guerre dans ce temps-là , tu serais peut-être devenu officier.
— Tonnerre! à qui le dites-vous! Chouriner des Anglais ou des Prussiens . ça m'aurait bien autrement flatté que de chouriner des rosses... Mais, voilà le malheur, il n'y avait pas de guerre, (t il y avait la discipline... Un apprenti essaie de communiquer une raclée à son bourgeois, c'est bien : s'il est le plus faible , il la reçoit ; s'il est le plus fort , il la donne; on le met à la porte , quel- quefois au violon , il n'en est que ça. Dans le militaire, c'est autre chose. 1 n jour mon sergent me bouscule pour me faire obéir plus vite; il avait raison . car je faisais le clampin ; ça m'embête , je regimbe ; il me pousse , je le pousse : il me prend au collet . je lui envoie un coup de poing. On tombe sur moi; alors
HISTOIRE DU CHOURINEUR. 33
la rage me prend, le sang me monte aux yeux, j'y vois rouge... j'avais mou couteau à la main , jetais de cuisine, et aile/ doue!... Je me mets à chou- riner... à ehouriner... comme à l'abattoir... Je refroidis1 le sergent, je blesse; deux soldats!... une vraie boucherie!... onze coups de couteau à eux trois... oui, onze!... du sang partout.. . du sang... comme dans un charnier!... j'en ruisselais...
Le brigand baissa la tête d'un air sombre, hagard, et resta silencieux.
— A quoi penses-tu, Chourineur? — dit Rodolphe, l'observant avec intérêt.
— A rien... — répondit-il brusquement. Puis il reprit avec sa brutale in- souciance :
— Enfin on m'empoigne, on me met sur la planche au pain, et j'ai une fièvre cérébrale 2 .
— Tu t'es donc sauvé?
— Non; mais j'ai été quinze ans au pré au lieu d'être fauché3. J'ai ou- blié de vous due qu'au régiment j'avais repêché deux camarades qui se noyaient
1 Je tue. — 2 On me met en jugement et je suis condamné à mort. — 3 Aux galères au lieu d'avoir- été exécuté.
Si LKS MYSTÈRES DR l'Ail IS
dans la Marne; nous étions en garnison à Melun. Une autre fois... vous allez rire et dire que je suis un amphibie de feu et d'eau , sauveur pour hommes et pour femmes! une autrefois, étant en garnison à Rouen, toutes maisons de bois, de vraies cassines, le feu prend à un quartier; ça brûlait comme des al- lumettes; je suis de corvée pour l'incendie; nous arrivons au feu; on me crie qu'il y a une vieille femme qui ne peut pas descendre de sa chambre qui coin mençait à chauffer : j'y cours. Tonnerre! oui, ça chauffait... car ça me rap pelait mes fours à plâtre dans les bons jours. Finalement je sauve la vieille... même que j'en ai eu la plante des pieds rissolée. Enfin , grâce à mes sauve- tages, mon rai de pinson ' s'est tant tortillé des quatre pattes et de la langue, qu'il a fait changer ma peine; au lieu d'aller à Y abbaye de Monte-à-regret ' '', j'en ai eu pour quinze années de prè... Quand j'ai vu que je ne serais pas tué et que j'irais aux galères , j'ai voulu sauter sur mon bavard pour l' étrangler. au moment où il est venu à moi, en faisant le gentil, nie dire qu'd m'avait sauvé la vie. . . tonnerre !.. si on ne m'avait pas retenu ' . . .
— Tu regrettais donc de voir ta peine commuée!
— Oui... à ceux qui jouent du couteau... le couteau de Chariot*, c'est juste; à ceux qui volent, des fers aux pattes!1 chacun son lot... Mais vous forcer à vivre avec des galériens quand on a le droit d'être guillotiné tout de suite, c'est une infamie; sans compter qu'elle était drôle, ma vie, dans les premiers temps que j'étais au bagne. . . On ne tue pas un homme sans s'en sou- venir... voyez-vous...
— Tu as donc eu des remords.. . Chourineurl
- Des remords? Eh! non , puisque j'ai fait mon temps — dit le sauvage; — mais dans mes premiers temps de bagne il ne se passait pas de nuit où je ne voie, en manière de cauchemar, le sergent et les soldats que j'ai ehourinés, c'est-à-dire... ils n'étaient pas seuls — ajouta le brigand avec une sorte de terreur — ils étaient des dizaines, des centaines, des milliers à attendre leur tour dans une espèce d'abattoir... comme les chevaux que j'égorgeais à Mont- faucon attendaient leur tour aussi... Alors je voyais rouge, et je commençais à chouriner... à chouriner... sur ces hommes, comme autrefois sur les che- vaux... Mais plus je chourinais de soldats, plus il en revenait... Et en mou- lant ils me regardaient d'un air si doux... si doux... que je me maudissais de les tuer... niais je ne pouvais pas m'en empêcher... Ce n'était pas tout... je n'ai jamais eu de frère... et il se faisait que tous ces gens que j'égorgeais étaient mes frères... et que je les aimais... A la fin , quand je n'en pouvais plus, je m'éveillais tout trempé d'une sueur aussi froide que la neige fondue...
— C'était un vilain rêve , Chourineur !
— Oh! oui, allez... Ce rêve-là... voyez-vous... c'était à en devenir fou ou enragé... Aussi deux fois j'ai essayé de me tuer, une fois en avalant du vert- de-gris, l'autre fois en voulant m' étrangler avec une chaîne; mais, tonnerre ! je suis fort comme un taureau. Le vert-de-gris m'a donné soif, voilà tout..
1 Avocat. — 'Al échafftud. — 3 Le bourreau.
HISTOIRE DU OIIOURINEUR. 38
Quant au tour de chaîne que je m'étais passé au cou , ça m'a fait une cravate bleue naturelle. Plus tard l'habitude de vivre a piîs le dessus, mes cauchemars sont devenus plus rares, et j'ai l'ait comme les autres.
— Au bagne, tu étais à bonne école pour apprendre à voler.
— Oui. niais le goût n'y était pas... Les autres fagots ' me blaguaient là- dessus, niais je les assommais à coups de chaîne. C'est comme ça que j'ai connu le Maître d'école... Mais pour celui-là... respect aux poignets! il m'a donné nia payé comme vous me l'avez donnée tout à l'heure
— C'est donc un forçat libéré ?
- C'est-à-dire, il était fagot à perle de vue 2 , mais il s'est libéré lui-même.
— Il est évadé? On ne le dénonce pas?
— Ça n'est pas moi qui le dénoncerai, toujours; j'aurais l'air de le craindre. — -Comment la police ne le découvre-t-elle pas? Est-ce qu'on n'a pas son
signalement?
— Son signalement?... Ah bien, oui! Il y a long-temps qu'il a effacé de sa frimousse celui que le Meg des ?negs's y avait mis. Maintenant il n'y a que le boulanger qui met les damnés au four 4 qui pourrait le reconnaître, le Maître d'école.
— De quelle manière s'y est-il pris?
— Il a commencé par se rogner le nez qu'il avait long d'une aune; par là- dessus, il s'est débarbouillé avec du vitriol.
— Tu plaisantes ?
— S'il vient ce soir, vous le verrez; il avait un grand nez de perroquet, maintenant il est aussi camard. . . que la carline 5 , sans compter qu'il a des lèvres aussi grosses que le poing, et un visage aussi couturé que la veste d'un chiffonnier.
— Il est à ce point méconnaissable ?
— Depuis six mois qu'il s'est échappé de Rochefort , les railles ti l'ont cent fois rencontré sans le reconnaître.
— Pourquoi était-il au bagne?
— Pour avoir été faussaire, voleur et assassin. On l'appelle le Maître d'é- cole, parce qu'il a une écriture superbe et qu'il est très-savant.
— Et il est redouté ?
— Il ne le sera plus quand vous l'aurez rincé comme vous m'avez rincé. Et, tonnerre!!! je serais curieux de voir ça.
— Que fait-il pour vivre ?
— Il s'est associé à une vieille femme, mauvaise comme lui , et fine comme l'ambre , mais on ne la voit jamais; pourtant il a dit à l'ogresse qu'il amène- rait un jour ou l'autre sa largue 7.
— Et cette femme l'aide dans ses vols?
— Et dans ses assassinats aussi. On dit qu'il se vante d'avoir déjà escarpé s
1 Forçats. — '■ Forçat à perpétuité. — 3 Dieu. — '< Le diable. — '■> La mort. — ° Mouchards. — 7 Sa femme, — s Assassiné.
36 LES MYSTÈRES DE PARIS.
avec elle deux ou trois personnes, et entre autres, il y a trois semaines, un marchand de bœufs sur la route de Poissy, qu'ils ont dévalisé. On l'arrêtera tôt ou tard.
— Il faudra qu'on soit malin et vigoureux pour ça , car il porte toujours sous sa blouse deux pistolets chargés et un poignard; il dit que Chariot l'at- tend, qu'il ne sera, fauché qu'une fois, et qu'il tuera tout ce qu'il pourra tuer pour s'échapper. Oh! il ne s'en cache pas; et comme il est deux fois fort comme vous et moi , on aura du mal à l'abattre.
— Et en sortant du bagne , qu'as-tu fait , toi?, Chourineur ?
— J'ai été me proposer au maître débardeur du quai Saint-Paul , et j'y gagne ma vie.
— Mais, puisque après tout tu n'es pas grinche \ pourquoi vis-tu dans la Cité?
— Et où voulez-vous que je vive? Qui est-ce qui voudrait fréquenter un repris de justice? Et puis je m'ennuie tout seul , moi; j'aime la société, et ici je vis avec mes pareils. Je me cogne quelquefois... On me craint comme le feu dans la Cité, et le quart-d'œil1 n'a rien à me dire, sauf pour les batteries, qui me valent quelquefois vingt-quatre heures de violon.
— Et qu'est-ce que tu gagnes par jour?
— Trente-cinq sous, pour prendre dans la rivière des bains de pieds jus- qu'au ventre pendant douze ou quinze heures par jour, été comme hiver... Mais faut être juste, si à force d'avoir les pattes dans l'eau j'attrape la gre- nouille3, j'ai la permission de m'échiner les bras pour déchirer les bateaux et décharger les trains sur mon dos... Je commence en bête de somme et je finis en queue de poisson... Quand je n'aurai plus de force, je prendrai un crochet et un carquois d'osier, comme le vieux chiffonnier que je vois dans les brouillards de mon enfance.
— Avec tout ça tu n'es pas malheureux?
— Il y en a de pires que moi, bien sûr; sans mes rêves du sergent et des soldats égorgés, rêves que j'ai encore quelquefois, j'attendrais tranquillement le moment de crever au coin d'une borne, comme j'y suis né; mais ce rêve... Tenez. . . tonnerre ! . . . je n'aime pas à penser à ça — dit le Chourineur.
Et il vida sur un coin de la table le fourneau de sa pipe.
La Goualeuse avait écouté le Chourineur avec distraction , elle semblait ab- sorbée dans une rêverie douloureuse.
Rodolphe, lui-même, restait pensif.
Un incident tragique vint rappeler à ces trois personnages dans quel heu ils se trouvaient.
' Voleur. — ' Le commissaire — ' Maladie 'le la peau dont sont atteints presque tous les ravageurs, debai deurs et déchireurs de bateaux.
CHAPITRE V.
L ARRESTATION .
L'homme qui était sorti un moment , après avoir recommandé à l'ogresse son broc et son assiette , revint bientôt accompagné d'un autre personnage à larges épaules , à figure énergique , et lui dit : — Voilà un hasard de se ren- contrer comme ça , mon vieux ! Entre donc , nous boirons un verre de vin.
Le Chourineur dit tout bas à Rodolphe et à la Goualeuse , en leur montrant le nouveau venu.
— Il va y avoir de la grêle... c'est un raille ' . Attention !
Les deux bandits , dont l'un , coiffé d'un bonnet grec enfoncé jusque sur ses sourcils, avait demandé plusieurs fois le Maître d'école et le Gros-Boiteux, échangèrent un coup d'œil rapide , se levèrent simultanément de table et se dirigèrent vers la porte; mais les deux agents se jetèrent sur eux en poussant un cri particulier.
Une lutte terrible s'engagea.
La porte de la taverne s'ouvrit ; d'autres agents se précipitèrent dans la salle, et l'on vit briller au dehors les fusils des gendarmes.
Profitant du tumulte , le charbonnier dont nous avons parlé s'avança jus- qu'au seuil du tapis-franc , et, rencontrant par hasard le regard de Rodolphe, il porta à ses lèvres l'index de la main droite.
1 Agent de sûreté.
38 LES MYSTÈRES DE PARIS.
Rodolphe , d'un geste aussi rapide qu'impérieux , lui ordonna de s'éloigner ; puis il continua d'observer ce qui se passait dans la taverne.
L'homme au bonnet grec poussait des hurlements de rage ; à demi étendu sur la table , il faisait des soubresauts si désespérés que trois hommes le conte- naient à peine.
Anéanti, morne, la figure livide , les lèvres blanches , la mâchoire inférieure tombante et convulsivement agitée, son compagnon ne fit aucune résistance, il tendit de lui-même ses mains aux menottes.
L'ogresse, assise dans son comptoir et habituée à de pareilles scènes, res- tait impassible, les mains dans les poches de son tablier.
— Qu'est-ce qu'ils ont donc fait, ces deux hommes, mon bon monsieur Narcisse Borel >. — demanda-t-elle à un des agents, qu'elle connaissait.
— Ils ont assassiné hier une vieille femme dans la rue Saint-Christophe , pour dévaliser sa chambre. Avant de mourir, la malheureuse a dit qu'elle avait mordu l'un des meurtriers à la main. On avait l'œil sur ces deux scélérat- : mon camarade est venu tout à l'heure s'assurer de leur identité , et les voilà pinces.
— Heureusement qu'ils m'ont payé leur chopine d'avance — dit l'ogresse. — Vous ne voulez rien prendre , monsieur Narcisse ? un verre de ratafia de la Colonne ?
— Merci, mère Ponisse; il faut que j'enfourne ces brigands-là. En voilà un qui regimbe encore ! . . .
En effet, l'assassin au bonnet grec se débattait avec rage. Lorsqu'il s'agit de le mettre dans un fiacre qui attendait dans la rue, il se défendit tellement qu'il fallut le porter.
Son complice , saisi d'un tremblement nerveux , pouvait à peine se soutenir, ses lèvres violettes remuaient comme s'il eût parlé. . . On jeta cette masse inerte dans la voiture.
Avant de quitter le tapis-franc, l'agent regarda attentivement les autres buveurs , et il dit au Chourineur d'un ton presque affectueux : - — Te voilà, mauvais sujet '. il y a long-temps qu'on n'a entendu parler de toi ! tu n'as pas eu de batteries l Tu deviens donc sage ?
— Sage comme une image ; vous savez que je ne casse guère la tête qu'à ceux qui me le demandent.
— Il ne te manquerait plus que cela . de provoquer les autres , fort comme tu es !
— Voilà pourtant mon maître — dit le Chourineur en mettant la main sur l'épaule de Rodolphe.
— Tiens ! je ne le connais pas , celui-là — dit l'agent en examinant Rodolphe.
— Et je ne crois pas que nous fassions connaissance — répondit celui-ci.
— Je le désire pour vous, mon garçon — dit l'agent. Puis s'adressant à l'ogresse : — Bonsoir, mère Ponisse : c'est une vraie souricière que votre tapi>- frane, voilà le troisième assassin que j'y prends.
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L'ARRESTATION. 39
— Et j'espère bien que ce ne sera pas lt> dernier, monsieur Narcisse; c'esl bien à votre service... dit gracieusement l'ogresse en s'inclinant avec dé férence.
Après le départ do l'agent de police, le jeune homme à figure plombée, qui fumait en buvant de l'eau-de-vie , rechargea sa pipe et dit , d'une voix enrouée , au Chourineur :
— Est-ce que tu n'as pas reconnu le bonnet grec 1 C'est l'homme à la Bou- lotte. Quand j'ai vu entrer les agents , j'ai dit : — Ilya quelque chose ; avec ça que l'autre cachait toujours sa main gauche sous la table.
— C'est tout de même heureux pour le Maître d'école et le Gros-Boiteux qu'ils ne se soient pas trouvés là — reprit l'ogresse. — Le bonnet grec les a demandés deux fois pour des affaires qu'ils ont ensemble... Mais je ne man- gerai ' jamais mes pratiques. Qu'on les arrête, bon... chacun son métier. . . mais je ne les vends pas... Tiens ! quand on parle du loup on en voit la queue — ajouta l'ogresse au moment où un homme et une femme entraient dans le cabaret , — voilà justement le Maître d'école et sa largue ' . Ah bien ... il avait raison de ne pas la montrer... quel vilain vieux museau elle a!... Faut qu'elle se rabiboche joliment par le cœur pour qu'il l'ait choisie.
Au nom du Maître d'école, une sorte de frémissement de terreur circula parmi les hôtes du tapis franc.
Rodolphe lui-même , malgré son intrépidité naturelle , ne put vaincre une légère émotion à la vue de ce redoutable brigand , qu'il contempla pendant quelques instants avec une curiosité mêlée d'horreur.
Le Chourineur avait dit vrai , le Maître d'école s'était affreusement mutilé.
On ne pouvait voir quelque chose de plus épouvantable que le visage de cet homme. Sa figure était sillonnée en tous sens de cicatrices profondes , livides; l'action corrosive du vitriol avait boursouflé ses lèvres ; les cartilages du nez ayant été coupés , deux trous difformes remplaçaient les narines. Ses yeux gris , très-clairs , très-petits , très-ronds , étincelaient de férocité ; son front , aplati comme celui d'un tigre , disparaissait à demi sous une casquette de four- rure à longs poils fauves. .. ; on eût dit la crinière du monstre.
Le Maître d'école n'avait guère plus de cinq pieds deux ou trois pouces, sa tête, démesurément grosse, s'enfonçait entre ses deux épaules larges, puis- santes , charnues , qui se dessinaient même sous les plis flottants de sa blouse de toile écrue ; il avait les bras longs , musculeux ; les mains courtes , grosses et velues jusqu'à l'extrémité des doigts; ses jambes étaient un peu arquées; leurs mollets énormes annonçaient une force athlétique. Cet homme offrait, en un mot, l'exagération de ce qu'il y a de court, de trapu, de ramassé dans le type de l'Hercule Farnèse. Quant à l'expression de férocité qui éclatait sur ce masque affreux , quant à ce regard inquiet , mobile , ardent comme celui d'une bête sauvage , il faut renoncer à les peindre.
La femme qui accompagnait le Maître d'école était vieille , assez proprement
' Dénoncerai. — 2 Sa femme
40 LES MYSTÈRES DE PARIS.
vêtue d'une robe brune, d'un tartan à carreaux rouges à fond noir, et d'un
bonnet blanc.
Rodolphe la voyait de profil ; son œil vert , son nez crochu, ses lèvres minces, son menton saillant, sa physionomie à la fois méchante et rusée, lui rappe- lèrent involontairement la Chouette , cette horrible vieille dont Fleur-do-Marie avait été victime.
Il allait faire part à la jeune fille de cette observation, lorsqu'il la vit tout à coup pâlir en regardant avec une terreur muette la hideuse compagne du Maître d'école; enfin, saisissant le bras de Rodolphe d'une main tremblante, la Goualeusc lui dit à voix basse :
— Oh ! la Chouette ! ... la Chouette. . . la borgnesse !
A ce moment le Maître d'école , après avoir échangé quelques paroles à voix liasse avec Barbillon , s'avança lentement vers la table où s'attablaient Ro- dolphe, la Goualeuse et le Chourinour. Alors, s' adressant à Fleur-de- Mario . d'une voix rauque le brigand lui dit :
— Eh! dis donc , la belle blonde . tu vas quitter ces doux mufles et t'en venir avec moi...
La Goualeuse ne répondit rien, se serra contre Rodolphe; ses dents se cho- quaient d'effroi.
— Et moi... je ne serai pas jalouse de mon homme, de mon petit fourline — dit la Chouette en riant aux éclats.
Elle ne reconnaissait pas encore dans la Goualeuse... la Pégriotte , son an- cienne \ ictime.
— Ah çà . blondinette, m'entends-tu 1 — dit le monstre en s'avançant. — Si tu ne viens pas, je t'éborgne pour laire le pondant de la Chouette. Et toi , l'homme à moustaches... (il s'adressait à Rodolphe i, si tu ne me jettes pas la petite gironde ' par-dessus la table... je to crève...
— Mon Dieu, mon Dieu ! défendez-moi! — s'écria la Goualeuse à Rodolphe, en joignant les mains. Puis , réfléchissant qu'elle allait l'exposer peut-être à un grand danger, elle reprit à voix basse — Non , non , ne bougez pas, mon- sieur Rodolphe ; s'il approche , je crierai au secours . et . de pour d'un esclandre qui attirerait la police, l'ogresse prendra mon parti.
— Sois tranquille , ma fille — dit Rodolphe en regardant froidement le Maître d'école. — Tu es à côté de moi , tu n'en bougeras pas; et comme ce hideux gredin te fait mal au cœur et à moi aussi . je vais le jeter dehors.
— Toi '.. . — dit le Maître d'école.
— Moi !.. — reprit Rodolphe.
Et, malgré les efforts de la Goualeuse, il se leva de table.
Malgré son audace, le Maître d'école recula d'un pas, tant la physionomie de Rodolphe était menaçante, tant son regard était surtout saisissant... Car certains coups d'œil ont une puissance magnétique irrésistible, quelques duel-
1 Jolit fille.
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listes célèbres doivent, dit-on, leurs sanglants triomphes à cette action fasci- natrice qui démoralise, qui domine, qui atterre leurs adversaires.
Le Maître d'école tressaillit, recula encore d'un pas, et, ne se fiant plus à sa force prodigieuse, il chercha sous sa blouse un long couteau-poignard.
Un meurtre eût peut-être ensanglanté le tapis-franc , si la Chouette, saisis- sant le Maître d'école par le bras, ne se fût écriée :
— Minute. . . minute. . . fourline ' , laisse-moi dire un mot. . . tu mangeras ces deux mufles tout à l'heure, ils ne t'échapperont pas...
Le Maître d'école regarda la borgnesse avec étonnement.
Depuis quelques minutes elle observait Fleur-de-Marie avec une attention croissante, cherchant à rassembler ses souvenirs. Enfin elle ne conserva plus le moindre doute : elle reconnut la Goualeuse.
— Est-il bien possible ! — s'écria donc la borgnesse en joignant les mains avec étonnement — c'est la Pégriotte , la voleuse de sucre d'orge. Mais d'où donc que tu sors? c'est donc le boulanger2 qui t'envoie ? — ajouta-t-elle en mon- trant le poing à la jeune fille. — Tu retomberas donc toujours sous ma griffe? Sois tranquille, si je ne t'arrache plus de dents, je t'arracherai toutes les larmes de ton corps. Ah ! vas-tu rager! Tu ne sais donc pas? je connais les gens qui t'ont élevée avant qu'on ne t'ait livrée à moi. . . Le Maître d'école a vu au pré 3 l'homme qui t'avait amenée dans mon chenil quand tu étais toute petite. Il a des preuves que c'est des daims huppés11, les gens qui t'ont élevée...
— Mes parents! vous les connaissez? — s'écria Fleur-de-Marie.
— Que je les connaisse ou non , tu n'en sauras rien, ce secret-là est à nous deux fourline, et je lui arracherais plutôt la langue que de lui laisser te le dire. . . Hein ! ça va te faire pleurer, ça, la Pégriotte?. . .
— Mon Dieu , non — dit la Goualeuse avec une amertume profonde — maintenant... j'aime autant ne pas les connaître, mes parents...
Pendant que la Chouette parlait, le Maître d'école avait repris un peu d'as- surance en regardant Rodolphe à la dérobée; il ne pouvait croire que ce jeune homme de taille moyenne et svelte fût en état de se mesurer avec lui ; sûr de sa force herculéenne , il se rapprocha du défenseur de la Goualeuse, et dit à la Chouette avec autorité :
— Assez causé. Je veux défoncer ce beau mufle-là. . . pour que la belle blonde me trouve plus gentil que lui.
D'un bond Rodolphe sauta par-dessus la table.
— ■ Prenez garde à mes assiettes ! — cria l'ogresse.
Le Maître d'école se mit en défense , les deux mains en avant , le haut du corps en arrière , bien campé sur ses robustes reins , et pour ainsi dire arc- bouté sur une de ses jambes énormes. . . qui ressemblait à un balustre de pierre.
Au moment où Rodolphe s'élançait sur lui , la porte du tapis-franc s'ouvrit violemment; le charbonnier dont nous avons parlé, et qui avait presque six
1 Diminution Aefonrloiireur, assassin. — 2 Le diable. — '1 Aux galères. — '' Des gens riclies.
li
42 LES MYSTERES DE PARIS.
pieds de haut, se précipita dans la salle, écarta rudement le Maître d'école, s'approcha de Rodolphe et lui dit à l'oreille, en allemand :
— Monseigneur, la comtesse et son frère... Ils sont au bout de la rue.
A ces mots, Rodolphe fit un mouvement d'impatience et de colère, jeta un louis sur le comptoir de l'ogresse et courut vers la porte.
Le Maître d'école tenta de s'opposer au passage de Rodolphe ; mais celui-ci se retournant lui détacha au milieu du visage deux ou trois coups de poing si rudement assénés, que le taureau chancela tout étourdi et tomba pesamment à demi renversé sur une table.
— Vive la Charte! !! je reconnais là mes coups de poing de la fin — s'écria le Chourineur. — Encore quelques leçons comme ça, et je les saurai...
Revenu à lui au bout de quelques secondes, le Maître d'école s'élança à la poursuite de Rodolphe ; mais ce dernier avait disparu avec le charbonnier dans le sombre dédale des rues de la Cité; il fut impossible au brigand de les re- joindre.
Au moment où le Maître d'école rentrait écumant de rage, deux personnes, accourant du côté opposé à celui par lequel Rodolphe avait disparu, se préci- pitèrent dans le tapis-franc, essoufflées, comme si elles eussent fait rapidement une longue course.
Leur premier mouvement fut de jeter les yeux de côté et d'autre dans la taverne.
— Malheur! — dit l'un — il est parti... cette occasion est encore perdue. Ces deux nouveaux venus s'exprimaient en anglais.
La Goualeuse. épouvantée de sa rencontre avec la Chouette, et redoutant les menaces du Maître d'école, profita du tumulte et de l'étonnement cau-<- par l'arrivée des deux nouveaux hôtes du tapis-franc , se glissa par la porte éntr'ouverte . et sortit du eabaret.
DE 6EAUr.;U\.T?
CHAPITRE VI.
THOMAS SEYTON ET LA COMTESSE SARAH.
Les deux personnages qui venaient d'entrer dans le tapis-franc appartenaient à une tout autre classe que celle des habitués de cette taverne. L'un, grand, élancé, avait des cheveux presque blancs, les sourcils et les favoris noirs, une figure osseuse et brune , l'air dur, sévère; sa longue redingote se boutonnait militairement jusqu'au cou. Nous appellerons ce personnage Thomas Seyton.
Son compagnon était jeune, pâle et beau; il paraissait âgé de trente-trois ou trente-quatre ans. Ses cheveux, ses sourcils et ses yeux d'un noir foncé faisaient ressortir la blancheur mate de son visage. A sa démarche, à la peti- tesse de sa taille , à la délicatesse de ses traits , il était facile de reconnaître dans ce personnage une femme déguisée en homme.
44 LES MYSTÈRES DE PARIS.
Cette femme était la comtesse Sarah Mac-Gregor. Nous dirons plus tard au lecteur par suite de quels événements la comtesse et son frère se trouvaient ainsi dans ce cabaret de la Cité.
— Thomas, demandez à boire , et interrogez ces gens-là sur lui : peut-être apprendrons-nous quelque chose — dit Sarah, parlant toujours anglais.
L'homme à cheveux blancs et à sourcils noirs s'assit à une table pendant que Sarah s'essuyait le front, et dit à l'ogresse en très-bon français, et presque sans aucun accent :
— Madame, faites-nous donner quelque chose à boire, s'il vous plaît. L'entrée de ces deux personnes dans le tapis-franc avait vivement excité
l'attention ; leur costume, leurs manières, annonçaient qu'ils ne fréquentaient jamais ces ignobles cabarets ; à leur physionomie inquiète, affairée, on devinait que des motifs importants les amenaient dans ce quartier.
Le Chourineur, le Maître d'école et la Chouette les considéraient avec une avide curiosité.
Surprise de l'apparition d'hôtes si nouveaux, l'ogresse partageait l'attention générale. Thomas Seyton lui dit une seconde fois avec impatience :
— Nous avons demandé quelque chose à boire, madame; ayez donc la bonté de nous servir.
La mère Ponisse , flattée de cette courtoisie, se leva de son comptoir, vint gracieusement s'appuyer à la table des nouveaux consommateurs, et dit :
— Voulez-vous un litre de vin ou une bouteille cachetée?
— Donnez-nous une bouteille de vin , des verres et de l'eau.
L'ogresse servit; Thomas Seyton lui jeta cent sous, et, refusant la monnaie qu'elle voulait lui rendre :
— Gardez cela pour vous , notre hôtesse , et acceptez un verre de vin avec nous.
— Vous êtes bien honnête, monsieur — dit la mère Ponisse en regardant le frère de la comtesse avec autant d'étonnement que de reconnaissance.
— Mais , dites-moi — reprit celui-ci — nous avions donné rendez-vous à un de nos camarades dans un cabaret de cette rue; nous nous sommes peut-être trompés.
— C'est ici le Lapin-Blanc, pour vous servir, monsieur.
— C'est bien cela — dit Thomas en faisant un signe d'intelligence à Sarah. — Oui, c'est bien au Lapin-Blanc qu'il devait nous attendre...
— Et il n'y a pas deux Lapins-Blancs dans la rue — dit orgueilleusement l'ogresse. — Mais comment était-il, votre camarade?
— Grand et mince, cheveux et moustaches châtain-clair — dit Seyton.
' — Attendez donc, attendez donc, c'est mon homme de tout à l'heure... un charbonnier d'une très-grande taille est venu le chercher, et ils sont partis ensemble.
— Justement ce sont eux que nous cherchions — dit Tom.
— Et ils étaient seuls ici? — demanda Sarah.
THOMAS SEYTON ET LA COMTESSE SARAH. 45
C'est-à-dire , le charbonnier n'est venu qu'un moment; votre autre ca- marade a soupe ici avec la Goualeuse et le Chourineur; — et du regard l'o- gresse désigna celui des convives de Rodolphe qui était resté dans le cabaret.
Thomas et Sarah se retournèrent vers le Chourineur.
Après quelques minutes d'examen , Sarah dit en anglais à son compagnon ;
— Connaissez-vous cet homme ?
-Non. Karl avait perdu les traces de Rodolphe à l'entrée de ces rues ob- scures. Voyant Murph, déguisé en charbonnier, rôder autour de ce cabaret et venir sans cesse regarder au travers des vitres , il s'est douté de quelque chose et il est venu nous avertir... Mais Murph l'aura sans doute reconnu.
Pendant cette conversation tenue à voix basse et en langue étrangère , le Maître d'école dit à la Chouette en regardant Tom et Sarah :
— Le messière ■ a dégainé une roue de derrière 2 à l'ogresse. Il est bientôt minuit , il pleut , il vente ; quand ils vont décarrer 3 nous les empaumerons 4 ; je grinchiraP le sinve. Il est avec une largue**, il ne criblera'' pas.
Lors même que Tom et Sarah eussent entendu ce hideux langage , ils ne l'eussent pas compris , ignorant ainsi le complot qui se tramait contre eux.
— Sois tranquille , fourline — reprit la Chouette — si le messière criblait à la grive8, j'ai mon vitriol dans ma poche, je lui casserais la fiole dans la gargoine9... faut toujours donner à boire aux enfants pour les empêcher de crier. — Puis elle ajouta : — Dis donc , fourline , la première fois que nous trouverons la Pégriotte , faudra l'emmener d'autor ,0. Une fois que nous la tiendrons chez nous , nous lui frotterons le museau avec mon vitriol , ça fait qu'elle ne fera plus tant la fière avec sa jolie frimousse...
— Tiens , la Chouette , je finirai par t' épouser — dit le Maître d'école ; — tu n'as pas ta pareille pour l'adresse et le courage... La nuit du marchand de bœufs... je t'ai jugée; j'ai dit : Voilà ma femme, elle travaillera mieux qu'un homme.
— Et t'as bien dit , fourline ; si le Squelette avait eu tantôt une femme comme moi pour allumer"... il n'aurait pas été mouché*2 le surin i3 dans Yavaloir^ du sinve ,5.
— Son compte est bon , il ne sortira maintenant de la Lorceffe ,6 que pour être fauchéa ; ça fera une tronche ,8 de moins.
— Quel singulier langage parlent ces gens-là ! — dit Sarah , qui avait invo- lontairement écouté les derniers mots de l'entretien du Maître d'école et de la Chouette. Puis elle ajouta, en montrant le Chourineur :
— Si nous interrogions cet homme sur Rodolphe, peut-être saurions-nous quelque chose.
— Essayons — dit Thomas. Et, s'adressant au Chourineur . — Camarade, nous devions retrouver dans ce cabaret un de nos amis; il y a soupe avec
' La dupe. — 2 Cent sous. — 3 Sortir. — 4 Nous les suivrons. — 5 Volerai. — 6 Femme. — 7 Criera. — 8 II criait à la garde. — 9 Bouche. — IO D'autorité. — 11 Veiller. — ' 2 Pris. — ,:i I.e couteau. — ■* Dans la gorge. — I5 De la vielime. — lC De la Force. — M Guillotiné. — '8 Tête.
46 LES MYSTÈRES DE PARIS.
vous : puisque vous le connaissez , dites-nous si vous savez où il est allé 1
— Je le connais parce qu'il m'a rincé il y a deux heures en défendant la Goualeuse
— Et vous ne l'aviez jamais vu ?
— Jamais... Nous nous sommes rencontrés dans l'allée de la maison où demeure Bras-Rouge.
— L'hôtesse ! encore une bouteille cachetée, et du meilleur — dit Thomas Seyton .
Sarah et lui avaient à peine trempé leurs lèvres dans leurs verres encore pleins; la mère Ponisse. pour faire honneur sans doute à sa propre cave , avait plusieurs fois vidé le sien.
— Et vous nous servirez sur la table de monsieur, s'il veut bien le per- mettre — ajouta Thomas en allant se mettre avec Sarah à côté du Chouri- neur, aussi étonné que flatté de cette politesse.
Le Maître d'école et la Chouette causaient toujours à voix basse et en argot de leurs sinistres projet-.
La bouteille servie, Sarah et son frère attablés avec le Chourineur et l'o- gresse, qui avait regardé une seconde invitation comme superflue, l'entretien continua.
— Vous nous disiez donc, mon brave, que vous aviez rencontré notre ca- marade Rodolphe dans la maison où demeure Bras-Rouge '. — dit Thomas Seyton en trinquant avec le Chourineur.
— Oui, mon brave — répondit celui-ci; et il vida lestement son verre.
— Voilà un singulier nom... Bras-Rouge ! Qu'est-ce que c'est que ce Bras- Rouge ?
— Il pastique la mallouze — dit négligemment le Chourineur ; et il ajouta — Voilà de fameux vin , mère Ponisse !
— C'est pour ça qu'il ne faut pas laisser votre verre vide, mon brave — reprit Thomas Seyton en versant de nouveau à boire au Chourineur.
— A votre santé — dit celui-ci — et à celle de votre petit ami qui. .. enfin suffit... Si ma tante était un homme, ça serait mon oncle, comme dit le pro- verbe... Allez donc, farceur!... je m'entends.
Sarah rougit imperceptiblement. Son frère continua :
— Je n'ai pas bien compris ce que vous m'avez dit sur ce Bras-Rouge. Rodolphe sortait de chez lui, sans doute \
— Je vous ai dit que Bras-Rouge pastiqua.it la maltoute, Thomas regarda le Chourineur avec surprise.
— Qu'est-ce que ça veut dire, pastiquer la mal... Comment dites-vous cela?. .
— Pastiquer la maltouze? faire la contrebande, donc. Il paraît que vous ne dévidez pas le jars ' '.
— Mon brave, je ne vous comprends plus.
1 Que vous ne parlez pas ar.
THOMAS SEYTON ET LA COMTESSE SARAH. 17
Je vous dis : Vous ne parlez donc pas argot comme M'. Rodolphe? — Argot i — dit Thomas Seyton en regardant Sarah d'un air surpris.
— Allons , vous êtes des peintes l ... Mais le camarade Rodolphe est un l'a meux ~/r/ \ lui; tout peintre en éventails qu'il est, il m'en remontrerait à moi- même pour l'argot... Eh bien, puisque vous ne parlez pas ce beau langage-là , je vous dis en bon français que Bras-Rouge est contrebandier; sans compter qu'il tient un estaminet aux Champs-Elysées. Je dis sans traîtrise qu'il est contrebandier... car il ne s'en cache pas, il s'en vante au nez des gabelous; mais cherche , et attrape si tu peux. .. car Bras-Rouge est malin.
— Et qu'est-ce que Rodolphe allait faire chez cet homme 1 — demanda Sarah.
— Ma foi , monsieur... ou madame... à votre choix, je n'en sais rien de rien, aussi vrai que je bois ce verre de vin. Ce soir, je riais avec la Goua- leuse , qui croyait que je voulais la battre : elle s'enfonce dans l'allée de la maison de Bras-Rouge, je la poursuis... c'était noir comme chez le diable; au lieu d'empoigner la Goualeuse , je tombe sur maître Rodolphe... qui me donne ma paye, et d'une fière force. ..oh ! oui... il y avait surtout les coups de poing de la fin... tonnerre ! c'était-il bien festonné ! Il m'a promis de me montrer ce coup-là. . .
— Et Bras-Rouge , quel homme est-ce l — demanda Tom. — Quelle espèce de marchandises vend- il 1
— Bras-Rouge 1 dame ! il vend tout ce qu'il est défendu de vendre , il fait tout ce qu'il est défendu de faire. Voilà sa partie. N'est-ce pas , mère Pomsse X
— Oh ! c'est un cadet qui a plus d'une corde à son arc — dit l'ogresse. — Il est par là-dessus principal locataire d'une certaine maison rue du Temple. . . drôle de maison encore... Mais suffit... — ajouta l'ogresse, craignant d'en avoir trop dit.
— Et quelle est l'adresse de Bras-Rouge dans cette rue \ — demanda Thomas Seyton au Chourineur.
— -Numéro 13, monsieur.
— Peut-être apprendrons-nous là quelque chose — dit tout bas Seyton à sa sœur; — demain j'y enverrai Karl.
— Puisque vous connaissez M. Rodolphe — reprit le Chourineur — vous pouvez vous vanter d'avoir un ami solide... et bon enfant.. Sans le char- bonnier, il allait se donner un coup de peigne avec le Maître d'école , qui est là-bas dans son coin avec la Chouette... Tonnerre ! faut que je me tienne à quatre pour ne pas l'exterminer, cette vieille sorcière , quand je pense à ce qu'elle a fait à la Goualeuse. . . Mais patience. . . un coup de poing n'est jamais perdu, comme dit c't autre.
Minuit sonna à l'Hôtel-de-Ville.
Le quinquet de la taverne ne jetait plus qu'une lumière douteuse.
' Hommes simples. — 2 Camarade.
48 LES MYSTÈRES DE PAIUS.
A l'exception du Chourineur et de ses deux convives , du Maître d'école et de la Chouette , tous les habitués du tapis-franc s'étaient peu à peu retirés. Le Maître d'école dit tout bas à la Chouette :
— Nous allons nous cacher dans l'allée en face , nous verrons décarrer ' les messières a. S'ils vont à gauche , nous les attendrons dans le recoin de la rue Saint-Éloi : s'ils vont à droite , nous les attendrons dans les démolitions , du côté de la triperie ; il y a là un grand trou... J'ai mon idée.
Et le Maître d'école et la Chouette se dirigèrent vers la porte.
— Vous ne pùanchez donc rien ce soir? — leur dit l'ogresse.
— Non, mère Ponisse... Nous étions entrés pour nous mettre à l'abri — dit le Maître d'école; et il sortit avec la Chouette.
1 Sortir. — 2 Les victimes.
SLAVOICNÀT
CHAPITRE VII.
LA BOURSE OU LA VIE.
Au bruit que fit la porte en se fermant, Tom et Sarah sortirent de leur rê- verie ; ils se levèrent et remercièrent le Chourineur des renseignements qu'il leur avait donnés. Ce dernier sortit; le vent redoublait de violence , la pluie tombait à torrents.
Le Maître d'école et la Chouette , embusqués dans une allée faisant face au tapis-franc, virent le Chourineur s'éloigner du côté de la rue où se trouvait une maison en démolition. Bientôt ses pas, un peu alourdis par ses fréquentes libations de la soirée , se perdirent au milieu des sifflements de la bise et des rafales de pluie qui fouettaient les murailles.
Tom et Sarah quittèrent la taverne malgré la tourmente, et prirent une di- rection opposée à celle du Chourineur.
50 LES MYSTÈRES DE PARIS.
— Ils sont enflacjuh ' — dit tout bas le Maître d'école à la Chouette ; — débouche ton vitriol : attention !
— Otons nos souliers, ils ne nous entendront pas marcher derrière eux — répondit la Chouette.
— Tu as raison , toujours raison ; faisons patte de velours , nia vieille.
Le hideux couple ôta ses chaussures et se glissa dans l'ombre en rasant les maisons. . .
Grâce à ce stratagème, le bruit des pas de la borgnesse et du Maître d'école fut tellement amorti , qu'ils suivirent Tom et Sarah presque à les toucher sans que ceux-ci les entendissent.
„ — Heureusement notre fiacre est au coin de la rue — dit Thomas Seyton ; — car la pluie va nous traverser. N'avez-vous pas froid, Sarah ?
— Peut-être apprendrons -nous quelque chose par le contrebandier, par ce Bras-Rouge — dit Sarab pensive sans répondre à la question de son frère.
Tout à coup celui-ci s'arrêta et dit :
— Je me suis trompé de rue, il fallait prendre à gauche en sortant du ca- baret; nous devons passer devant une maison en démolition pour retrouver notre fiacre. Retournons sur nos pas.
Le Maître d'école et la Chouette, qui suivaient leurs victimes de près si jetèrent dans l'embrasure d'une porte pour n'être pas aperçus de Tom et de Sarah, qui les coudoyèrent' presque.
— Au fait , j'aime mieux qu'ils aillent du côté des décombres — dit tout lias le Maître d'école; — si le messièrt regimbe j'ai mon idée.
Sarah et son frère, après avoir de nouveau passé devant le tapis-franc, ar- rivèrent près d'une maison en ruines. Cette masure étant à moitié démolie, » s ra\r.- découvertes formaient une espèce de gouffre le long duquel la rue se pro- longeait en cet endroit.
Toul à coup le Maître d'école bondit avec la vigueur et la souplesse d'un igre; d'une de ses larges mains il saisit Seyton à la gorge et lui dit :
— Ton argent , ou je te jette dans ce trou !
Fui- le brigand, repoussant Seyton en arrière, lui fit perdre l'équilibre, et d'une main le retint pour ainsi dire suspendu au-dessus de la profonde exca- vation, tandis que de l'autre main il saisit le bras de Sarah comme dans un et au.
Avant que Tom eût fait un mouvement , la Chouette l'avait dévalisé avec une dextérité merveilleuse.
Sarah ne cria pas, ne chercha pas à se débattre; elle dit d'une voix calme :
— Donnez-leur votre bourse , mon frère. — Et s'adressant au brigand . — Nous ne crierons pas, ne nous faites pas de mal.
La Chouette, après avoir scrupuleusement fouillé les poches des deux vic- times de ce guet-apens, dit à Sarah :
1 Perdus. — 7 Le yoW
LA BOURSE OU LA VII'.. SI
— Voyons tes mains, s'il y a dos bagues. Non dit La vieille femme en grommelant. —Tiens, pas d'anneaux!... quelle misère!
Le sang-froid de Thomas Seyton ne se démentit pas pendant cette scène aussi rapide qu'imprévue.
— Voulez-vous l'aire un marché? Mou portefeuille contient des papiers qui vous seront inutiles; rapportez- le-moi , et demain je vous donne vingt-cinq louis — dit Thomas au Maître d'école, dont la main l'étreignait moins ru- dement .
— Oui, pour nous tendre une souricière! — répondit le brigand. — Al- lons , file sans regarder derrière toi. Tu as du bonheur d'en être quitte pour si peu.
— Un moment — dit la Chouette — s'il est gentil , il aura son portefeuille ; il y a moyen. — Puis s 'adressant à Thomas Seyton : — Vous connaissez la plaine Saint-Denis?
-Oui.
— Savez-vous où est Saint-Ouen ?
— Oui.
— En face de Saint-Ouen , au bout du chemin de la Révolte , la plaine est plate ; à travers champs , on y voit de loin ; venez-y demain matin tout seul , aboulez l'argent , vous m'y trouverez avec le portefeuille ; donnant, donnant , je vous le rendrai.
— Mais il te fera pincer, la Chouette !
— Pas si bête ! il n'y a pas mèche. . . on voit de trop loin. Je n'ai qu'un œil. . . mais il est bon ; si le messière vient avec quelqu'un , il ne trouvera plus per- sonne, j'aurai décanillé.
Sarah parut frappée d'une idée subite ; elle dit au brigand :
— Voulez-vous gagner de l'argent ?
— Oui.
— Avez-vous vu dans le cabaret d'où nous sortons , car maintenant je vous reconnais, avez-vous vu l'homme que le charbonnier est venu chercher?
— Un mince à moustaches? Oui , j'allais manger un morceau de ce. mufle- là; mais il ne m'a pas donné le temps. . . Il m'a étourdi de deux coups de poing et m'a renversé sur une table. . . c'est la première fois que ça m'arrive.. . Oh ! je m'en vengerai !
— Eh bien ! il s'agit de lui — dit Sarah.
— — De lui? — s'écria le Maître d'école. — 1,000 francs , et je vous le tue. . .
— Misérable ! il ne s'agit pas de le tuer. . . — dit Sarah au Maître d'école.
— De quoi donc , alors ?
— Venez demain à la plaine Saint-Denis , vous y trouverez mon compagnon — reprit-elle — vous verrez bien qu'il est seul; il vous dira ce qu'il faut faire. Ce n'est pas 1,000 francs, mais 2,000 francs que je vous donnerai... si vous réussissez .
— ■ Fourline — dit tout bas la Chouette au Maître d'école — il y a de l'ar-
52 LES MYSTERES IJE i'ARIS.
gent à gagner ; c'est des daims huppés ' qui veulent monter un coup à un en- nemi ; cet ennemi , c'est ce gueux que tu voulais crever... Faut y aller ; j'irai , moi, à ta place... Deux mille balles! mon vieux, ça en vaut la peine.
— Eh bien ! ma femme ira — dit le Maître d'école , — vous lui direz ce qu'il y a à faire , et je verrai. . .
— Soit, demain à une heure.
— A une heure.
— Dans la plaine Saint-Denis.
— Dans la plaine Saint-Denis.
— Entre Saint-Ouen et le chemin de la Révolte, au bout de la route.
— C'est dit.
— Et je vous rapporterai votre portefeuille.
— Et vous aurez les 500 francs promis , et un à-compte sur l'autre affaire si vous êtes raisonnable.
— Maintenant allez à droite, nous à gauche; ne nous suivez pas; sinon... Et le Maître d'école et la Chouette s'éloignèrent rapidement, pendant que
Thomas Seyton et sa sœur se dirigeaient à grands pas vers le parvis Notre- Dame.
Un témoin invisible avait assisté à cette scène... c'était le Chourineur, qui s'était tapi dans les décombres de la maison en démolition pour se mettre à l'abri de la pluie. La proposition que fit Sarah au brigand , relativement à Rodolphe , intéressa vivement le Chourineur; effrayé des périls qui semblaient menacer son nouvel ami, il regretta de ne pouvoir l'en garantir. Sa haine contre le Maître d'école et contre la Chouette fut peut-être pour quelque chose dans ce bon sentiment.
Le Chourineur résolut d'avertir Rodolphe du danger qu'il courait ; mais comment y parvenir? il avait oublié l'adresse du soi-disant peintre en éventails. Peut-être Rodolphe ne reviendrait-il pas au tapis-franc; comment le trouver ? En faisant ces réflexions , le Chourineur avait machinalement suivi Tom et Sarah; il les vit monter dans un fiacre qui les attendait devant le parvis Notre- Dame.
Le fiacre partit.
Le Chourineur monta derrière cette voiture. A une heure du matin le fiacre s'arrêta sur le boulevard de l'Observatoire, et Thomas et Sarah disparurent dans une ruelle qui aboutit à cet endroit. La nuit était très-noire ; le Chouri- neur, afin de reconnaître , le lendemain , les lieux où il se trouvait, tira son cou- teau de sa poche et fit une large entaille à l'un des arbres situés à l'angle de la ruelle. Puis il regagna son gîte, dont il s'était considérablement éloigné.
Pour la première fois depuis long-temps le Chourineur goûta dans son taudis un sommeil profond , qui ne fut pas interrompu par l'horrible vision de l 'abattoir aux sergents, comme il disait dans son rude langage.
1 Dis cens riches.
CHAPITRE VIII.
PROMENADE.
Le lendemain de la soirée où s'étaient passés les différents événements que nous venons de raconter, un radieux soleil d'automne brillait au milieu d'un ciel pur; la tourmente de la nuit avait cessé. Quoique toujours obscurci par la hauteur des maisons , le hideux quartier où le lecteur nous a suivi semblait moins horrible , vu à la clarté d'un beau jour.
Soit que Rodolphe ne craignît plus la rencontre des deux personnes qu'il avait évitées la veille , soit qu'il la bravât , vers les onze heures du matin il entra dans la rue aux Fèves et se dirigea vers la taverne de l'ogresse.
Rodolphe était toujours habillé en ouvrier; mais on remarquait dans ses vêtements une certaine recherche : sa blouse neuve, ouverte sur la poitrine, laissait voir sa chemise de laine rouge, fermée par plusieurs boutons d'argent; le col d'une autre chemise de toile blanche se rabattait sur sa cravate de soie noire, négligemment nouée autour de son cou; de sa casquette de velours bleu- de-ciel, à visière vernie, s'échappaient quelques boucles de cheveux châtains; des bottes parfaitement cirées , remplaçant les gros souliers ferrés qu'il portait la veille, mettaient en valeur un pied charmant , qui paraissait d'autant plus petit qu'il sortait d'un large pantalon de velours olive.
H LES MYSTÈRES DE PARIS.
Ce costume ne nuisait en rien à l'élégance de la tournure de Rodolphe , rare mélange de grâce , Je souplesse et de force.
L'ogresse se prélassait sur le seuil du tapis- franc lorsque Rodolphe s'y pré- senta.
— Votre servante, jeune homme ! Vous venez sans doute chercher la mon- naie de vos 20 francs ? — dit-elle avec une sorte de déférence , n'osant pas oublier que la veille le vainqueur du Chourineur lui avait jeté un louis sur son comptoir — il vous revient 17 livres 10 sous... Ce n'est pas tout... On est venu vous demander hier un grand monsieur, bien couvert; il avait au bras une petite femme déguisée en homme. Ils ont bu du cacheté avec le Chourineur.
— Ah ! ils ont bu avec le Chourineur ! Et que lui ont-ils dit ?
— Quand je dis qu'ils ont bu , je me trompe, ils n'ont fait que tremper leurs lèvres dans leurs verres, et...
— Je te demande ce qu'ils ont dit au Chourineur ?
•— Ils lui ont parlé de choses et d'autres, quoi ! de Bras-Rouge, de la pluie et du beau temps
— Ils connaissent Bras-Roug( !
— Au contraire, le Chourineur leur a expliqué qui c'était... et comme quoi vous...
— C'est bon, il ne s'agit pas de ça.
— Vous demandez votre monnaie ?
— Oui... et j'emmènerai la Goualeuse passer la journée à la campagne.
— Oh! impossible, ça, mon garçon.
— Pourquoi ?
— Elle n'a qu'à ne pas revenir? Ses nippes sont à moi, sans compter qu'elle me doit encore quatre-vingt-dix francs pour finir de s'acquitter de sa nourriture et de son logement , depuis six semaines qu'elle loge chez moi; si elle n'était pas honnête comme elle l'est , je ne la laisserais pas aller plus loin que le coin de la rue, au moins. . .
— La Goualeuse te doit quatre-vingt-dix francs?
— Quatre-vingt-dix francs dix sous. . .Mais qu'est-ce que ça vous fait , mon garçon? Ne dirait-on pas que vous allez les payer? Faites donc le milordl
— Tiens — dit Rodolphe en jetant cinq louis sur l'étain du comptoir de l'ogresse. — Maintenant, combien vaut la défroque que tu lui loues?
La vieille, ébahie, examinait les louis l'un après l'autre d'un air de doute et de méfiance.
— Ah çà , crois-tu que je te donne de la fausse monnaie ? Envoie changer cet or, et finissons... Combien vaut la défroque que tu loues à cette malheureuse ?
L'ogresse, partagée entre le désir de faire une bonne affaire, l'étonnement de voir un ouvrier posséder autant d'argent, la crainte d'être dupée et l'espoir de gagner davantage encore , l'ogresse garda un moment le silence . puis elle reprit :
— Ses hardes valent au moins... cent franc-
PROMENADE. M
Do pareilles guenilles! allons donc!! tu garderas la monnaie d'hier et je te donnerai encore un louis, rien de plus. Se laisser rançonner par toi... c'est voler les pauvres qui ont droit à des aumônes.
— Eh bien ! mon garçon , je garde mes hardes : la. Goualeuse ne sortira pas d'ici ; je suis libre de vendre mes effets ce que je veux.
— Que Lucifer te brûle un jour selon tes mérites ! Voilà ton argent , va me chercher la Goualeuse.
L'ogresse empocha l'or, pensant que l'ouvrier avait commis un vol ou fait un héritage , et lui dit , avec un ignoble sourire :
— Dites donc , pourquoi ne monteriez -vous pas chercher vous même la Goualeuse'?... cela lui ferait plaisir... car, foi de mère Ponisse , hier elle vous reluquait joliment !
— Va la chercher et dis-lui que je l'emmènerai à la campagne. . . rien de plus. Surtout qu'elle ne sache pas que je t'ai payé sa dette. . .
— Pourquoi donc 1
— Que t'importe 1
— Au fait, ça m'est égal, j'aime mieux qu'elle se croie encore sous ma coupe...
— Te tairas-tu ! monteras-tu ! . . .
— Oh ! quel air méchant ! Je plains ceux à qui vous en voulez. . . Allons , j'y vais... j'y vais.. .
Et l'ogresse monta.
Quelques minutes après, elle redescendit.
— La Goualeuse ne voulait pas me croire; elle est devenue cramoisie quand elle a su que vous étiez là. . . Mais , quand je lui ai dit que je lui permettais de passer la journée à la campagne , j'ai cru qu'elle devenait folle; pour la pre- mière fois de sa vie elle a eu envie de me sauter au cou.
— C'était la joie... de te quitter.
Fleur-de-Marie entra dans ce moment , vêtue comme la veille : robe d'alé- pine brune , châle orange noué derrière le dos , marmotte à carreaux rouges laissant voir seulement deux grosses nattes de cheveux blonds.
Elle rougit en reconnaissant Rodolphe , et baissa les yeux d'un air confus.
— Voulez-vous venir passer la journée à la campagne avec moi , mon en- fant? — dit Rodolphe.
— Bien volontiers , monsieur Rodolphe — dit la Goualeuse — puisque ma- dame le permet.
— Je t'y autorise , ma petite chatte , par rapport à ta bonne conduite. . . dont tu fais l'ornement... Allons, viens m'embrasser.
Et la mégère tendit à Fleur-de-Marie son ignoble visage couperosé.
La malheureuse , surmontant sa répugnance , approcha son front des lèvres de l'ogresse; mais d'un violent coup de coude Rodolphe repoussa la vieille dans son comptoir, prit le bras de Fleur-de-Marie et sortit du tapis-franc au bruit des malédictions de la mère Ponisse.
56 LES MYSTÈRES DE PARIS
— Prenez garde , monsieur Rodolphe! — dit la Goualeuse — l'ogresse va peut-être vous jeter quelque chose à la tête , elle est si méchante !
— Rassurez-vous, mon enfant. Mais qu'avez-vous? vous semblez embar- rassée... triste!... Êtes-vous fâchée de venir avec moi?
— Au contraire... mais... mais... vous me donnez le bras.
— Eh bien ?
— Vous êtes ouvrier. . . quelqu'un peut dire à votre bourgeois qu'on vous a rencontré avec moi... ça vous fera du tort. Les maîtres n'aiment pas que leurs ouvriers se dérangent.
Et la Goualeuse dégagea doucement son bras de celui de Rodolphe , en ajoutant :
— Allez tout seul... je vous suivrai jusqu'à la barrière... Une fois dans les champs, je reviendrai auprès de vous.
— Ne craignez rien — dit Rodolphe, touché de cette délicatesse, et, re- prenant le bras de Fleur-de-Marie : — Mon bourgeois ne demeure pas dan^ li quartier, et puis d'ailleurs nous allons trouver un fiacre sur le quai aux Fleurs.
— Comme vous voudrez , monsieur Rodolphe ; je vous disais cela pour ne pas vous faire arriver de peine...
— Je le crois, et je vous en remercie. Mais, franchement, vous est-il égal d'aller à la campagne dans un endroit ou dans un autre '
— Ça m'est égal , monsieur Rodolphe , pourvu que ce soit à la campagne. . . 11 fait si beau... le grand air est si bon à respirer! Savez-vous que voilà six semaines que je n'ai pas été plus loin que le marché aux Fleurs? Et encore, si l'ogresse me permettait de sortir de la Cité , c'est qu'elle avait bien confiance en moi.
— Et quand vous veniez à ce marché, c'était pour acheter des fleurs?
— Oh! non , je n'avais pas d'argent; je venais seulement«les voir, respirer leur bonne odeur. . . Pendant la demi-heure que l'ogresse me laissait passer sur le quai les jours de marché, j'étais si contente que j'oubliais tout.
— Et en rentrant chez l'ogresse... dans ces vilaines rues ?. ..
— Dame... je revenais plus triste que je n'étais partie... et je renfonçais mes larmes pour ne pas être battue. Tenez... au marché... ce qui me faisait envie , oh ! bien envie , c'était de voir de petites ouvrières bien proprettes , qui s'en allaient toutes gaies , avec un beau pot de fleurs dans leurs bras.
— Je suis sûr que, si vous aviez eu seulement quelques fleurs sur votre fe- nêtre, cela vous aurait tenu compagnie?
— C'est bien vrai ce que vous dites là , monsieur Rodolphe ! Figurez-vous qu'un jour l'ogresse, à sa fête , sachant mon goût , m'avait donné un petit ro- sier. Si vous saviez comme j'étais heureuse! je ne m'ennuyais plus, allez! Je ne faisais que regarder mon rosier... Je m'amusais à compter ses feuilles , ses fleurs... Mais l'air est si mauvais dans la Cité, qu'au bout de deux jours il a commencé à jaunir... Alors... Mais vous allez vous moquer de moi . monsieur Rodolphe.
PROMENADE. 57
— Non , non , continuez.
— Eh bien! alors, j'ai demandé à l'ogresse la permission de sortir et d'aller promener mon rosier... comme j'aurais promené un enfant... Oui, je l'emportais au quai, me figurant que d'être avec les autres fleurs, dans ce bon air frais et embaumé, ça lui faisait du bien; je trempais ses pau- vres feuilles flétries dans la belle eau de la. fontaine, et puis, pour le res- suyer, je le mettais un bon quart d'heure au soleil... Cher petit rosier, il n'en voyait jamais, de soleil, dans la Cité... pas plus que moi... car dans notre rue il ne descend pas plus bas que le toit... Enfin je rentrais... Eh bien ! je vous assure , monsieur Rodolphe , que , grâce à ces prome- nades, mon rosier a peut-être vécu dix jours de plus qu'il n'aurait vécu sans cela.
— Je vous crois ; mais quand il est mort , c'a été une grande perte pour vous (
— Je l'ai pleuré , c'a été un vrai chagrin. . . Et puis , tenez , monsieur Ro- dolphe , puisque vous comprenez qu'on aime les fleurs quoiqu'on n'en ait pas, je peux bien vous dire ça. Eh bien! je lui avais aussi comme de la reconnais- sance, à ce pauvre rosier, de fleurir si gentiment pour moi . . . quoique. . . enfin. . . malgré ce que j 'étais. . .
Et la Goualeuse baissant la tête devint pourpre de honte. . .
— Malheureuse enfant ! avec cette conscience de votre horrible position , vous avez dû souvent. . .
— Avoir envie d'en finir, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe'? — dit la Goua- leuse en interrompant son compagnon — oh ! oui, allez, plus d'une fois, depuis un mois, j'ai regardé la Seine par-dessus le parapet... mais après je regardais les fleurs, le soleil... Alors je me disais : La rivière sera toujours là; je n'ai que seize ans et demi. . . qui sait?
— Quand vous disiez Qui sait?. . . vous espériez ?
— Oui. . .
— Et qu'espériez-vous?
— Trouver une bonne âme qui me procurerait de l'ouvrage afin de pou- voir sortir de chez l'ogresse... et cela me consolait d'espérer... Et puis je me disais : J'ai bien de la misère, mais au moins je n'ai jamais fait de mal à personne... si j'avais eu quelqu'un pour me conseiller, je ne serais pas où j'en suis!... Alors ça chassait un peu ma tristesse... qui avait bien augmenté à la suite de la perte de mon rosier — ajouta la Goualeuse avec un soupir.
— Toujours ce grand chagrin. . .
— Oui . . . tenez , le voilà .
Et la Goualeuse tira de sa poche un petit paquet de bois soigneusement coupé et attaché avec une faveur rose.
— Vous l'avez conservé?
— Je le crois bien. . . c'est tout ce que je possède au monde.
58 LES MYSTERES DE PARIS.
— Comment! vous n'avez rien à vous?
— Rien . . .
— Mais ce collier de corail ?
— C'est à l'ogresse.
— Vous ne possédez pas un chiffon , un bonnet, un mouchoir?
— Non , rien. . . rien. . que les branches sèches de mon pauvre rosier. C'est pour cela que j'y tiens tant. . .
Rodolphe et la Goualeuse arrivèrent au quai aux Fleurs . un fiacre Les at- tendait, Rodolphe y fit monter la Goualeuse; il monta après elle et dit au cocher :
— A Saint-Denis; je te dirai plus tard le chemin qu'il faudra prendre.
La voiture partit; le soleil était radieux, le ciel sans nuages; l'air circulait vif et frais à travers l'ouverture des glaces baissées.
— Tiens! un manteau de femme! — dit la Goualeuse en remarquant qu'elle s était assise sur ce vêtement qu'elle n'avait pas aperçu.
— Oui, c'est pour vous, mon enfant ; je l'ai pris dans la crainte que vous n'ayez froid.
Peu habituée à ces prévenances , la pauvre fille regarda Rodolphe avec sur- prise.
— .Mon Dieu, monsieur Rodolphe, comme vous êtes bon! ça me rend Hon- teuse...
— Parce que je suis bon?
— Non; mai> voas ne parlez plus maintenant comme hier, que vou- tout autre. . .
— Voyons, Elèurudè-Màrie , qu'aimez-vous mieux, que je sois le Rodolphe
d'hier... ou le Rodolphe d'aujourd'hui?
— Je vous aime bien mieux comme maintenant... Pourtant, hier il me sem- blait que j'étais plus votre égale... — Puis, se reprenant aussitôt, craignant d'avoir humilie Rodolphe, elle lui dit : — Quand je dis votre égale, . monsieur Rodolphe , je sais bien que cela ne peut pas être
— Il y a une chose qui m étonne en vous, Fleur-de-Marie.
— Quoi donc , monsieur Rodolphe ?
— Vous paraissez oublier ce que la Chouette vous a dit hier.. . , qu'elle con- naissait les personnes qui vous avaient élevée.
— Oh ' je n'ai pas oublié cela... j'y ai pensé cette nuit... et j'ai beaucoup pleuré... mais je suis sûre que cela n'est pas vrai... la borgnesse aura inventé cette histoire pour me faire de la peine...
— 11 se peut que la Chouette soit mieux instruite que vous ne le croyez ; si cela était , ne seriez-vous pas heureuse de retrouver vos parents ?
— Hélas! monsieur Rodolphe! si mes parents ne m'ont jamais aimée... à quoi bon les retrouver ?.. Ils ne voudraient pas seulement me voir. . . S'ils m'ont aimée. . . quelle honte je leur ferais ! . . . Ils en mourraient peut-être . .
— Si vos parents vous ont aimée , Fleur-de-Marie, ils vous plaindront ils
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PROMENADE. Bit
vous pardonneront, ils vous aimeront*.. S'ils vous ont délaissée... eu voyant à quel sort affreux leur abandon vous a réduite... leur honte, leurs remords vous vengeront.
— A quoi bon se venger ?
— Vous avez raison... n'en parlons plus...
A ce moment, la voiture arrivait près de Saint-Ouen, à l'embranchement de la route de Saint-Denis et du chemin de la Révolte.
Malgré la monotonie du paysage, Fleur-de-Marie fut si transportée de voir des champs, comme elle disait, qu'oubliant les tristes pensées que le souvenir de la Chouette venait d'éveiller en elle, son charmant visage s'épanouit. Elle se pencha à la portière en battant des mains et s'écria :
— Monsieur Rodolphe, quel bonheur !. . de l'herbe! des champs! Si vous vouliez me permettre de descendre. . . il fait si beau !.. J'aimerais tant à courir dans ces prairies...
— Courons, mon enfant... Cocher, arrête!
— Comment! vous aussi , vous voulez courir, monsieur Rodolphe?
— Je m'en fais une fête.
— Quel bonheur ! ! monsieur Rodolphe ! !
Et Rodolphe et la Goualeuse de se prendre par la main et de courir à perdre haleine dans une vaste pièce de regain tardif récemment fauché.
Dire les bonds , les petits cris joyeux , le ravissement de Fleur-de-Marie , serait impossible. Pauvre gazelle si long-temps prisonnière , elle aspirait le grand air avec ivresse... Elle allait, venait, s'arrêtait, repartait avec de nou- veaux transports. A la vue de plusieurs touffes de pâquerettes et de boutons d'or, la Goualeuse ne put retenir de nouvelles exclamations de plaisir; elle ne laissa pas une de ces petites fleurs. Après avoir ainsi couru quelque temps, et s'être lassée vite, car elle avait perdu l'habitude de l'exercice, elle s'arrêta pour reprendre haleine , et s'assit sur un tronc d'arbre renversé au bord d'un fossé profond .
Le teint transparent et blanc de Fleur-de-Marie , ordinairement un peu pâle, se nuança des plus vives couleurs. Ses grands yeux bleus brillaient doucement; sa bouche vermeille, haletante, laissait voir deux rangées de perles humides ; son sein battait sous son vieux petit châle orange ; elle ap- puyait une de ses mains sur son cœur pour en comprimer les pulsations, tandis que , de l'autre main . elle tendait à Rodolphe le bouquet de fleurs des champs qu'elle avait cueilli
Rien de plus charmant que l'expression de joie innocente et pure qui rayon- nait sur cette physionomie candide.
Lorsque Fleur-de-Marie put parler, elle dit à Rodolphe, avec un accent de félicité profonde , de reconnaissance presque religieuse :
— Que le bon Dieu est bon de nous donner un si beau jour! !
Une larme vint aux yeux de Rodolphe en entendant cette pauvre créature abandonnée, méprisée, perdue, jeter un cri de bonheur, de gratitude inef-
co LES MYSTÈRES DE PARIS.
fable envers le Créateur, parce qu'elle jouissait d'un rayon de soleil et de vue d'une prairie.
Rodolphe fut tiré rie sa contemplai ion par un incident imprévu.
■
CHAPITRE IX.
LA SURPRISE.
Nous l'avons dit , la Goualeuse s'était assise sur un tronc d'arbre renversé au bord d'un fossé profond
Tout à coup un homme , se dressant du fond de cette excavation , secoua la litière sous laquelle il s'était tapi, et poussa un éclat de rire formidable.
La Goualeuse se retourna en "jetant un cri d'effroi.
C'était le Chourineur.
— N'aie pas peur, ma fille — reprit le Chourineur en voyant la frayeur de la jeune fille , qui se réfugia auprès de son compagnon. — Dites donc , mon- sieur Rodolphe , voilà une fameuse rencontre , hein ! vous ne vous attendiez pas à ça, ni moi non plus... — Puis il ajouta d'un ton sérieux : — Tenez, maître... voyez-vous , on dira ce qu'on voudra... mais il y a quelque chose en l'air... là-haut... au-dessus de nos têtes... Le Me.g des megs' est un malin , il me fait l'effet de dire à l'homme : Va comme je te pousse. . . vu qu'il vous a poussés ici tous les deux , ce qui est diablement étonnant !
— Que fais-tu là ?.. . — dit Rodolphe très-surpris.
— Je veille au grain pour vous , mon maître. . . Mais , tonnerre ' quelle bonne farce que vous veniez justement dans les environs de ma maison de campagne. . . Tenez, il y a quelque chose... décidément, il y a quelque chose.
— Mais , encore une fois , que fais-tu là ?
— Tout à l'heure vous le saurez , donnez-moi seulement le temps de me percher sur votre observatoire à un cheval .
Et le Chourineur courut vers le fiacre arrêté à peu de distance , jeta çà et là sur la plaine un coup d'œil perçant, et revint prestement rejoindre Rodolphe.
— M'expliqueras-tu ce que tout cela signifie ?
1 Dieu.
62 LES MYSTÈRES DE PARIS.
— Patience! patience! maître.. Encore un mot... Quelle heure est-il?
— Midi et demi — dit Rodolphe en consultant sa montre.
— Bon..., nous avons le temps La Chouette ne sera ici que dans une
demi-heure.
— La Chouette ! — s'écrièrent à la fois Rodolphe et la jeune fille.
— Oui... la Chouette. En deux mots, maître... voilà l'histoire : hier, quand vous avez eu quitté le tapis-franc . il est venu. .
— Un homme d'une grande taille avec une femme habillée en homme ; ils m'ont demandé , je sais cela. Ensuite ?
— Ensuite ils m'ont payé à boire et ont voulu me îwxejaspiner ' sur votre compte. . . Moi , je n'ai rien pu leur dire. . . vu que vous ne m'avez pas commu- niqué autre chose que la raclée dont vous m'avez fait la politesse..., je ne savais de vos secrets que celui des coups de poing de la fin. . . Après ça j'aurais su quelque chose, ça aurait été tout de même .. C'est entre nous à la vie à la mort..., maître Rodolphe... Que le diable me brûle si je sais pourquoi je me sens pour vous comme qui dirait l'attachement d'un bouledogue pour son
maître .. depuis que vous m'avez dit que j'avais du cœur et de l'honneur
Mais c'est égal... ça y est... C'est plus fort que moi , je ne m'en mêle plus... ça vous regarde .. arrangez-vous...
— Je te remercie, mon garçon, mais continue ..
— Le grand monsieur et la petite femme habillée en homme, voyant qu'ils ne tiraient rien de moi , sont sortis de chez l'ogresse, et moi aussi... eux du côté du Palais-de-Justice , moi du côté de Notre-Dame. Arrivé au bout de la rue , je commence à m'apercevoir qu'il tombait par trop de hallebardes..., une pluie de déluge! Il y avait tout proche une maison en démolition. Je me dis :
— Si l'averse dure long-temps, je dormirai aussi bien là que dans mon chenil.
— Je me laisse couler dans une espèce de cave où j'étais à couvert ; je fais mon lit d'une vieille poutre, mon oreiller d'un plâtras, et me voilà couché comme un roi .
— Après... après '
— Nous avions bu ensemble , maître Rodolphe. J'avais encore bu avec le grand et la petite habillée en homme : c'est pour vous dire que j'avais la tête lourde... avec ça il n'y a rien qui me berce comme le bruit de la pluie qui tombe. Je commence donc à roupiller; il n'y avait pas , je crois, long-temps que je pionç ais , quand un bruit m'éveille en sursaut: c'était le Maître d'école qui causait comme qui dirait amicablement avec un autre... J'écoute... ton- nerre!... qu'est-ce que je reconnais ?. .. la voix du grand qui était venu au tapis franc avec la petite habillée en homme !
— Ils causaient avec le Maître d'école et la Chouette? — dit Rodolphe stu- péfait.
— Avec le Maître d'école et la Chouette.. Ils convenaient de se retrouver
le lendemain... 1 Jaser.
LA SURPRISE. 63
— C'est aujourd'hui ! ... — dit Rodolphe.
— A une heure.
— C'est dans un instant !
— A l'embranchement de la route de Saint-Denis et de la Révolte...
— C'est ici !
— Comme vous dites , maître Rodolphe , c'est ici !
— Le Maître d'école !.. prenez garde, monsieur Rodolphe ! — s'écria Fleur- de-Mane.
— Calme-toi, nia fille.. . lui ne doit pas venir. .. mais seulement la Chouette...
— Comment l'homme qui est venu me chercher au cabaret avec une femme déguisée a-t-il pu se mettre en rapport avec ces deux misérables''... — dit Rodolphe.
— Je n'en sais, ma foi, rien. Après ça, maître, peut-être que je ne me serai éveillé qu'à la fin de la chose ; car le grand parlait de ravoir son porte- feuille que la Chouette doit lui rapporter ici. . . en échange de cinq cents francs ; faut croire que le Maître d'école avait commencé par les voler... et que c'est après qu'ils se seront mis à causer de bonne amihè.
— Cela est étrange . . .
— Mon Dieu, ça m'effraie pour vous, monsieur Rodolphe — dit Fleur-de- Marie.
— Maître Rodolphe n'est pas un enfant , ma fille ; mais , comme tu dis. . . ça pourrait chauffer pour lui... et me voilà.
— Continue, mon garçon.
— Le grand et la petite ont promis deux mille francs au Maître d'école... pour vous faire... je ne sais pas quoi; c'est la Chouette qui doit venir ici tout à l'heure rapporter le portefeuille et savoir de quoi il retourne , pour aller le redire au Maître d'école, qui se charge du reste.
Fleur-de-Marie tressaillit. Rodolphe sourit dédaigneusement.
— Deux mille francs pour vous faire quelque chose ! maître Rodolphe... ça me fait penser (sans comparaison) que lorsque je vois afficher cent francs de récompense pour un chien perdu , je me dis modestement à moi-même : Animal, tu te perdrais qu'on ne donnerait pas seulement cent liards pour te ravoir... Deux mille francs pour vous faire quelque chose! Qui êtes-vous donc?
— Je te l'apprendrai tout à l'heure.
— Suffit, maître... Quand j'ai eu entendu cette proposition je me dis : 11 faut que je sache où perchent ces richards qui veulent lâcher le Maître d'école aux trousses de M. Rodolphe; ça peut servir. Quand ils s'éloignent, je sors de mes décombres , je les suis à pas de loup ; le grand et la petite rejoi- gnent un fiacre au parvis Notre-Dame , ils montent dedans , moi derrière , nous arrivons boulevard de l'Observatoire. Il faisait noir comme dans un four, je ne pouvais rien voir; j'entaille un arbre pour m'y reconnaître le len- demain.
64 LES MYSTÈRES DE PARIS
— Très-bien, mon garçon.
— Ce matin j'y suis retourné. A dix pas de mon arbre. . . j'ai vu une nielle fermée par une barrière. . . dans la boue de la ruelle des petits pas et des grands pas. . . au bout de la ruelle une petite porte de jardin où les pas cessaient. . . le nid du grand et de la petite doit être là.
— Merci, mon brave; tu me rends, sans t'en douter, un grand service.
— Pardon ! excuse ! maître Rodolphe , je m'en doutais. . . c'est pour cela que je l'ai fait.
— Je le sais , mon garçon , et je voudrais pouvoir récompenser ton service autrement que par un remercîment . . Malheureusement je ne suis qu'un pauvre diable d'ouvrier... quoiqu'on donne, comme tu dis, deux mille francs pour me faire quelque chose. . . Je vais t'expliquer cela. . .
— Bon, si ça vous amuse, sinon ça m'est égal... on vous monte un coup, je m'y oppose. . . le reste ne me regarde pas. . .
— Je devine ce qu'ils veulent... Kcoute-moi bien: j'ai un secret pour tailler l'ivoire des éventails a la mécanique; mais ce secret ne m'appartient pas à moi seul; j'attends mon associé pour mettre ce procédé en pratique , et c'est sûre- ment du modèle de la niai lune que j'ai chez moi qu'on veut s'emparer à tout prix; car il y a beaucoup d'argent à gagner avec cette découverte.
— Le grand et la petite. . . sont donc. . '.
— Des fabricants chez qui j'ai travaillé., el à qui je n'ai pas voulu donner mon secret...
Cette explication parut satisfaisante au Chourineur, dont l'intelligence n'était pas singulièrement développée , el il reprit:
— Je comprends maintenant... Voyez-vous, les gueusards! .. et ils n'ont pas seulement le courage de faire leurs mauvais coups eux-mêmes... Mais, pour en finir, voilà ce que je me suis dit ce matin : Je sais le rendez-vous de la Chouette et du grand, je vais aller les attendre, j'ai de bonnes jambes; mon maître débardeur m'attendra, tant pis... J'arrive ici... Je vois ce trou, je vas prendre une brassée de fumier là-bas, je me cache jusqu'au bout du nez , et j'attends la Chouette... Mais voilà-t-il pas que vous déboulez dans la plaine et que cette pauvre Goualeuse vient justement s'asseoir au bord de mon parc ; alors , ma foi , j'ai voulu faire une farce , et j'ai crié comme un brûlé en sortant de ma litière.
— Maintenant, quel est ton dessein !...
— Attendre la Chouette qui , bien sûr, arrivera la première , tâcher d'en- tendre ce qu'elle dira au grand , parce que cela peut vous servir. Il n'y a que ce tronc d'arbre-là renversé dans ce champ ; de cet endroit on voit partout dans la plaine , c'est comme fait exprès pour s'y asseoir... Le rendez-vous de la Chouette est à quatre pas, à l'embranchement de la route; il y a à parier qu'ils viendront s'asseoir ici; s'ils n'y viennent pas... si je ne puis rien en- tendre... quand ils seront séparés, je tombe sur la Chouette, ça sera toujours ça ; je lui paye ce que je lui dois pour la dent de la Goualeuse . et je lui tord>
LA SURPRISE. <i >
le cou jusqu'à ce qu'elle me dise le nom des parents de la pauvre fille , puis- qu'elle dit qu'elle les connaît... Qu'est-ce que vous dites de mon idée , maître Rodolphe ?
Il y a du bon , mon garçon ; mais il faut corriger quelque chose à ton plan.
— Oh ! d'abord , Chourineur, ne vous faites pas de mauvaise querelle pour moi... Si vous battez la Chouette, le Maître d'école...
— Assez, ma fille... La Chouette me passera par les mains... Tonnerre! c'est justement parce qu'elle a le Maître d'école pour la défendre que je dou- blerai la dose.-»
— Ecoute, mon garçon , j'ai un meilleur moyen de venger la Goualeuse des méchancetés de la Chouette. Je te dirai cela plus tard. Quant à présent — dit Rodolphe en s'éloignant de quelques pas de la Goualeuse , et en baissant la voix — quant à présent , veux-tu me rendre un vrai service l. . .
— Parlez , maître Rodolphe.
— La Chouette ne te connaît pas ?
— Je l'ai vue hier pour la première fois au tapis-franc.
— Voilà ce qu'il faudra que tu fasses. . . Tu te cacheras d'abord , mais lorsque tu la verras près d'ici . tu sortiras de ton trou.
— Pour lui tordre le cou?. . .
— Non... plus tard!... aujourd'hui il faut seulement l'empêcher de parler avec le grand... Voyant quelqu'un avec elle, il n'osera pas approcher... S'il approche , ne la quitte pas d'une minute. . . il ne pourra pas lui faire ses propo- sitions devant toi...
— Si l'homme me trouve curieux... j'en fais mon affaire... ça n'est ni un Maître d'école, ni un maître Rodolphe. Je suis la Chouette comme son ombre. L'homme ne dit pas un mot que je ne l'entende , il finit par filer. . . et après je donne une tournée à la Chouette? Je tiens à ça... c'est mon petit-verre.
— Pas encore. . . La borgnesse ne sait pas si tu es voleur ou non ?
— Non, à moins que le Maître d'école lui ait parlé de moi d'avance et lui ait dit que c'était pas dans mon idée...
— S'il lui a dit, tu auras l'air d'avoir changé de principes.
— Moi ?
— Toi !.. .
— Tonnerre! monsieur Rodolphe... Mais dites donc... hum! hum... cane me va guère , cette farce-là. . .
— Tu ne feras que ce que tu voudras. . . tu verras bien si je te propose une infamie... Une fois l'homme éloigné, tu tâcheras d'amadouer la Chouette. Comme elle sera furieuse de la bonne aubaine qu'elle aura manquée , tu tâcheras de la calmer en lui disant que tu sais un bon coup à faire , que tu es là pour attendre ton complice , et que , si le Maître d'école veut en être. . . il y a beau- coup d'or à gagner...
— Tiens. . . tiens. . . tiens.
— Au bout d'une heure d'attente tu lui diras : « Mon camarade ne vient pas. . .
66 LHS MYSTÈRES DE PARIS.
c'est remis, » et tu prendras rendez-vous avec la Chouette et le Maître d'école. . . pour demain... de bonne heure. Tu comprends ?
— Je comprends. . .
— Et ce suir tu te trouveras , à dix heures , au coin des Champs-Elysées et de l'allée des Veuves; je t'y joindrai et je te dirai le reste...
— Si c'est un piège, prenez garde! le Maître d'école est malin...; vous l'avez battu... au moindre doute il est capable de vous tuer.
— Sois tranquille...
-Tonnerre! c'est farce... mais vous faites de moi ce que vous voulez... C'est pas l'embarras , quelque chose me dit qu'il y a un bouillon à boire pour le Maître d'école et pour la Chouette... Pourtant... un mot encore, monsieur Rodolphe.
— Parle.
— Ce n'est pas que je vous croie susceptible de tendre une souricière au Maître d'école pour le faire pincer par la police... C'est un gueux fini , qui mérite cent fois la mort... mais le faire arrêter. . . c'est pas ma partie.
— Ni la mienne , mon garçon; mais j'ai un compte à régler avec lui et avec la Chouette , puisqu'ils complotent avec les gens qui m'en veulent... et à nous deux nous en viendrons à bout, si tu m'aides.
— Oh bien ! alors, comme le mâle ne vaut pas mieux que la femelle... j'en suis... Mais vite, vite — s'écria le Chourineur — j'aperçois là-bas, là-bas, un point blanc; ça doit être le béguin de la Chouette... Partez, je me remets dans mon trou.
— Et ce soir, à dix heures...
— Au coin de l'allée des Veuves et des Champs-Elysées ; c'est dit... Fleur- de-Marie n'avait pas entendu cette dernière partie de l'entretien du Chourineur et de Rodolphe. Elle remonta en fiacre avec son compagnon de
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dans la plaine Saint- Déni*.
CHAPITRE X.
LES SOUHAITS.
Après son entretien avec le Chourineur, Rodolphe resta quelques moments préoccupé, pensif. Fleur -de-Marie, n'osant interrompre le silence de son com- pagnon, le regardait tristement.
Rodolphe , relevant la tête , lui dit en souriant avec bonté :
— A quoi pensez-vous , mon enfant 1 la rencontre du Chourineur vous a été désagréable, n'est-ce pas? Nous étions si gais!
— ■ C'est au contraire un bien pour nous, monsieur Rodolphe, puisque le Chourineur pourra vous être utile.
— Cet homme ne passait-il pas, parmi les habitués du tapis-franc, pour avoir encore quelques bons sentiments 1
— Je l'ignore, monsieur Rodolphe... Avant la scène d'hier je l'avais vu souvent, je lui avais à peine parlé. . . je le croyais aussi méchant que les autres. . .
— Ne pensons plus à tout cela, ma petite Fleur-de-Marie. J'aurais du mal- heur si je vous attristais, moi qui justement voulais vous faire passer une bonne journée.
— Oh ! je suis bien heureuse ! Il y a si long-temps que je ne suis sortie de Paris !
— Depuis vos parties en mylord avec Rigolette?
— Mon Dieu, oui, monsieur Rodolphe... C'était au printemps... mais,
Cs LES MYSTÈRES DE IWliiS.
quoique nous soyons en automne , ça me fait tout autant de plaisir. Quel beau soleil il fait!... voyez donc ces petits nuages roses là-bas... là-bas... et cette colline ! . . . avec ces jolies maisons blanches au milieu des arbres. . . Comme les feuilles sont encore vertes! c'est étonnant au mois d'octobre, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe? Mais à Paris les feuilles se fanent si vite... Et là-bas... cette volée de pigeons... les voilà qui s'abattent sur le toit d'un moulin... Dans les champs on ne se lasse pas de regarder, tout est amusant.
— C'est un plaisir de voir combien vous êtes sensible à ces riens qui font le charme de l'aspect de la campagne, Fleur-de-Marie.
En effet , à mesure que la jeune fille contemplait le tableau calme et riant qui se déroulait autour d'elle, sa physionomie s'épanouissait de nouveau.
- Et là-bas, ce feu de chaume dans les terres labourées , la belle fumée blanche qui monte au ciel... et cette charrue avec ses deux bons gros chevaux gris... Si j'étais homme, comme j'aimerais l'état de laboureur!... Être au mi- lieu d'une plaine à suivre sa charrue... en voyant bien loin des grands bois, par un beau temps comme aujourd'hui , par exemple !.. c'est pour le coup que ça vous donnerait envie de chanter de ces chansons un peu tristes , qui vous (ont venir les larmes aux yeux... comme Geneviève rfr Brabant. Est-ce que vous connaissez la chanson de Geneviève de Brabant, monsieur Rodolphe?
— Non, mon enfant; mais, si vous êtes gentille, vous me la chanterez tantôt , nous avons toute notre journée à nous. . .
A ces mots, par un brusque revirement de pensée, songeant qu'après ces heures de liberté passées à la campagne elle rentrerait dans son bouge inf( la pauvre Goualeuse cacha sa tête dans ses mains et fondit en larun 8
Rodolphe, surpris, dit à la Goualeuse
— Qu'avez-vous , Fleur-de-Marie, qui vous chagrine 1
Rien... rien, monsieur Rodolphe — et elle essuya ses yeux en tâchant de sourire. — Pardon si je m'attriste... n'y faites pas attention... je n'ai rien, je vous jure... c'est une idée... je vais être gaie.
— Mais vous étiez si joyeuse tout à l'heure !
— C'est pour ça. . — répondit naïvement Fleur-de-Marie en levant sur Ro- dolphe ses yeux encore humides de larmes.
Ces mots éclairèrent Rodolphe; il devina tout. Voulant chasser l'humeur sombre de la jeune fille, il lui dit en souriant :
— Je pane que vous pensiez à votre rosier? vous regrettez, j'en suis sûr, de ne pouvoir lui faire partager notre promenade.
La Goualeuse prit le prétexte de cette plaisanterie pour sourire ; peu à peu ce léger nuage de tristesse s'effaça de son esprit; elle ne pensa qu'à jouir du présent et à s'étourdir sur l'avenir... La voiture arrivait près de Saint-Denis, la haute flèche de l'église se voyait au loin.
— Oh ! le beau clocher ! — s'écria la Goualeuse.
-C'est le clocher de Saint-Denis, une église superbe... Voulez -vous la voir? nous ferons arrêter le fiacre.
LKS SOUHAITS. 69
La Goualeuse baissa les yeux.
— Depuis que je suis chez l'ogresse , je ne suis point entrée dans une église ; je n'ai pas osé. A la prison , au contraire , j'aimais tant à chanter à la messe ! et, à la Fête-Dieu, nous faisions de si beaux bouquets d'autel !
- Mais Dieu est bon et clément : pourquoi craindre de le prier, d'entrer dans une église ?
— Oh! non, non... monsieur Rodolphe... ce serait comme une impiété... C'est bien assez d'offenser le bon Dieu autrement.
Après un moment de silence Rodolphe dit à la Goualeuse :
— Jusqu'à présent avez-vous aimé quelqu'un ?
— Jamais , monsieur Rodolphe !
— Pourquoi cela?
— Vous avez vu les gens qui fréquentaient le tapis-franc... Et puis, pour aimer, il faut être honnête.
— Comment cela ?
— Ne dépendre que de soi... _ pouvoir... Mais , tenez , si ça vous est égal , monsieur Rodolphe , je vous en prie , ne parlons pas de ça. . .
— Soit. Fleur-de-Marie, parlons d'autre chose... Mais qu'avez- vous à me regarder ainsi? voilà encore vos beaux yeux pleins de larmes... Vous ai-je chagrinée ?
— Oh ! au contraire ; mais vous êtes si bon pour moi que cela me donne envie de pleurer... et puis vous ne me tutoyez pas. . et puis, enfin, on dirait que vous ne m'avez emmenée que pour mon plaisir, à moi , tant vous avez l'air satisfait de me voir heureuse. Non content de m'avoir défendue hier..., vous me faites passer aujourd'hui une pareille journée avec vous...
— Vraiment , vous êtes heureuse ?
^ — D'ici à bien long-temps je n'oublierai ce bonheur-là.
— C'est si rare , le bonheur ! . . .
— Oui, bien rare. ..
— Ma foi, moi , à défaut de ce que \e n'ai pas, je m'amuse quelquefois à rêver ce que je voudrais avoir, à me dire : Voilà ce que je désirerais être... voilà la fortune que j'ambitionnerais... Et vous, Fleur-de-Marie, quelquefois ne faites-vous pas aussi de ces rêves-là , de beaux châteaux en Espagne ?
— Autrefois , oui , en prison ; avant d'entrer chez l'ogresse , je passais ma vie à ça et à chanter; mais depuis c'est plus rare... Et vous , monsieur Ro- dolphe, qu'est-ce que vous ambitionneriez donc?
— Moi, je voudrais être riche, très-riche... avoir des domestiques, des équipages , un hôtel , aller dans un beau monde , tous les jours au spectacle. Et vous , Fleur-de-Marie ?
— Moi , je ne serais pas si difficile : de quoi payer l'ogresse , quelque argent d'avance pour avoir le temps de trouver de l'ouvrage, une gentille petite chambre bien propre d'où je verrais des arbres en travaillant.
— Beaucoup de fleurs sur votre fenêtre ? . . .
70 LES MYSTÈRES DE PARIS.
— Oh ! bien sûr. . . Habiter la campagne si ça se pouvait , et voilà tout. . .
— Une petite chambre , de l'ouvrage, c'est le nécessaire; mais quand on n'a qu'à désirer, on peut bien se permettre le superflu... Est-ce que vous ne vou- driez pas avoir des voitures , des diamants . de belles toilettes '.
— Je n'en voudrais pas tant... Ma liberté , vivre à la campagne, et être sûre de ne pas mourir à l'hôpital... Oh! cela surtout... ne pas mourir là !... Tenez , monsieur Rodolphe , souvent cette pensée me vient. . . Elle est affreuse !
— Hélas! nous autres pauvres gens...
— Ce n'est pas pour la misère. . . que je dis cela. . . Mais après. . . quand on est morte...
— Eh bien?
— Vous ne savez donc pas ce que l'on fait de vous après, monsieur Rodolphe '
— Non...
— 11 y a une jeune fille que j'avais connue en prison... elle est morte à l'hôpital... On a abandonné son corps aux chirurgiens... — murmura la mal- heureuse en frissonnant.
— Ah! c'est horrible1! ! Comment, malheureuse enfant, vous avez souvent de ces sinistres pensées ? . . .
— Cela vous étonne, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aie de la honte... pour après ma mort... Hélas ' mon Dieu. on ni- m'a laissé <j\if celle-là...
Ces douloureuses et amères paroles attristèrent profondément Rodolphe. La Goualeuse , voyant l'air sombre de son compagnon , lui dit timidement :
— Pardon, monsieur Rodolphe, je ne devrais pas avoir de ces idées-là... Vous m'emmenez avec vous pour être joyeuse, et je vous dis toujours de- choses si tristes... si tristes! Mon Dieu , je ne sais pas comment cela se fait . c'est malgré moi... Je n'ai jamais été plus heureuse qu'aujourd'hui; et pour- tant à chaque instant les larmes me viennent aux yeux. . . Vous ne m'en voulez pas, dites, monsieur Rodolphe! D'ailleurs... vous voyez... cette tristesse s'en va. . comme elle est venue. . . bien vite. . Maintenant. . . je n'y songe déjà plus. . . Je serai raisonnable... Tenez, monsieur Rodolphe... regardez mes yeux...
Et Fleur-de-Marie, après avoir deux ou trois fois fermé ses yeux pour en chasser une larme rebelle, les ouvrit tout grands... bien grands, et regarda Rodolphe avec une naïveté charmante.
— Fleur-de-Marie , je vous en prie , ne vous contraignez pas. . . Soyez gaie, si vous avez envie d'être gaie... triste, s'il vous plaît d'être triste... Mon Dieu, moi qui vous parle, quelquefois j'ai comme vous des idées sombres .. Je serais très- malheureux de feindre une joie que je ne ressentirais pas.
— Vraiment, monsieur Rodolphe, vous êtes triste aussi quelquefois!
— Sans doute ; mon avenir n'est guère plus beau que le vôtre. . . Je suis sans père ni mère... que demain je tombe malade, comment vivre? Je dépen- que je gagne , au jour le jour.
— Ça, c'est un tort, voyez-vous... un grand tort, monsieur Rodo'phe —
LES SOUHAITS. 71
lui dit la Goualeuse d'un ton de grave remontrance qui le lit sourire; — vous devriez mettre à la caisse d'épargne... Moi , tout mon mauvais sort est venu de ce que je n'ai pas économisé mon argent... Avec cent francs devant lui, un ouvrier n'est jamais aux crochets de personne , jamais embarrassé... et c'est bien souvent l'embarras qui vous conseille mal.
— Cela est très-sage, très-sensé, ma bonne petite ménagère. Mais cent francs... comment amasser cent francs?
— Mais , monsieur Rodolphe , c'est bien simple : faisons un peu votre compte ; vous allez voir. . . Vous gagnez, n'est-ce pas , quelquefois jusqu'à cinq francs par jour?
— Oui , quand je travaille.
— Il faut travailler tous les jours. Êtes-vous donc si à plaindre? Un joli état comme le vôtre... peintre en éventails... mais ça devrait être pour vous un plaisir... Tenez, vous n'êtes pas raisonnable, monsieur Rodolphe !... — ajouta la Goualeuse d'un ton sévère. — Un ouvrier peut vivre , mais très-bien vivre avec trois francs ; il vous reste donc quarante sous , au bout d'un mois soixante francs d'économie. . . Soixante francs par mois. . . mais c'est une somme !
Oui; mais c'est si bon de flâner, de ne rien faire!
— Monsieur Rodolphe , encore une fois vous n'avez pas plus de raison qu'un enfant. . .
— Eh bien ! je serai raisonnable, petite grondeuse ; vous me donnez de bonnes idées... Je n'avais pas songé à cela...
— Vraiment? — dit la jeune fille en frappant dans ses mains avec joie. — Si vous saviez combien vous me rendez contente ! . . . Vous économiserez qua- rante sous par jour ! bien vrai?
— Allons... j'économiserai quarante sous par jour — dit Rodolphe en sou- riant malgré lui.
— Bien vrai , bien vrai ?
— Je vous le promets. . .
— Vous verrez comme vous serez fier des premières économies que vous aurez faites. . . Et puis , ce n'est pas tout. . . si vous voulez me promettre de ne pas vous fâcher . . .
— Est-ce que j'ai l'air bien méchant?
— Non , certainement. . . mais je ne sais pas si je dois. . .
— Vous devez tout me dire , Fleur-de-Marie. . .
— Eh bien ! enfin , vous qui. . . on voit ça , êtes au-dessus de votre état , com- ment est-ce que vous fréquentez des cabarets comme celui de l'ogresse?
— Si je n'étais pas venu dans le tapis-franc , je n'aurais pas le plaisir d'aller à la campagne aujourd'hui avec vous, Fleur-de-Marie.
— C'est bien vrai, mais c'est égal, monsieur Rodolphe... Je suis aussi heureuse que possible de ma journée , eh bien ! je renoncerais de bon cœur à en passer une pareille si cela pouvait vous faire du tort.
— Au contraire, puisque vous m'avez donné d'excellents conseils de ménage.
72 LES MYSTÈRES DK PARIS.
- Et vous les suivrez (
- Je vous l'ai promis , parole d'honneur. J'économiserai au moins quarante sous par jour...
A ce moment Rodolphe dit au cocher, qui avait dépasse le village de Sar- celles : — Prends le premier chemin à droite, tu traverseras Villiers-le-Bel ; ensuite tu tourneras à gauche, puis tu iras toujours tout droit.
— Maintenant que vous êtes contente de moi , Fleur- de- Marie — reprit Rodolphe — nous pouvons nous amuser, comme nous le disions tout à l'heure , à faire des châteaux en Espagne. Ça ne coûte pas cher, vous ne me reprocherez pas ces dépenses-là?
- Oh! celles-là, non... Voyons, faisons votre château en Espagne.
— D'abord... le vôtre, Fleur-de-Marie.
— Voyons si vous devinerez mon goût, monsieur Rodolphe.
Essuyons. . . Je suppose que cette route-ci. . . Je dis celle-ci parce que nous y sommes. . . — C'est juste , il ne faut pas aller chercher si loin.
— Je suppose donc que cette route-ci nous mène à un charmant village . très-éloigné de la grande route.
— Oui, c'est bien plus tranquille.
Il est bâti à mi-côte, et entremêlé de beaucoup d'arbres.
— Il y a tout auprès une petite rivière. . .
- Justement..., une petite rivière. A l'extrémité du village on voit une jolie ferme; d'un côté de la maison il y a un verger, de l'autre un beau jardin rempli de fleurs.
— Cette ferme serait censée ma ferme où nous allons !
— Sans doute.
— Et où nous pourrions avoir du lait '.
— Fi donc! du lait! de l'excellente crème . et des œufs tout frais
— Que nous irions dénicher nous-mêmes ?
— Nous-mêmes.
— Et nous irions voir les vaches dans l'érable !
— Je crois bien.
— Et nous irions aussi dans La laiterie !
— Aussi dans la laiterie.
— Et au pigeonnier ?
— Et au pigeonnier.
— Quel bonheur !
- Mais laissez-moi finir de vous faire la description de la ferme.
— C'est juste.
— Au rez-de-chaussée une vaste cuisine pour les gens de la ferme , et une salle à manger pour la fermière.
- La maison a des persiennes vertes. . c'est si gai , n'est-ce pas, monsieur Rodolphe ?
LES SOUHAITS. 73
Vu pour les persiennes vertes .. je suis de votre avis... neu de plus gai que des persiennes vertes.. . Naturellement la fermière serait votre tante
— Naturellement. . . et ce serait une bien bonne femme.
— Excellente : elle vous aimerait comme une mère...
— Bonne tante ! ça doit être si bon d'être aimé par quelqu'un !
— Et vous l'aimeriez bien aussi (
— Oh ! — s'écria Fleur-de-Marie en joignant les mains et en levant les yeux au ciel avec une expression de bonheur impossible à rendre — oh! oui , je l'ai- merais; et puis je l'aiderais à travailler, à coudre, à ranger le linge, à blan- chir, à serrer les fruits pour l'hiver, à tout le ménage, enfin... Elle ne se plaindrait pas de ma paresse , je vous en réponds ! . . . D'abord le matin. . .
— Attendez donc , Fleur- de-Marie. . . êtes-vous impatiente ! . . . que je finisse de vous peindre la maison.
— Allez, allez, monsieur le peintre, on voit que vous avez l'habitude de faire de jolis paysages sur vos éventails — dit la Goualeuse en riant.
— Petite babillarde... laissez-moi donc achever ma maison...
— C'est vrai, je babille; mais c'est si amusant!... Allons, monsieur Ro- dolphe , je vous écoute; finissez la maison de la fermière.
— Votre chambre est au premier.
— Ma chambre ! quel bonheur ! Voyons ma chambre , voyons ! Et la jeune fille se pressa contre Rodolphe, ses grands yeux bien ouverts, bien curieux.
— Votre chambre a deux fenêtres qui donnent sur le jardin de fleurs et sur une prairie arrosée par la petite rivière. De l'autre côté de la petite rivière s'élève un coteau tout planté de vieux châtaigniers, au milieu desquels on aper- çoit le clocher de l'église.
— Que c'est donc joli ! . . . que c'est donc joli , monsieur Rodolphe ! Ça donne envie d'y être !
— Trois ou quatre belles vaches paissent dans la prairie, qui est séparée du jardin par une haie d'aubépine.
— Et de ma fenêtre je vois les vaches?
— Parfaitement.
— Il y en a une qui serait ma favorite , n'est-ce pas , monsieur Rodolphe '. je lui ferais un beau collier avec une clochette, et je l'habituerais à venir manger dans ma main.
— Elle n'y manquera pas. Elle est toute blanche, toute jeune, et s'appelle Musette.
— Ah ! le joli nom! pauvre Musette, comme je l'aimerais !
— Finissons votre chambre, Fleur-de-Marie; elle est tendue d'une jolie toile perse , avec les rideaux pareils ; un grand rosier et un énorme chèvre- feuille couvrent les murs de la ferme de ce côté-là, et entourent vos croisées; de façon que tous les matins vous n'avez qu'à allonger la mair pour cueillir un beau bouquet de roses et de chèvrefeuille tout trempé de rosée.
— Ah ! monsieur Rodolphe , quel bon peintre vous êtes !
10
74 LES MYSTÈRES DE PAKIS
— Maintenant, voici comme vous passez votre journée.
— Voyons ma journée.
- Votre bonne tante vient d'abord vous éveiller en vous baisant tendrement au front; elle vous apporte un bol de lait chaud, parce que votre poitrine est faible , pauvre enfant ! Vous vous levez ; vous allez faire un tour dans la ferme, voir Musette , les poulets, vos amis les pigeons, les fleurs du jardin... A neuf heures, arrive votre maître d'écriture...
— Mon maître?
— Vous sentez bien qu'il faut apprendre à lire, à écrire, à compter, pour pouvoir aider votre tante à tenir ses livres de fermage.
— C'est vrai , monsieur Rodolphe , je ne pense à rien. . . il faut bien que j ap- prenne à écrire pour aider ma tante — dit sérieusement la pauvre fille, tellement absorbée par la riante peinture de cette vie paisible qu'elle croyait à sa réalité.
- Après votre leçon, vous vous occupez du linge de la maison, ou vous vous brodez un joli bonnet à la paysanne. . . Sur les deux heures vous travaillez à votre écriture et puis vous allez avec votre tante faire une bonne promenade, voir les moissonneurs dans L'été, les laboureurs dans l'automne; vous vous fa- tiguez bien, et vous rapportez une belle poignée d'herbe des champs, choisie par vous pour votre chère MusetU .
- Car nous revenons par la prairie, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe i
— Sans doute; il y ajustement un pont de bois sur la rivière. Au retour, il est, ma foi, six ou sept heures : dans ce temps-ci , comme les soirées sont déjà fraîches, un bon feu flambe gaiement dans la grande cuisine de la ferme; vous allez vous y réchauffer et causer un moment avec les braves gens qui soupent en rentrant du labour. Ensuite vous dînez avec votre tante. Quel- quefois le curé ou un fermier voisin se met à table avec vous. Après cela, vous lisez ou vous travaille/, pendant que votre tante fait sa partie de cartes. A dix heures, elle vous baise au front , vous remontez chez vous; et le lende- main matin , c'esl à recommencer.
— On vivrait cent ans connue cela . monsieur Rodolphe , sans penser à s'en- 1 ni ver un moment...
— Mais cela n'est rien. Et les dimanches, donc! et les jours de fête!
— Qu'est-ce qu'on fait donc ces jours-la , monsieur Rodolphe !
— Vous vous faites belle , vous mettez une jolie robe à la paysanne, av< i ça de charmants bonnets ronds qui vous vont à ravir; vous montez en cabriolet avec votre tante et Jacques , le garçon de ferme , pour aller à la grand'- messe du village; après, dans l'été, vous ne manquez pas d'assister, avec votre tante, à toutes les fêtes des paroisses voisines. Vous êtes si gentille , si douce, si bonne petite ménagère, votre tante vous aime tant , le curé rend de vous un si favorable témoignage, que tous les jeunes fermiers des environs veulent vous fa -e danser, parce que c'est comme cela que commencent tou- jours les mariages... Aussi peu à peu vous remarquez un de ces jeunes gar- çons ... et . . .
LES SOUHAITS. 75
Rodolphe, étonné du silence de la Goualensc , la regarda.
La malheureuse fille étouffait à grand'peine ses sanglots... Un moment, abusée par les paroles de Rodolphe , elle avait oublié le présent , auquel sa pensée venait de la ramener malgré elle; aussi le contraste de ce présent avec ce rêve d'une existence douce et riante lui rappelait l'horreur de sa position.
— Fleur-de-Marie , qu'avez-vous 1
— Ah ! monsieur Rodolphe, sans le vouloir vous m'avez fait bien du cha- grin... j'ai cru un instant à ce paradis...
— Mais, pauvre enfant, ce paradis existe... Cocher, arrête... Tenez, re- gardez...
La voiture s'arrêta.
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La Goualeuse releva machinalement la tête. Elle se trouvait au sommet d'une petite colline. Quel fut son étonnement, sa stupeur!... Le joli village bâti à mi-côte , la ferme , la prairie , les belles vaches , la petite rivière , la châtaigneraie, l'église dans le lointain , le tableau était sous ses yeux... rien n'y manquait, jusqu a Musette, belle génisse blanche, future favorite de la Goualeuse... Ce charmant paysage était éclairé par un beau soleil d'octo- bre... Les feuilles jaunes et pourpres des châtaigniers se découpaient sur l'azur du ciel.
76 LES MYSTËUBS DE PARIS.
— Eh bien ! Fleur-de-Marie, que dites-vous? Suis-je bon peintre 1 dit Ro- dolphe en souriant.
La Goualeuse le regardait avec une surprise mêlée d'inquiétude. Ce qu'elle voyait lui semblait presque surnaturel.
— Comment se fait-il , monsieur Rodolphe ?. . . Mais , mon Dieu ! est-ce un rêve?... J'ai presque peur... Comment ! ce que vous m'avez dit...
— Rien de plus simple, mon enfant... La fermière est ma nourrice , j'ai été élevé ici... Je lui ai écrit ce matin de très-bonne heure que je viendrais la voir; je peignais d'après nature.
— Vous avez raison , monsieur Rodolphe ! il n'y a rien là d'extraordinaire — dit la Goualeuse avec un profond soupir.
La ferme où Rodolphe conduisait Fleur- de-Marie était située en dehors el à l'extrémité du village de Bouqueval, petite paroisse solitaire, ignorée, en- foncée dans les terres, et éloignée d'Écouen d'environ deux lieues. Le fiacre, suivant les indications de Rodolphe, descendit un chemin rapide, et entra %dans une longue avenue bordée de cerisiers et de pommiers. La voiture roulait sans bruit sur un tapis de ce gazou lin et ras dont la plupart des routes vici- nales sont ordinairement couvertes.
Fleur-de-Marie, silencieuse, triste, restait, margré ses efforts, sous une impression douloureuse, que Rodolphe se reprochait presque d'avoir causée.
Au bout de quelques minutes la voiture passa devant la grande porte de la cour de la ferme, continua son chemin le long d'une épaisse charmille, et s'ar- rêta en lace d'un petit porche de bois rustique à demi caché sous un vigoureux cep de vigne aux feuilles roupies par l'automne.
— Nous voici arrivés . Fleur-de-Marie — dit Rodolphe — êtes-vous con- tente !
— Oui, monsieur Rodolphe... pourtant il me semble à présent (pie je vais avoir honte devant la fermière ; je n 'oserai jamais la regarder...
— Pourquoi cela , mon enfant ?
— Vous avez raison , monsieur Rodolphe. .. elle ne méconnaît pas. Et la Goualeuse étouffa un soupir.
On avait sans doute guetté l'arrivée du fiacre de Rodolphe Le cocher ou- vrait la portière , lorsqu'une femme de cinquante ans environ , vêtue comme le sont les riches fermières des environs de Paris, ayant une physionomie à la fois triste, douce et prévenante, parut sous le porche , et s'avança au-devant de Rodolphe avec un respectueux empressement.
La Goualeuse devint pourpre , et descendit de voiture après un moment d'hésitation.
— Bonjour, ma bonne madame Georges... — dit Rodolphe à la fermière — vous le voyez , je suis exact. . .
Puis, se retournant vers le cocher et lui mettant de l'argent dans la main :
— Tu peux t'en retourner à Pans.
Le cocher, petit homme trapu , avait son chapeau enfoncé sur les yeux et la
LliS SOU MA IIS. 77
figure presque entièrement cachée par le collet fourré de son karrik ; il em- pocha l'argent , ne répondit rien, remonta sur son siège , fouetta son cheval, et disparut rapidement dans l'allée verte.
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Fleur-de-Marie s'approcha de Rodolphe, l'air inquiet, troublé, presque alarmé , et lui dit tout bas, de manière à n'être pas entendue de madame Georges :
— Mon Dieu ! monsieur Rodolphe , pardon... Vous renvoyez la voiture?...
— Sans doute...
— Mais l'ogresse 1
— Comment ?
— Hélas ! . . . il faut que je retourne chez elle ce soir. . . Oh ! il le faut abso- lument. . . sinon. . . elle me regardera comme une voleuse. . . Mes habits lui ap- partiennent... et je lui dois...
— Rassurez- vous , mon enfant , c'est à moi de vous demander pardon. . .
— Pardon ! . . . et de quoi 1
— De ne pas vous avoir dit plus tôt que vous ne deviez plus rien à l'ogresse. . . que vous pouviez rester ici si vous vouliez , et quitter ces vêtements pour d'autres que ma bonne madame Georges va vous donner. Elle est à peu près de votre taille, elle voudra bien vous prêter de quoi vous habiller.. . Vous le voyez, elle commence déjà son rôle de tante.
78 LES MYSTÈRES DE l'ARIS.
Fleur-de-Marie croyait rêver; elle regardait tour à tour la fermière et Ro- dolphe, ne pouvant croire à ce qu'elle entendait.
— Comment — dit-elle, la voix palpitante d'émotion — je ne retournerai plus à Paris ?. . . je pourrai rester ici '. madame. . . me le permettra?. . . ce serait possible!... ce château en Espagne de tantôt?
— Le voilà réalisé.
— Non , oh ! non , ce serait trop beau. . . trop de bonheur.
— On n'a jamais trop de bonheur, Fleur-de-Marie...
— Ah ! par pitié , monsieur Rodolphe. . . ne me trompez pas , cela me ferait bien mal.
— Ma chère enfant , croyez-moi — dit Rodolphe d'une voix toujours affec- tueuse, mais avec un accent de dignité que Fleur-de-Marie ne lui connaissait pas encore; — je vous le répète... vous pouvez, si cela vous convient, mener dès aujourd'hui, auprès de madame Georges, cette vie paisible dont tout à l'heure le tableau vous enchantait... Quoique madame Georges ne soit pas votre tante, elle aura pour vous le plus tendre intérêt; vous passerez même pour sa nièce aux yeux des gens de la ferme, ce petit mensonge rendra votre position plus convenable... Encore une fois... si cela vous plaît, Fleur-de- Marie, vous pourrez réaliser votre rêve de tantôt. Dès que vous serez habillée en petite fermière — ajouta Rodolphe en souriant — nous vous mènerons voir votre future favorite, Mvsetle , jolie génisse blanche, qui n'attend plus que le collier que vous lui avez promis... Nous irons aussi faire connaissance avec vos amis les pigeons, et puis à la laiterie; nous parcourrons enfin toute la ferme; je tiens à remplir ma promesse.
Fleur-de-Marie joignit les mains avec force. La surprise, la joie, la recon- naissance, le respect se peignirent sur sa ravissante figure; ses yeux se ni rent de larmes , elle s'écria :
— Monsieur Rodolphe... vous êtes donc un des ange ss de Dieu, que vous faites tant de bien aux malheureux sans les connaître, et que vous les délivrez de la honte et de la misère ' !
— Ma pauvre enfant — répondit Rodolphe avec un sourire de mélancolie profonde et d'ineffable bonté — quoique jeune encore, j'ai déjà beaucoup souf- fert, j'ai perdu une enfant qui aurait à présent votre âge... cela vous explique ma compassion pour ceux qui souffrent... et pour vous en particulier. Fleur-
, de -Marie, ou plutôt Marie, allez avec madame Georges... Oui, Marie, gardez désormais ce nom, doux et joli comme vous! Avant mon départ nous causerons ensemble, et je vous quitterai bien heureux... de vous savoir heureuse.
Fleur-de-Marie ne répondit rien, fléchit à demi les genoux, prit la main de Rodolphe, et, avant qu il eût pu l'en empêcher, elle la porta respectueusement a ses lèvres par un mouvement rempli de grâce et de modestie, puis suivit madame Georges, qui la contemplait avec un intérêt profond.
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CHAPITRE XI.
MURPH ET RODOLPHE.
Rodolphe se dirigea vers la cour de la ferme, et y trouva l'homme de grande taille qui, la veille, déguisé en charbonnier, était venu l'avertir de l'arrivée de Tom et de Sarah. Murph , tel est le nom de ce personnage , avait cinquante ans environ ; quelques mèches blanches argentaient deux petites touffes de cheveux d'un blond vif qui frisaient de chaque côté de son crâne presque entièrement chauve ; son visage large , coloré , était complètement rasé , sauf des favoris très-courts , d'un blond ardent , qui ne dépassaient pas le niveau de l'oreille, et s'arrondissaient en forme de croissant sur ses joues rebondies. Malgré son âge et son embonpoint, Murph était alerte et robuste. Sa physionomie , quoique flegmatique , paraissait à la fois bienveillante et ré- solue ; il portait une cravate blanche , un grand gilet et un long habit noir à larges basques ; sa culotte , d'un gris verdâtre , était de même étoffe que ses guêtres, qui ne rejoignaient pas tout à fait ses jarretières. L'habillement et la mâle tournure de Murph rappelaient le type parfait de ce que les Anglais appellent le gentilhomme fermier. Hâtons-nous d'ajouter qu'il était Anglais et gentilhomme [squire) , mais non fermier. Au moment où Rodolphe entra dans la cour, Murph remettait dans la poche d'une petite calèche de voyage une paire de pistolets qu'il venait de soigneusement essuyer.
— A qui diable en as-tu avec tes pistolets? — lui dit Rodolphe.
— Cela me regarde , monseigneur — dit Murph en descendant du marche- pied. — Faites vos affaires , je fais les miennes.
— Pour quelle heure as-tu commandé les chevaux?
— Selon vos ordres , à la nuit tombante .
— Tu es arrivé ce matin \
80 LES MYSTÈRES DE PARIS
— A huit heures. Madame Georges a eu le loisir de tout préparer.
— Tu as de l'humeur... Est-ce que tu n'es pas content de moi?
— Ne pouvez- vous pas, monseigneur, accomplir la tâche que vous vous êtes imposée sans braver tant de périls ?
— Pour n'inspirer aucune défiance à ces gens que je veux connaître, ap- précier et juger, ne faut-il pas que je prenne leurs vêtements, leurs habitudes et leur langage?
— Ce qui n'empêche pas, monseigneur, qu'hier soir, dans cette abominable rue de la Cité , en allant pour déterrer avec vous ce Bras-Rouge , afin de tâ- cher d'avoir quelques renseignements sur le malheureux fils de madami Georges, il m'a fallu la crainte de vous irriter, de vous désobéir, pour m'em- pêcher d'aller vous secourir dans votre lutte contre le bandit que vous ave/ trouvé dans l'allée de ce bouge.
— C'est-à-dire , monsieur Murph , que vous doutez de ma force et de mon courage ?
— Malheureusement vous m'avez cent fois mis à même de ne douter ni de l'une ni de l'autre. Grâce à Dieu, Flatman , le Bertrand de l'Allemagne, vous a appris l'escrime; Crabb de Ramsgate vous a appris à boxer; Lacour de Paris' vous a enseigné la canne, le chausson et Y argot, puisque cela vous était nécessaire pour vos excursions aventureuses. Vous êtes intrépide, vous avez des muscles d'acier; quoique svelte et mince, vous me battriez aussi fa- cilement qu'un cheval de course battrait un cheval de brasseur... Cela esl vrai . . .
— Alors, que crains-tu?
— Je maintiens, monseigneur, qu'il n'est pas convenable que vous prêtiez le collet au premier goujat venu. Je ne vous dis pas cela à cause de l'inconvé- nient qu'il y a pour un honorable gentilhomme de ma connaissance à se noircir la figure avec du charbon et à avoir l'air d'un diable... malgré mes cheveux gris, mon embonpoint et ma gravité; je me déguiserais en danseur de corde, si cela pouvait vous servir; mais j'en suis pour ce que j'ai dit. . .
— Oh! je lésais bien, vieux Murph; lorsqu'une idée est rivée sous ton crâne de fer, lorsque le dévouement est implanté dans ton ferme et vaillant cœur, le démon userait ses dents et ses ongles à les en retirer. .
— Vous me flattez, monseigneur, vous méditez quelque...
— Ne te gêne pas...
• — Quelque folie, monseigneur.
— Mon pauvre Murph, tu prends mal ton temps pour me sermonner.
— Pourquoi ?
— Je suis dans un de mes moments d'orgueil et de bonheur. . . je suis ici. .
— Dans un endroit où vous avez fait du bien? je le sais; la ferme-modèle que vous avez fondée ici, pour récompenser, instruire et encourager les hon- nêtes laboureurs, est un bienfait immense pour cette contrée. Ordinairement
' Célèbre professeur de savate.
MUHIM1 ET RODOLPHE. si
on ne songe qu'à améliorer les bestiaux, vous vous occupez d'améliorer les hommes... cela est admirable... Vous avez mis madame Georges à la tête de cet établissement, c'est à merveille... Noble, courageuse femme !.. . Un ange de vertu... un ange... Je m'émeus rarement , et ses malheurs m'ont arraché des larmes. . . Mais votre nouvelle protégée. . . Tenez. . . ne parlons pas de cela, monseigneur. . .
— Pourquoi , Murph ?
— Monseigneur, vous faites ce que bon